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Full text of "Gregoire de Nazianze oeuvres diverses"

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St Gregoire le Theologien 

archeveque de Constantinople 

appele aussi 
St Gregoire de Nazianze 




(Euvres diverses 
en traduction frangaise 

Discours, (Euvres poetiques, Lettres 



avec en annexe 
quelques textes mis en vers 

rassemblees par Albocicade 
2011 



Table des matieres 

DISCOURS 

Discours 4 : Contre l'empereur Julien (extrait) 
Discours 5 : Contre l'empereur Julien (extrait) 
Discours 7 : Eloge funebre de son frere Cesaire 
Discours 8 : Eloge funebre de sa soeur Gorgonie (extrait) 
Discours 14 : Sur l'amour des pauvres 
Discours 15 : Homelie sur les Machabees 
Discours 21 : Panegyrique de St Athanase 
Discours 27 : Premier discours theologique 
Discours 43 : Eloge funebre de St Basile 

(EUVRES POETIQUES 

Poetries dogmatiques 
Les plaies d'Egypte : P I, 1, 14 
Le decalogue : P I, 1, 15 
HymneaDieu : PI, 1,29 
Hymne a Dieu : P I, 1, 30 
Hymne du soir : P I, 1, 32 (extrait) 

Poemes moraux 

La creation : P I, 2, 1 (extrait) 

La foi, la priere et la virginite : P I, 2, 2 (extrait) 

Sur lui-meme : P I, 2, 9 (extrait) 

Sur l'humilite, la temperance et la moderation : P I, 2, 10 (extrait) 

Comparaison de l'homme et du temps : P I, 2, 13 

Sur la nature humaine : P I, 2, 14 (extrait) 

Faiblesse de l'homme : P I, 2, 15 (extrait) 

Des differents etats de la vie : P I, 2, 16 

Contre la colere : I, 2, 25 (extrait) 

L'homme et la chouette : I, 2, 25 (autre extrait) 

Sur un noble sans moeurs : P I, 2.26 

Maximes chretiennes en vers iambiques : P I, 2, 30 

Sentences et maximes en vers tetrastiques : P I, 2, 33 

Poemes sur lui-meme 

Poeme philosophique sur les infortunes de sa vie : P II, 1, 1 

Hommage a la communaute de 1' Anastasia : II, 1 , 5 

Vie de Gregoire par lui-meme (De vita sua) : II, 1, 1 1 

Sur les vicissitudes de la vie : P II, 1, 32 (deux traductions) 

Monologue dialogue : P II, 1 , 43 

Songe de Gregoire : P II, 1, 45 (extrait) 

A son ame : P II, 1, 88 

Epitaphe de Gregoire : P II, 1, 92 

LETTRES 

A Basile de Cesaree : Lettres 1, 2, 4, 5, 6, 46, 60 

A Cesaire : Lettre 7 

A Philagrius : Lettres 35, 36 



A Eusebe de Samosate : Lettres 44, 64 
A Theodore de Tyane : Lettre 77 
A Celeusius : Lettre 114 
A Eudoxius : Lettre 178 
A Thecle : Lettre 223 
A Basilissa : Lettre 244 

EPITAPHES 

Epitaphe de Paul : Epitaphe 129 



TEXTES NON IDENTIFIES 
Poemes divers mis en vers par Perrodil 



Introduction. 



St Gregoire le Theologien, plus connu en Occident sous le nom de St Gregoire de Nazianze, 
est peu represente en ce qui concerne les traductions francaise, surtout s'il s'agit de textes dans 
le domaine public, susceptible de se trouver sur internet. 

Tandis que pour St Jean Chrysostome, de dignes ecclesiastiques avaient, au XIXe siecle, 
realise et publie deux traductions de ses oeuvres completes, il faut -a la meme periode - 
parcourir divers ouvrages, realises pour la plupart par des professeurs de grec, pour 
rassembler peniblement une vingtaine de textes, parfois de simples extrait des oeuvres de 
Gregoire. 

Ce n'est pas ici le lieu de retracer la biographie de ce Gregoire. 

Qu'il suffise de rappeler qu'il fut le fils aine de l'eveque de Nazianze, Gregoire (St Gregoire 
l'Ancien), il fut l'ami fidele de St Basile. Ordonne pretre par son pere, norame eveque de 
Sasime (ou il daigna a peine mettre les pieds avant de fuir "ce lieu inhospitalier") par Basile 
(ce qu'il reprochera a l'un et a l'autre) il fut finalement nomme eveque de la petite 
communaute orthodoxe de Constantinople alors que, par volonte imperiale, l'empire etait en 
passe de devenir integralement arien. Par un de ces coups de theatre dont l'Histoire a le secret, 
c'est Theodose, un "niceen" convaincu qui succede a l'arien Valens. Et Gregoire, eveque 
d'une communaute minoritaire, a peine toleree, se retrouve a presider le Concile convoque a 
Constantinople par le nouvel empereur. Apres avoir imprime sa marque dans les decisions du 
concile, il presente sa demission pour retrouver "sa chere solitude". 
Ainsi, quoiqu'eveque, Gregoire n'est ni un meneur, ni un heros. Rheteur, theologien, ame 
sensible, Gregoire est tout autant capable de saisir le lecteur par une expression percutante, 
que de l'assommer par des longueurs a la limite du supportable ; il sait tout a la fois etre 
verbeux jusqu'a l'asphyxie et saisissant jusqu'a la stupefaction. Parfois tellement centre sur ses 
soucis, ses miseres, ses etats d'ames que certains lui ont decerne le titre de "premier des 
romantiques", il sait aussi "dire Dieu" de maniere tellement juste, tellement ponderee qu'il a 
merite le titre, rarissime, de "Theologien". Avant lui, seul l'apotre St Jean est ainsi nomme, et 
apres lui ce titre n'a ete accorde qu'a St Symeon le "nouveau" Theologien. 



Ayant entrepris quelques fouilles dans les trefonds des bibliotheques numeriques, j'en ai 
ramene quelques textes (entiers ou extraits) auxquels j'ai adjoint ce qui se trouvait plus 
facilement sur la toile. 

Pour chacun, j'ai indique, outre un titre (plus ou moins conventionnel), sa reference selon la 
classification de Migne, l'edition dont la traduction est tiree ainsi que l'indication de la mise en 
ligne. 
Precisons. 

Nomenclature Migne 

L'abbe Migne a edite les oeuvres de St Gregoire de Nazianze dans les volumes 35 a 38 de sa 

patrologie grecque. C'est sur cette classification que sont actuellement references les oeuvres 

de Gregoire. 

Ces oeuvres sont regroupees en 45 Discours (PG 35 et 36), 244 Lettres (PG 37. 21-395), 185 

poemes (PG 37. 398-1600), quelques epitaphes et epigrammes (PG 38. 9-131) 

Si retrouver un discours ou une lettre ne pose pas de difficulte particuliere, il n'en est pas de 

meme des Poemes. 

Ces Poemes sont regroupes en deux "livres", eux-memes scindees en deux sous-groupes. 



Le "premier livre" ( poemes theologiques) est compose de 38 Poemes dogmatiques (PG 37. 

522-398) et de 40 Poemes moraux (PG 37. 522-968) 

Le "second livre" ( poemes historiques) regroupe 99 Poemes sur lui-meme (PG 37. 970-1541) 

et 8 Poemes sur d'autres (PG 37. 1541-1600) 

Ainsi, P II, 1, 11 refere au second livre des Poemes (poemes historiques), premiere section 

(poemes sur lui-meme) et designe le n° 11, a savoir le tres long poeme "sur sa propre vie" (de 

vita sua). 

Sources 

Les traductions presentee ici proviennent de diver ses editions. J'ai done indique la reference 

bibliographic selon le systeme de reference suivant : 

Bernardi 2004 : Gregoire de Nazianze, Poemes personnels, t. 1, Collection des Universites 

de France, Belles Lettres, Paris 2004 

Boulenger 1908 : Textes et documents pour l'etude du christianisme historique : Gregoire de 

Nazianze, discours funebres en l'honneur de son frere Cesaire et de Basile de Cesaree, par 

Fernand Boulenger, 1908 

Cohen 1840 : Athanase le grand et l'Eglise de son temps en lutte contre l'arianisme, traduit 

par J. Cohen, precede du Panegyrique de St Athanase par St Gregoire de Nazianze, 1840 

Darolles 1839: Choix de Poesies Religieuses de S. Gregoire De Nazianze, Synesius, S. 

Clement, etc. Publie par G. B. Darolles, 1839 

Gallay 1941: Gregoire de Nazianze, Poemes et lettres, choisis et traduits avec introduction et 

notes par Paul Gallay, Emmanuel Vitte, editeur, Lyon 1941 (sur le site "Patristique.org") 

Gallay 1995 : Gregoire de Nazianze, Cinq discours theologiques, coll. "Peres dans la foi" n° 

61, 1995 

Perrodil 1862 : CEuvres poetiques de Victor de Perrodil,"l'enfer du Dante", 1862 : Poesie 

didactique (p 337 ss) St Gregoire de Naziance, "poemes divers : fragments" 

Planche 1824 : Esprit de St Basile, de St Gregoire de Nazianze et de St Jean Chrysostome, 

traduit du grec par M. Planche, 1824 

Planche 1827: Choix de Poesies et de Lettres de Saint Gregoire de Nazianze, avec le texte 

grec en regard; Publie par J. Planche, Professeur de rhetorique au College Royal de Bourbon. 

1827 

Quere 1982 : Riches et pauvres dans l'Eglise ancienne, collection "ichtus/les peres dans la 

foi", lere edition 1962, coll. "ichtus" n° 6 

Sommer 1853 : Les auteurs grecs expliques par une methode nouvelle : Gregoire de 

Nazianze, "Homelie sur les Machabees", traduit et annote par M. Sommer, 1853 

V. 1824: Lettres choisies des Peres, Traduction nouvelle par M. V*** Tome 1, 1824 



Mise en ligne 

Pour les textes deja mis en ligne par ailleurs, j'ai indique, dans le mesure du possible, le nom 
de la personne ayant numerise le texte, le site sur lequel le texte se trouve ainsi que l'adresse 
meme de la page. Pour ceux dont e'est la premiere mise en ligne, je me suis contente de 
l'indication "Albocicade". 



St Gregoire le Theologien 
Discours et homelies 



Paroles de quelques soldats Chretiens 

sur la place publique. 

Nomenclature Migne : Discours 4 (extrait) 

Source : Planche 1824 

Numerisation et mise en ligne : Albocicade 

L'empereur Julien les avait engages par ses artifices et par ses largesses a bruler un peu 
d'encens devant ses statues, au bas desquelles on avait peint de faux dieux. Ces soldats etant 
ensuite revenus a eux-memes, allerent sur la place publique desavouer hautement cet 
hommage impie, en s'ecriant: 

"Nous sommes Chretiens, oui, Chretiens dans le coeur. Que cette declaration soit entendue de 
tous les hommes, et surtout de ce Dieu pour lequel nous voulons vivre et mourir. Non, nous 
ne t'avons point trahi, 6 Christ notre Sauveur, nous n'avons point abjure la foi promise a ton 
saint nom. Si la main a commis une faute, le coeur n'y a point participe ; si les artifices de 
l'empereur ont trompe nos yeux, son or corrupteur n'a porte aucune atteinte mortelle a notre 
ame. Notre sang va laver notre impiete ; notre sang va nous purifier de toute souillure." 
Ces soldats allerent ensuite trouver l'empereur, et, jetant l'or qu'ils avaient recu, lui dirent: 
"Prince, ce ne sont pas des presents que nous avons recus, mais un arret de mort. On ne nous a 
point appeles pour nous honorer, mais pour nous fletrir. Accordez a vos soldats la grace qu'ils 
vous demandent. Immolez-nous a Jesus-Christ, que nous reconnaissons pour notre unique 
souverain. Faites bruler ceux qui ont briile un criminel encens; reduisez en cendres ceux qui 
ont ere souilles par ces cendres impures; coupez ces mains que nous avons etendues pour un 
impie hommage, ces pieds qui ont trop bien servi notre coupable empressement. Honorez de 
vos largesses ceux qui pourront en jouir sans remords. Pour nous, qui avons Jesus-Christ lui- 
meme en partage, que pouvons-nous desirer de plus, puisque nous avons tout avec lui ?" 



Discours d'un perse a l'empereur Julien, 
pour l'engager a bruler sa flotte. 

Nomenclature Migne : Discours 5 (extrait) 

Source : Planche 1824 

Numerisation et mise en ligne : Albocicade 

Pendant que Julien faisait la guerre en Asie contre Sapor, roi des Perses, un transfuge de cette 
nation vint le trouver dans son camp. Cetait un vieillard adroit et delie, qui amenait avec lui 
d'autres transfuges, propres a jouer les roles subalternes dans la fourberie qu'il meditait. II 
feignit d'etre tombe dans la disgrace de Sapor, et de chercher un asile chez les Romains. Apres 
s'etre insinue dans l'esprit de Julien par le recit pathetique de ses pretendus malheurs, et par 
des protestations d'un zele sincere pour l'empereur, aussi bien que d'une haine irreconciliable 
contre Sapor, il declara qu'il s'etait adresse aux Romains avec d'autant plus de confiance, qu'il 
pouvait les rendre maitres de la Perse, s'ils voulaient suivre ses conseils, et il adressa le 
discours suivant a Julien : 

"Que faites-vous prince? Est-ce avec un tel systeme de lenteur et de mollesse que vous devez 
conduire une guerre si importante? Pour quoi ces vaisseaux charges de vivres, ces magasins 
flottants, et cet attirail inutile qui favorise la paresse et amollit les courages ? L'ennemi le plus 



dangereux et le plus difficile a dompter, c'est le ventre, et la nonchalance qu'inspire aux laches 
la facilite de la fuite. Si vous m'en croyez, laissez la tout cet appareil naval; il est un autre 
chemin plus sur et plus facile, par lequel vous pourrez, sous ma conduite, car je connais 
parfaitement toutes les routes de la Perse, penetrer dans le pays ennemi, et arriver au terme 
glorieux de votre entreprise. Pour moi, je n'attends de recompense de mon zele et de mes 
conseils, qu'apres l'heureux succes dont ils seront couronnes." 

Apres qu'il eut tenu ce discours, et qu'il eut ainsi persuade l'empereur, car les esprits legers 
sont credules, et d'ailleurs la main divine le poussait a sa perte, ce ne fut plus qu'un 
enchainement de calamites. Sa flotte fut la proie des flammes, la famine consuma ses troupes, 
et leur chef devint un objet de risee, car il semblait ainsi s'etre donne la mort a lui-meme; ses 
esperances s'en allerent en fumee, et le conducteur persan disparut avec ses promesses . 



Discours funebre de Cesaire 
frere de Gregoire 

Nomenclature Migne : Discours VII 

Source : Boulenger 1908 

Numerisation et mise en ligne : Oeuvre numerisee par Marc Szwajcer, sur le site de Remacle 

http://remacle.org/bloodwolf/eglise/gregoire/cesaire.htm 

I. Vous croyez de moi peut-etre, amis, freres, peres, douces choses et doux noms, que c'est 
pour repandre des plaintes et des gemissements sur celui qui s'en est alle, que je m'empresse 
d'entreprendre ce discours, ou bien pour m'etendre en des discours longs et ornes, qui font 
l'agrement de la foule. [2] Et vous voila prepares, les uns a partager mon deuil et mes plaintes, 
afin dans mon malheur de pleurer vos propres malheurs, vous tous qui avez quelque chose de 
semblable, et de tromper votre douleur grace aux malheurs d'un ami ; les autres, a vous 
repaitre l'oreille et gouter quelque plaisir : [3] il faudrait que nous fissions etalage meme de 
notre infortune, ainsi que nous en usions jadis, au temps ou nous etions trop attache aux 
choses de la matiere et desireux notamment de la gloire de l'eloquence, avant que nous 
n'eussions eleve les yeux vers le Verbe de verite, le tres haut, et donne tout a Dieu de qui tout 
vient, pour recevoir Dieu en echange de tout. [4] Point du tout, ne pensez pas cela de moi, si 
vous voulez penser sainement. Nous ne donnerons point a celui qui est parti plus de larmes 
qu'il ne convient, n'admettant meme point chez les autres les choses de ce genre, et dans 
l'eloge non plus, nous ne depasserons la mesure. Pourtant un present cher et tres approprie, s'il 
en est un, pour l'homme eloquent, c'est un discours, et pour celui qui aima singulierement mes 
discours, c'est l'eloge; [5] meme ce n'est pas seulement un present, c'est aussi une dette, la plus 
juste de toutes les dettes. Mais nous paierons suffisamment tribut a l'usage qui regie ces 
choses et par nos larmes et par nos eloges, — et ceci n'est meme pas etranger a notre 
philosophic, car « la memoire des justes sera accompagnee de louanges » (Prov., x, 7), et : « 
Sur le mort, est-il dit, verse des larmes, et comme un homme qui souffre des choses dures, 
commence a gemir » (Eccl., xxxviii, 16), pour nous preserver egalement de l'insensibilite et 
de l'exces. [6] Puis apres cela, nous montrerons la faiblesse de la nature humaine, nous 
rappellerons la dignite de fame, nous ajouterons la consolation qui est due aux affliges, et 
nous ferons passer le chagrin, de la chair et des choses temporelles, aux choses spirituelles et 
eternelles. 

II. Cesaire eut — pour commencer par ou il est le plus expedient pour nous — des parents que 
tous vous connaissez, et dont la vertu, que vous voyez et dont vous entendez parler, fait et 
votre envie et votre admiration, est pour vous un sujet de recits aupres de ceux qui l'ignorent, 
si toutefois il en est, — chacun de vous s'attachant a quelque detail particulier, puisque 



l'ensemble n'est pas a la portee du meme homme ni l'oeuvre d'une seule langue, malgre tout 
l'effort et tout le zele qu'on y pourrait apporter. [2] Entre les titres nombreux et considerables 
qu'ils ont a l'eloge (a moins qu'on ne trouve excessive mon admiration pour ma maison), il en 
est un, le plus grand de tous, qui est en outre comme une marque distinctive, la piete ; je parle 
des venerables tetes blanches que vous voyez, non moins respectables par la vertu que par la 
vieillesse, dont le corps est fatigue par le temps, mais dont fame est jeune pour Dieu. 

III. Le pere, de l'olivier sauvage greffe avec succes sur l'olivier franc et associe a sa graisse 
(Rom., xi, 17 suiv.), au point qu'on le chargea de greffer autrui et qu'on lui confia la culture 
des ames, haut et presidant hautement a ce peuple, est un second Aaron ou Moise, qui merita 
d'approcher de Dieu et de dispenser la voix divine a ceux qui se tiennent a distance, doux, 
sans colere, la serenite sur le visage, la chaleur dans l'ame, abondant en biens apparents, plus 
riche en biens caches. [2] Pourquoi vous depeindrions-nous ce qui vous est connu? Non, nous 
aurions beau nous etendre en un long discours ; nous ne pourrions etablir de proportion entre 
ce qu'il merite, ce que chacun sait et attend, et ce discours. Et mieux vaut s'en remettre a la 
pensee que de mutiler par la parole la plus grande partie de cette merveille. 

IV. La mere, des longtemps et depuis des generations consacree a Dieu ; et comme un 
heritage necessaire, non seulement sur elle-meme mais aussi sur ses enfants, faisant descendre 
la piete, « vraie masse sainte formee de saintes premices » (Rom., xi, 16), qu'elle augmenta et 
accrut si bien que certains (je le dirai, si audacieux que soit ce propos) croient et disent que la 
perfection meme de son mari n'a pas ete l'oeuvre d'un autre, et que, 6 prodige! comme prix de 
sa piete, il lui fut donne une plus grande et plus parfaite piete. 

[2] Aimant leurs enfants tous deux et aimant le Christ, chose des plus extraordinaires, ou 
plutot aimant le Christ plus qu'aimant leurs enfants, puisque de leurs enfants ils n'avaient 
qu'une seule jouissance, celle de les voir tirer du Christ et leur renom et leur nom, et que leur 
bonheur en enfants n'eut qu'une regie, la vertu et l'union avec le bien. [3] D'entrailles 
misericordieuses, compatissants, soustrayant la plupart de leurs biens aux vers, aux voleurs et 
au dominateur du monde, de l'exil emigrant vers la demeure, et pour heritage tres grand a 
leurs enfants thesaurisant la gloire qui leur venait de la. [4] Oui, c'est de la sorte aussi qu'ils 
ont marche a grands pas vers une grasse vieillesse (Od., XIX, 367), egaux en vertu et en age, 
pleins de jours (Gen., xxv, 8), aussi bien de ceux qui demeurent que de ceux qui passent ; 
prives chacun du premier rang sur terre dans la mesure ou ils s'interdisaient mutuellement la 
preeminence ; et ils ont rempli la mesure du bonheur complet, sauf a la fin ce qu'il faut 
nommer, suivant l'idee qu'on s'en peut faire, soit une epreuve soit une grace de la Providence. 
[5] Et cela veut dire, d'apres moi, qu'ayant envoye devant eux celui de leurs enfants que l'age 
exposait le plus a tomber, ils peuvent desormais finir leur vie en securite et se transporter la- 
haut avec toute leur maison. 

V. Et si j'ai donne ces details, ce n'est point que je desire les louer, ni que j'ignore qu'on 
atteindrait difficilement a leur merite, meme en consacrant a leur eloge toute la matiere d'un 
discours; mais j'ai voulu montrer que la vertu etait pour Cesaire une obligation de famille, et 
que vous ne devez pas trouver etonnant ou incroyable qu'avec de tels parents il se soit rendu 
digne de telles louanges; et que vous le devriez au contraire, s'il eut jete les yeux sur d'autres, 
pour negliger les exemples domestiques et proches. 

[2] Ses debuts furent done tels qu'il convient aux hommes reellement bien nes et qui doivent 
bien vivre. Mais, sans parler des avantages vulgaires, sa beaute, sa taille, la grace du heros en 
toutes choses, et cette eurythmie quasi musicale, — car il ne nous appartient meme pas 



dejuger de pareilles choses, encore qu'elles n'apparaissent pas sans importance aux autres, — 
je vais en arriver a la suite du discours et aux points que, en depit meme de mes desirs, je ne 
puis facilement negliger. 

VI. Nourris et eleves dans de tels principes, et suffisamment exerces dans les sciences d'ici, ou 
on vit Cesaire par une promptitude et une elevation naturelle plus qu'on ne saurait dire 
surpasser le plus grand nombre (ah! comment ne pas verser des larmes en repassant ces 
souvenirs? comment empecher la douleur d'infliger un dementi a ma philosophic, 
contrairement a ma promesse?), [2] quand le moment de nous expatrier fut venu, ce fut aussi 
pour l'un et l'autre le temps de la premiere separation; car moi je m'arretai dans les ecoles de 
Palestine, florissantes a cette epoque, par amour de la rhetorique, et lui alia occuper la ville 

d' Alexandre qui etait et passait pour etre, alors comme aujourd'hui, le laboratoire de toutes 
varietes de sciences. 

[3] Quelle est la premiere ou la plus grande a rappeler des qualites de celui-la? que puis-je 
omettre sans causer a mon discours son plus grand prejudice? qui fut plus que lui fidele a ses 
maitres? qui fut plus cher a ceux de son age? qui evita davantage la societe et la frequentation 
des mechants? qui rechercha davantage celle des meilleurs, et en particulier ceux de ses 
compatriotes les plus distingues et les mieux connus? persuade que s'il y a une chose aussi qui 
n'est pas d'une mince influence sur la vertu ou le vice, ce sont les liaisons. [4] En 
consequence, qui fut plus que lui estime des magistrats? et qui, dans toute la ville, ou 
cependant a cause de son immensite tous demeurent ignores, fut plus connu pour sa sagesse 
ou plus fameux pour son intelligence? 

VII. Quel genre n'a-t-il pas aborde dans la science? ou plutot aborde comme un autre ne le fait 
meme pas pour une seule branche? a qui a-t-il permis d'approcher de lui, meme un peu, je ne 
dis pas parmi ses camarades et ceux de son age, mais meme parmi de plus ages et de plus 
anciens dans l'etude, — exerce dans toutes les parties comme on Test dans une seule, et dans 
chacune comme s'il l'eut cultivee a la place de toutes, surpassant ceux qui sont prompts de 
nature par son assiduite, et ceux qui sont genereux au travail par la penetration de son 
intelligence, ou plutot l'emportant en promptitude sur les esprits prompts et en application sur 
les laborieux, et sur ceux qui se distinguent par ces deux qualites, par l'une et par l'autre? 

[2] En geometrie et en astronomie, dans la science dangereuse pour les autres, il ramassait 
tout ce qu'elle a d'utile, c'est-a-dire que l'harmonie et l'ordre des choses celestes lui faisait 
admirer le Createur ; et il evitait tout ce qu'elle a de nuisible, n'attribuant pas au cours des 
astres ce qui est et ce qui arrive, comme ceux qui dressent la creature, leur compagne 
d'esclavage, en face du Createur, mais a Dieu, en meme temps que tout le reste, comme il est 
juste, rapportant aussi leurs mouvements. [3] Quant aux nombres, aux calculs et, dans 
l'admirable medecine, a toute cette partie qui etudie les natures, les constitutions et les 
principes des maladies, afin, en meme temps qu'on enleve les racines, de supprimer aussi les 
rejetons, qui eut ete assez ignorant ou jaloux pour lui attribuer la seconde place et ne pas se 
tenir pour satisfait d'etre compte immediatement apres lui, et d'occuper en second la premiere 
place? [4] Ce ne sont point la des paroles sans temoignages : les contrees tout ensemble de 
l'orient et du couchant, et toutes celles que celui-la parcourut plus tard, sont des steles 
commemoratives de son savoir. 

VIII. Quand apres avoir amasse, comme un grand navire des marchandises de tous pays, 
toutes les vertus et toutes les sciences dans sa seule ame, il repartit pour sa ville, afin de faire 
participer les autres a sa belle cargaison de science, il se produisit alors un fait merveilleux ; et 



il n'est rien de tel — car il y a pour moi entre tous du charme dans ce souvenir, et il pourra 
vous faire quelque plaisir — que de le rapporter brievement. 

[2] Notre mere formait un voeu digne d'une mere et de l'amour qu'elle a pour ses enfants : 
c'etait, comme elle nous avait vus partir tous deux, de nous voir aussi revenir ensemble ; car 
nous paraissions, sinon aux autres, du moins a notre mere, un couple digne qu'on souhaitat 
d'en avoir le spectacle, quand nous etions vus l'un avec l'autre ; et le voila aujourd'hui 
miserablement separe par l'envie. [3] Dieu en ayant ainsi dispose, lui qui entend une juste 
priere et honore l'amour des parents pour des enfants vertueux, sans aucune premeditation ni 
entente, l'un venant d'Alexandrie, l'autre de la Grece, dans le meme temps dans la meme ville 
nous descendimes, l'un par terre, l'autre par mer. [4] Cette ville etait Byzance, aujourd'hui la 
capitale de l'Europe. La, Cesaire, avant qu'il fut longtemps, acquit assez de gloire pour que 
des honneurs publics, un mariage illustre, une place dans l'assemblee du Senat lui fussent 
offerts, et pour qu'une ambassade fut envoyee vers le grand empereur en vertu d'un decret 
public : afin que la premiere ville eut le premier des savants pour ornement et pour gloire, s'il 
avait a coeur qu'elle fut reellement la premiere et digne de son nom, [5] et pour qu'elle put 
ajouter a tous les recits dont elle etait l'objet l'orgueil de compter Cesaire au nombre et de ses 
medecins et de ses habitants, bien que, avec ses autres illustrations, elle fut riche en hommes, 
grands aussi bien dans la philosophic que dans le reste de la science. 

[6] Mais c'est assez sur ce sujet. A ce moment, l'evenement sembla aux autres une 
coincidence etrange et fortuite, comme le hasard en comporte beaucoup dans nos affaires ; 
mais aux personnes pieuses, il apparut 'tres clairement que cette conjoncture n'etait rien 
d'autre que le fait de parents pieux, reunissant leurs enfants par terre et par mer, et rien que 
pour voir leurs souhaits accomplis. 

IX. Voyons! gardons-nous aussi d'omettre une des belles actions de Cesaire, que les autres 
peut-etre trouvent petite et meme indigne de memoire, mais qui, a mes yeux, paraissait a cette 
epoque et parait encore aujourd'hui tres grande, — si toutefois l'amour fraternel est une chose 
louable, — et que je ne cesserai de placer en premiere ligne, chaque fois que j'aurai a passer 
en revue ses actions. 

[2] La ville voulait le retenir par les honneurs dont j'ai parle et, quoi qu'il arrivat, protestait 
qu'elle ne le lacherait point ; mais je tirai en sens contraire et je reussis, moi qui, en toutes 
circonstances, eus une grande place dans l'estime de Cesaire, a satisfaire les parents dans leur 
voeu, la patrie dans une dette, moi-meme dans mon desir. [3] Je le pris pour associe de ma 
route et compagnon de voyage, et je me vis preferer non seulement a des villes et a des 
peuples, a des honneurs et a des richesses, qui, en grand nombre et de tous cotes, ou bien 
affluaient vers lui ou bien se laissaient esperer, mais presque a l'empereur lui-meme et aux 
ordres partis de la. 

[4] Des lors je resolus de vivre en philosophe et de me conformer a la vie d'en-haut, apres 
avoir, comme un lourd despote et une penible maladie, secoue toute ambition ; ou plutot le 
desir etait ancien, la vie vint plus lard. [5] Pour lui, quand il eut consacre les premices de sa 
science a sa patrie, et excite une admiration digne de ses travaux, apres cela un desir de gloire, 
de se faire le protecteur de la ville, comme il me le persuadait le livre a la cour, fait qui n'etait 
pas precisement pour me plaire, ni a mon gre, — car je dirai pour m'excuser aupres de vous 
qu'une place quelconque aupres de Dieu est meilleure et plus haute que le premier rang aupres 
du roi d'ici-bas ; — pourtant il ne meritait pas de blame. [6] En effet, vivre en philosophe, si 
c'est une chose tres grande, c'est aussi par la meme une chose tres difficile ; l'entreprise n'est 



pas a la portee d'un grand nombre, mais seulement de ceux qui sont appeles par la grande 
intelligence divine qui prete une main opportune aux elus. [7] D'autre part, ce n'est pas peu de 
chose, quand on s'est propose la seconde vie, de participer a la vertu ; de faire plus d'estime de 
Dieu et de son propre salut que de l'eclat d'en bas ; de considerer cet eclat comme un theatre 
ou un masque des choses vulgaires et ephemeres pour jouer la comedie de ce monde, tandis 
que soi-meme on vit pour Dieu, avec l'image qu'on sait avoir recue de lui et devoir a celui qui 
l'a donnee : reflexions auxquelles nous savons avec certitude que Cesaire s'est livre. 

X. D'une part, il occupe le premier rang parmi les medecins, sans avoir besoin de beaucoup 
d'effort, et en se bornant a montrer son savoir, ou plutot une sorte de court preliminaire de son 
savoir ; et aussitot compte au nombre des amis de l'empereur, il recueille les plus grands 
honneurs. [2] Mais d'autre part il offre gratuitement aux magistrats la charite de son art, 
persuade qu'il n'y a rien comme la vertu et le renom que donnent les plus belles actions pour 
pousser en avant. Ceux a qui il etait inferieur par le rang, il les surpassait de beaucoup par la 
reputation ; aime de tous pour sa reserve, et a cause de cela se voyant confier les objets 
precieux, sans qu'il eut besoin du serment d'Hippocrate, si bien que la simplicite de Crates 
n'etait rien, en regard de la sienne ; [3] entoure par tous d'un respect qui depassait sa dignite ; 
toujours estime digne de sa grande fortune presente, et juge digne de la fortune plus grande 
qui se laissait esperer, aux yeux des empereurs eux-memes et de tous ceux qui tiennent la 
premiere place apres eux. [4] Et le plus important, c'est que ni la reputation ni les plaisirs qui 
etaient a sa portee ne corrompirent la noblesse de son ame ; mais entre les titres nombreux et 
considerables qui lui appartenaient, le premier dans son estime, c'etait d'etre Chretien et de 
porter le nom de Chretien, et tous les biens ensemble n'etaient pour lui qu'enfantillage et 
bagatelle aupres de ce seul bien-la. [5] Le reste n'etait que jeux destines a autrui et sur une 
sorte de theatre bien vite dresse et disparu, plus facile peut-etre a detruire qu'a edifier, comme 
on peut voir par les nombreuses vicissitudes de la vie et par les alternatives de hauts et de bas 
de la prosperite ; il n'y avait qu'un bien qu'on possede en propre, et qui reste surement, la 
piete. 

XI. Voila quelle etait la philosophic de Cesaire, meme sous la chlamide; voila dans quelles 
pensees il vecut et s'en alia, manifestant sous le regard de Dieu une piete plus grande que celle 
qui paraissait en public, la piete de l'homme cache (I Petr., iii, 4). [2] Et s'il faut que je laisse 
tout de cote : la protection accordee a ceux de sa famille qui avaient eu des revers, son mepris 
du faste, son egalite pour ses amis, sa franchise avec les magistrats, et en faveur de la verite 
les luttes et les discours sans nombre ou il s'engagea bien des fois et contre bien des hommes, 
non seulement avec sa raison, mais encore avec toute l'ardeur de sa piete, — il y a un trait que 
je vais raconter pour les remplacer tous, c'est ce qu'il y a de plus notable chez lui. [3] II 
dechainait sa rage contre nous, l'empereur au nom odieux. Sa fureur avait debute contre lui- 
meme, et sa renonciation au Christ l'avait deja rendu insupportable aux autres. II n'apportait 
meme pas la meme grandeur d'ame que le reste des ennemis du Christ a se faire inscrire dans 
l'impiete, mais il escamotait le persecuteur sous une apparence de moderation ; et semblable 
au serpent tortueux qui posseda son ame, il usait de toutes sortes de manoeuvres pour entrainer 
les malheureux dans son propre abime. [4] Son debut dans l'artifice et la ruse, ce fut, ceux qui 
souffraient comme Chretiens, de les punir comme malfaiteurs, pour nous priver meme de la 
gloire des combats; car il enviait jusqu'a cela aux Chretiens, le brave. Le second, ce fut qu'on 
donna a ce qui se faisait le nom de persuasion et non celui de tyrannie, afin qu'il y eut plus de 
honte que de danger pour ceux qui passeraient de leur plein gre du cote de l'impiete. [5] 
Attirant les uns par des richesses, les autres par des dignites, d'autres par des promesses, 
d'autres par des honneurs de tout genre qu'il n'offrait meme pas en roi, mais en pur esclave, 
aux yeux de tous, tous enfin parla magie des discours et par son propre exemple, il en arrive, 



apres bien des hommes, a tenter meme Cesaire. Helas! quel egarement et quelle folie, s'il 
esperait dans un Cesaire, dans mon frere, dans le fils des parents que vous savez, trouver une 
proie! 

XII. Mais je veux insister un peu sur ce trait, je veux jouir du recit, comme ceux qui etaient 
presents jouirent du spectacle. II s'avancait le heros, arme du signe du Christ, ayant le grand 
Verbe pour se proteger contre un adversaire riche en armes, grand par l'habilete de 
l'eloquence. [2] Mais sans se sentir frappe devant ce spectacle, sans que la flatterie lui fit rien 
rabattre de son orgueil, il etait pret en athlete a lutter par la parole et par Taction contre un 
homme puissant dans l'une et dans l'autre. [3] Telle etait l'arene, et tel le champion de la piete. 
Et comme agonothete, il y avait d'une part le Christ, armant son athlete de ses propres 
souffrances, de l'autre un tyran redoutable, caressant par l'affabilite de ses paroles et 
epouvantant par l'immensite de sa puissance ; [4] pour spectateurs, d'un cote et de l'autre, ceux 
qui restaient encore a la piete et ceux qui s'etaient laisse entrainer par lui, attentifs a regarder 
de quel cote pencherait leur sort et plus inquiets de connaitre le vainqueur que ceux 
qu'entouraient les spectateurs. 

XIII. Ne crains-tu pas pour Cesaire, qu'il n'ait des sentiments indignes de son courage? « 
Rassurez-vous ». La victoire est avec le Christ, qui a vaincu le monde (Jo., xvi, 33). Pour 
rapporter par le detail ce qui, a ce moment, fut dit et mis en avant, aujourd'hui, sachez-le bien, 
je donnerais tout. Car il y a des artifices et des subtilites de raisonnement qu'on trouve dans la 
discussion et que je ne me rappelle pas sans plaisir; mais ce serait tout a fait etrangere la 
circonstance et au discours. [2] Lorsque, apres avoir refute toutes ses arguties de langage, et 
repousse toutes ses attaques ouvertes ou cachees, comme un jeu, il eut d'une voix haute et 
eclatante proclame qu'il etait et demeurait Chretien, meme alors il ne se voit pas congedier 
definitivement. [3] Car l'empereur avait un violent desir de garder contact avec la science de 
Cesaire et de s'en faire une parure. C'est alors aussi qu'il fit entendre aux oreilles de tous la 
parole bien connue : « O heureux pere! 6 malheureux enfants! », car il daigna nous honorer 
aussi en nous associant a l'outrage, nous dont il avait connu a Athenes et la science et la piete. 
[4] Et mis en reserve pour une seconde entree, apres que la justice eut arme a propos celui-la 
contre les Perses, Cesaire revient vers nous, exile bienheureux, triomphateur non sanglant, 
plus illustre par sa disgrace que par sa splendeur. 

XIV. Pour moi cette victoire, aupres de la grande puissance de celui-la, de sa pourpre sublime 
et de son somptueux diademe, est a mon jugement de beaucoup plus sublime et plus 
honorable ; je me sens plus fier de ce recit, que s'il eut partage avec celui-la tout l'empire. 

[2] II cede done a la malignite des temps, et cela conformement a notre loi qui ordonne, quand 
le moment est venu, de braver le danger pour la verite et de ne point trahir lachement la piete ; 
mais, tant que cela est possible, de ne point provoquer les perils (Matth., x, 23), soit par 
crainte pour nos ames, soit par management pour ceux qui suscitent le peril. [3] Mais quand 
les tenebres furent dissipees, que la terre etrangere eut rendu un juste arret, que le glaive eut 
etincele pour abattre l'impie, que le pouvoir fut revenu aux Chretiens, faut-il dire avec quelle 
gloire et quel honneur, quels temoignages et combien nombreux et avec l'air d'accorder une 
grace plutot que d'en recevoir, il est de nouveau repris par le palais et voit une faveur nouvelle 
succeder a la premiere? [4] Les empereurs changerent par le temps, mais Cesaire jouit sans 
interruption de la bonne estime et de la premiere place aupres d'eux ; et il y eut une emulation 
entre les empereurs a celui qui s'attacherait davantage Cesaire et de qui il pourrait plutot 
porter le nom d'ami et de familier. Telle fut pour Cesaire la piete, et les fruits de la piete. 
Qu'ils entendent, les jeunes gens et les hommes; et que parla meme vertu, ils se hatent 



d'arriver a la meme illustration — car le fruit des bonnes oeuvres est glorieux (Sap., iii, 15), — 
tous ceux qui ont une telle fortune a coeur et la considerent comme un element du bonheur. 

XV. Mais quelle est done encore, entre les merveilles qui le concernent, celle ou tout 
ensemble la piete de ses parents et la sienne recoivent une eclatante demonstration? II vivait 
en Bithynie, et remplissait une charge non vulgaire au nom de l'empereur. Elle consistait a 
percevoir l'argent pour l'empereur et avoir la surveillance du tresor ; e'est par la que 
l'empereur prelude pour lui a de plus hautes dignites. [2] Lors du tremblement de terre 
survenu recemment a Nicee, qui fut, dit-on, le plus terrible qu'il y eut de memoire d'homme, et 
faillit surprendre en masse et faire disparaitre tous les habitants en meme temps que la beaute 
de la ville, seul des personnages de marque, ou en tres rare compagnie, il echappe au danger 
et d'une maniere invraisemblable, puisqu'il trouva un abri dans l'ecroulement meme et 
n'emporta du peril que des traces legeres, assez pour puiser dans les lecons de la peur l'idee 
d'un salut plus grand, pour se consacrer tout entier a la region d'en-haut, pour transporter sa 
milice hors des choses agitees et changer de cour. [3] Voila quelle etait sa pensee, et l'objet 
pour lui-meme de son ardent souhait, comme ses lettres me le persuadaient; car j'avais saisi 
cette occasion pour l'avertir, ce que meme en d'autres circonstances j'avais fait sans relache, 
voyant avec peine cette noble nature s'agiter dans la mediocrite, une ame a ce point 
philosophe se debattre dans les affaires publiques, et pour ainsi dire, un soleil voile par un 
nuage. 

[4] II l'emporta sur le tremblement de terre, mais non plus sur la maladie, car il etait homme. 
L'une de ces choses lui fut particuliere, l'autre lui fut commune avec les autres ; l'une fut 
l'oeuvre de sa piete, l'autre de sa nature. Et la consolation avait precede la douleur, afin 
qu'ebranles par sa mort nous pussions etre fiers du miracle de son salut dans cette 
circonstance. [5] Et maintenant, le grand Cesaire nous a ete conserve, cendre venerable ; mort 
loue ; accompagne d'hymnes succedant aux hymnes ; porte en procession aux autels des 
martyrs ; honore par des mains pures de parents, la robe brillante d'une mere qui substitue la 
piete a la douleur, des larmes vaincues par la philosophic, des psalmodies qui endorment les 
chants de deuil ; et du neophyte, que l'Esprit a renouvele par l'eau, recueillant les dignes 
recompenses. 

XVI. C'est la pour toi, 6 Cesaire, le present funebre qui te vient de moi ; ce sont la les 
premices de mes paroles, que tu m'as reproche souvent de tenir cachees et que tu devais faire 
eclater sur toi-meme ; c'est la parure qui te vient de moi, et c'est pour toi la plus chere, je le 
sais bien, de toutes les parures. [2] Ce ne sont pas des etoffes de soie flottantes et moelleuses, 
ou meme pendant ta vie tu ne prenais point plaisir, a la facon du grand nombre, content 
d'avoir la vertu pour ornement; ni des tissus de lin transparent ni des parfums de prix 
repandus, que tu abandonnais aux gynecees, meme autrefois, et dont une seule journee dissipe 
la bonne odeur; ni aucune autre de ces petites choses, cheres aux petites ames, et que 
recouvrirait toutes aujourd'hui cette pierre amere, avec ton beau corps. [3] Loin de moi les 
combats et les fables des Grecs, par lesquels on honorait de malheureux ephebes en proposant 
a de miserables combats des prix miserables; et toutes ces choses, libations et premices, 
bandelettes et fleurs nouvelles par lesquelles ils rendent leurs hommages aux hommes qui s'en 
sont alles en se faisant les esclaves d'une coutume des ancetres et d'une douleur qui ne 
raisonne pas, plutot que de la raison. [4] Mon present c'est un discours, qui peut-etre sera 
accueilli par le temps futur dans un mouvement sans fin, qui ne laissera point perir tout a fait 
celui qui a emigre d'ici, mais conservera eternellement aux oreilles et aux ames celui que nous 
honorons, et presentera plus vivement que des tableaux l'image de celui que nous regrettons. 



XVII. Telles sont done les choses qui viennent de nous. Si elles sont mediocres et inferieures 
a ton merite, ce que Ton fait selon ses forces, n'en est pas moins agreable a Dieu. Les unes, 
nous les avons donnees, les autres, nous les donnerons en apportant les honneurs et les 
souvenirs annuels, nous qui restons dans cette vie, [2] Mais toi, puisses-tu entrer dans les 
cieux, divine et sainte tete! puisses-tu, dans le sein d' Abraham (Luc, xvi, 22), quel qu'il soit, 
prendre ton repos ; puisses-tu voir la danse des anges, la gloire et la splendeur des hommes 
bienheureux! [3] Ou plutot puisses-tu t'associer a leur chant et a leur allegresse, et mepriser 
d'en haut toutes les choses d'ici, ce qu'on nomme les richesses, les dignites abjectes, les 
honneurs mensongers, l'egarement cause par les sens, les agitations de cette vie, cette 
confusion et cette ignorance comparables a un combat dans la nuit : debout a cote du grand roi 
et inonde de la lumiere de la-bas. [4] Nous n'en recevons ici qu'un faible rayonnement, 
seulement pour pouvoir nous la representer dans des miroirs et des enigmes (I Cor., xiii, 12). 
Mais puissions-nous apres cela arriver a la source meme du beau, contempler avec un pur 
esprit la verite dans sa purete ; puissions-nous trouver, en recompense des efforts tentes ici en 
vue du beau, la possession et la contemplation du beau plus parfaite la-bas! Car e'est la ce 
terme de notre initiation que les livres et les esprits inspires de Dieu prophetisent. 

XVIII. Que reste-t-il encore? apporter les soins de la parole a ceux qui sont affliges. II est 
grand, pour ceux qui sont dans le deuil, le remede qui vient d'une douleur partagee; et ceux 
qui ont la meme part au malheur peuvent davantage pour consoler la souffrance. Ce discours 
done vise tout particulierement ceux qui sont dans ce cas, pour qui je rougirais si, de meme 
que dans toutes les autres vertus, ils ne tenaient pas le premier rang dans la patience. [2] Car 
s'ils aiment leurs enfants plus que tous, plus que tous aussi ils aiment la sagesse et ils aiment 
le Christ ; et le depart d'ici, il y a bien longtemps qu'ils s'y sont accoutumes eux-memes et 
qu'ils en ont instruit leurs enfants, ou plutot ils ont fait de leur vie tout entiere une preparation 
a la delivrance. [3] Mais si encore la douleur obscurcit la raison, et semblable a une chassie 
qui s'insinue dans l'ceil, empeche de distinguer clairement le devoir, allons, recevez une 
consolation, vieillards, du jeune homme ; parents, de votre fils ; de celui qui devrait recevoir 
les avertissements de personnes de cet age, vous qui avez averti nombre de gens, et a qui de 
longues annees ont accumule l'experience. N'ayez nul etonnement, si jeune homme j'avertis 
des vieillards ; e'est encore votre fait, si je puis mieux voir qu'une tete blanche. 

[4] Combien de temps vivrons-nous encore, 6 tetes blanches venerees et proches de Dieu? 
Combien de temps souffrirons-nous ici? Meme dans son ensemble, la vie des hommes n'est 
pas longue, a la comparer a la nature divine et immortelle ; a plus forte raison le reste de la 
vie, la dissolution pour ainsi dire du souffle humain, et les derniers moments de cette vie d'un 
temps. De combien Cesaire nous a-t-il devances? Combien de temps encore pleurerons-nous 
son depart? N'allons-nous pas a grands pas vers la meme demeure? [5] Ne devons-nous pas 
sous la meme pierre penetrer dans un moment? Ne serons-nous pas la meme cendre dans peu 
de temps? Gagnerons-nous autre chose, dans ces courtes journees, que des maux, de plus, ou a 
voir ou a souffrir, peut-etre meme a faire, avant de payer a la loi de la nature le tribut commun 
et immuable? de partir apres les uns, de partir avant les autres, de pleurer ceux-ci, d'etre 
pleures par ceux-la, et de recevoir des uns en echange la contribution de larmes dont nous 
aurons fait l'avance a d'autres? 

XIX. Telle est notre vie, freres, a nous qui vivons de la vie temporelle ; telle est le mime du 
monde : ne pas exister et naitre, naitre et mourir. Nous ne sommes qu'un songe inconsistant 
(Job, xx, 8), un fantome insaisissable, un vol d'oiseau qui passe, un vaisseau sur la mer ne 
laissant point de trace, une cendre, une vapeur, une rosee matinale, une fleur qui nait en un 
moment et qui meurt en un moment (Sap., v, 10, 12 ; Osee., xiii, 3). [2] « L'homme, ses jours 



sont comme l'herbe ; comme la fleur du champ, ainsi il fleurira » (Ps., cii, 15). II a bien, le 
divin David, medite sur notre faiblesse. Et de nouveau dans ces paroles : « Fais-moi connaitre 
le petit nombre de mes jours » (Ps., xxxviii, 5); et il definit les jours de l'homme une mesure 
de palme (Ps., xxxviii, 6). Et que diras-tu a Jeremie qui va jusqu'a reprocher a sa mere son 
enfantement (xv, 10) a cause de ses souffrances, et cela au sujet de fautes d'autrui? [3] « J'ai 
tout vu, dit l'Ecclesiaste (i, 14 suiv., passim) ; j'ai parcouru par la pensee toutes les choses 
humaines, la richesse, le plaisir, la puissance, la gloire qui ne dure pas, la sagesse qui fuit plus 
qu'elle ne se laisse prendre, encore le plaisir, la sagesse encore, par des retours frequents aux 
memes objets, les plaisirs du ventre, les jardins, une multitude de domestiques, une multitude 
de possessions, des verseurs de vin et des verseuses de vin, des chanteurs et des chanteuses, 
des armes, des satellites, des peuples qui se prosternent, des tributs amasses, le faste de la 
royaute, toutes les superfluites de la vie, tout le necessaire, par quoi je me suis eleve au-dessus 
des rois mes predecesseurs ; et quoi, apres tout cela? [4] Tout est vanite des vanites, 
l'ensemble est vanite et prejuge de l'esprit (Eccl., i, 14), c'est-a-dire un elan irreflechi de fame 
et un egarement de l'homme, punition peut-etre a la suite de l'ancienne chute. Mais ecoute, 
pour finir, le resume de la Parole : « Crains Dieu » (Eccl., xii, 43). C'est la qu'il s'arrete dans 
ses perplexites, et c'est le seul gain qui te puisse venir de la vie d'ici, de trouver une direction, 
dans le desordre des choses visibles et troublees, vers les choses stables et non agitees. 

XX. Done, ne pleurons pas sur Cesaire, puisque nous savons de quels maux il a ete affranchi ; 
mais pleurons sur nous-memes, a l'idee de ceux auxquels nous avons ete reserves et des 
tresors de maux que nous amasserons, si nous ne nous attachons pas sincerement a Dieu, si 
nous ne laissons pas de cote les choses qui passent a cote de nous pour nous hater vers la vie 
d'en-haut, des notre sejour sur la terre quittant la terre et suivant sincerement l'esprit qui nous 
porte vers les choses d'en-haut : [2] pensees penibles aux petites ames, et legeres aux coeurs 
virils. Mais reflechissons comme ceci. Cesaire ne donnera pas d'ordres, mais il n'aura pas non 
plus d'ordres a recevoir d'autrui. II ne fera trembler personne ; mais il n'aura plus a craindre la 
tyrannie d'un maitre, souvent indigne meme qu'on lui commande. [3] II n'amassera pas de 
richesses ; mais aussi il n'aura pas d'envie a redouter, il ne perdra point son ame a amasser 
injustement ni a s'efforcer sans cesse d'ajouter a ses biens autant qu'il en a acquis. Car telle est 
la maladie de la richesse qu'elle ne met point de terme a ses desirs croissants, et qu'au 
contraire, c'est dans la boisson qu'elle voit toujours le remede a la soif. [4] II ne fera pas 
etalage de discours, mais il y aura des discours pour le proposer a l'admiration. II ne meditera 
pas les ecrits d'Hippocrate, de Galien et de leurs adversaires, mais il n'aura pas non plus a 
souffrir de la maladie en puisant des chagrins personnels dans des malheurs d'autrui. II 
n'expliquera pas les oeuvres d'Euclide, de Ptolemee et d'Heron ; mais il ne souffrira pas non 
plus de l'enflure des ignorants. [5] II ne se parera point des idees de Platon, d'Aristote, de 
Pyrrhon, d'un Democrite, d'un Heraclite, d'un Anaxagore, d'un Cleanthe, d'un Epicure et de je 
ne sais quels personnages de l'auguste Portique et de l'Academie ; mais il n'aura pas davantage 
a se preoccuper de la facon de refuter leurs sophismes. 

[6] Qu'ai-je besoin de faire mention du reste? Mais du moins les objets precieux et desirables 
aux yeux de tous? II n'aura pas de femme, pas d'enfants? Mais il n'aura pas non plus a les 
pleurer ou a etre pleure par eux, en laissant a d'autres ou en restant un monument d'infortune. 
[7] II ne recevra pas de biens par heritage ; mais il aura les plus opportuns des heritiers, ceux 
qu'il a desires lui-meme, afin de s'en aller d'ici riche, emportant tout avec soi. la liberalite! 6 
la consolation nouvelle! 6 la grandeur d'ame de ceux qui se donnent! [8] Elle a ete entendue, 
cette promesse digne de toute audience, et la douleur d'une mere se dissipe grace a ce bel et 
saint engagement, de donner tout a son fils, la fortune qui est a lui comme un present funeraire 
en l'honneur de lui, et de ne rien laisser a ceux qui l'attendaient. 



XXI. N'est-ce pas encore suffisant comme consolation? Je vais recourir au remede superieur. 
Je crois a ces paroles des sages, que toute ame bonne et pieuse, lorsqu'elle s'est detachee des 
liens du corps pour s'eloigner d'ici, entre immediatement dans la perception et la vision du 
bien qui l'attend — puisque des tenebres qui l'obscurcissaient, elle s'est purifiee, ou 
debarrassee, ou je ne sais comment dire — ; [2] et qu'alors elle jouit d'un plaisir indicible, 
qu'elle est fiere et s'avance joyeuse vers son Seigneur; apres s'etre, comme d'une prison 
odieuse, echappee de la vie d'ici et debarrassee des entraves qui l'environnent et 
appesantissent l'aile de sa pensee, et qu'elle goute, comme elle faisait deja par l'imagination, la 
felicite mise en reserve. [3] Et peu de temps apres, elle .reprend cette chair, sa soeur, avec qui 
elle meditait sur les choses de la-bas, a la terre qui l'avait donnee et qui l'avait recue en depot, 
— d'une facon que connait, le Dieu qui les unit et qui les separa — , et elle l'associe a 
l'heritage de la gloire de la-bas; [4] et de meme qu'elle avait participe a ses souffrances a 
cause de son union avec elle, elle la fait aussi participer a son bonheur, en se l'assimilant tout 
entiere, ne faisant qu'un avec elle, esprit, intelligence, dieu, la vie ayant absorbe le mortel et le 
perissable. [5] Ecoute done les considerations que fait sur la reunion des os et des nerfs le 
divin Ezechiel. (xxxviii, 3, suiv.); celles que fait apres lui le divin Paul sur la maison terrestre 
et sur l'habitation qui n'est point faite de main d'homme (II Cor., v, 1, ), l'une destinee a se 
dissoudre, l'autre en reserve dans les cieux ; et lorsqu'il affirme qu'aller loin du corps e'est 
aller vers le Seigneur, qu'il deplore cette vie avec lui comme un exil, et que pour ce motif il 
aspire ardemment apres l'affranchissement (Philipp., i, 23). 

[6] Pourquoi suis-je faible au sujet de ces esperances? Pourquoi deviens-je temporel? J'attends 
la voix de l'archange, la trompette derniere, la transformation du ciel, la metamorphose de la 
terre (II Petr., ii, 10); la liberte des elements, le renouvellement du monde entier. [7] Alors je 
verrai Cesaire lui-meme, non plus exile, non plus porte, non plus pleure, non plus regrette ; je 
le verrai brillant, glorieux, eleve, tel que je t'ai vu en songe bien des fois, 6 le plus aimant et le 
plus aime des freres, soit que mon desir ait produit cette image ou la realite. 

XXII. Maintenant done, laissant de cote les threnes, je vais jeter les regards sur moi-meme, 
par crainte de porter en moi sans le savoir un digne sujet de threnes, et j'examinerai mes 
propres affaires. Fils des hommes, car e'est a vous que le discours arrive, jusqu'a quand aurez- 
vous le coeur pesant et l'intelligence epaisse? Pourquoi aimez-vous la vanite et recherchez- 
vous le mensonge (Ps., iv, 3), vous imaginant que la vie d'ici est une grande chose et que ces 
rares jours sont nombreux, et de cette separation aimable et douce vous detournant comme 
d'une chose penible et affreuse? [2] Ne nous connaitrons-nous pas nous-memes? Ne 
renoncerons-nous pas au apparences? Ne fixerons-nous pas nos regards sur les choses de 
l'esprit? N'allons-nous pas, s'il faut nous affliger de quelque chose, gemir au contraire de cet 
exil qui se prolonge (Ps., cxix, 5), comme le divin David qui appelait maisons de tenebres, 
lieu de douleur, boue d'abime et ombre de mort les choses d'ici (Ps., lxviii, 3; xliii, 20); 
puisque nous nous attardons dans les tombeaux qui nous enveloppent, et qu'en qualite 
d'hommes nous mourons de la mort du peche, alors que nous sommes nes dieux. [3] Voila la 
crainte qui s'empare de moi, qui s'attache a moi et le jour et la nuit; et je ne puis respirer a la 
pensee de la gloire de la-bas et du tribunal de la ; l'une que je desire au point meme de pouvoir 
dire : « Mon ame defaille dans l'attente de ton salut » (Ps., cxviii, 81); l'autre qui m'inspire de 
la frayeur et de l'aversion. [4] Ce que je crains, ce n'est pas de voir ce corps tomber en 
dissolution et en mine pour disparaitre completement mais bien que la glorieuse creature de 
Dieu (glorieuse quand elle marche droit, comme elle est infame quand elle s'egare), ou 
resident la raison, la loi, l'esperance ne soit condamnee a la meme ignominie que les etres sans 



raison et ne soit rien de plus apres la separation comme ce serait a souhaiter du moins pour les 
hommes pervers et dignes du feu de la-bas. 

XXIII. Puisse-je mortifier les membres qui sont sur la terre (Coloss., iii, 5)! Puisse-je absorber 
tout dans l'esprit, et marcher dans la voie etroite et accessible au petit nombre, non dans la 
voie large et libre (Matth., vii, 13-14)! Car ce qui vient apres est brillant et grand, et 
l'esperance depasse notre merite. 

[2] Qu'est-ce que l'homme pour que tu te souviennes de lui (Ps., viii, 5)? Quel est sur moi ce 
nouveau mystere? Je suis petit et grand, humble et eleve, mortel et immortel, terrestre et 
celeste; cela avec ce bas monde, ceci avec Dieu ; cela avec la chair, ceci avec l'esprit. [3] II 
faut que je sois enseveli avec le Christ, que je ressuscite avec le Christ, que je sois heritier 
avec le Christ, que je devienne fils de Dieu, Dieu meme. Voyez jusqu'ou dans sa marche nous 
a eleve ce discours. Peu s'en faut que je ne rende grace au malheur qui m'a suggere de telles 
reflexion et m'a rendu plus desireux d'emigrer d'ici. [4] Voila ce que nous indique ce grand 
mystere ; voila ce que nous indique le Dieu qui s'est fait homme et pauvre pour nous afin de 
relever la chair, de sauver son image, de renouveler l'homme, pour que tous nous ne fassions 
qu'un dans le Christ, qui s'est fait en nous absolument tout ce qu'il est lui-meme, pour qu'il 
n'y ait plus parmi nous ni homme ni femme, ni barbare ni scythe, ni esclave ni libre (Gal., iii, 
28), distinctions de la chair ; [5] mais que nous portions seul en nous-meme le caractere divin, 
par qui et pour qui nous sommes nes et que sa forme et son empreinte suffisent a elles seules a 
nous faire reconnaitre. 

XXIV. Et puissions-nous etre ce que nous esperons par la grande bonte de ce Dieu 
magnifique qui demande peu pour accorder beaucoup, et maintenant et dans le temps qui 
suivra, a ceux qui l'aiment sincerement! excusant tout, endurant tout (I Cor., xiii, 7) par amour 
pour lui et par esperance en lui; rendant graces de tout: de la prosperite aussi bien que de 
l'adversite, je veux dire des joies et des douleurs, car meme la l'Ecriture voit souvent des 
armes de salut; lui confiant nos ames, les ames de ceux qui nous devancent au terme, comme 
ceux qui dans un voyage commun sont plus diligents. [2] Faisons cela nous aussi: et mettons 
fin a ce discours, mais vous aussi a vos larmes, pour nous hater enfin vers ce tombeau qui est 
le votre, present triste et durable que Cesaire tient de vous ; prepare pour des parents et pour la 
vieillesse, comme il est naturel et donne a un fils et a la jeunesse, contrairement a la 
vraisemblance, mais non pas sans raison aux yeux de celui qui dirige nos affaires. 

[3] O maitre et auteur de toutes choses, et specialement de cette creature-ci, Dieu des hommes 
qui sont a toi, pere et pilote, seigneur de la vie et de la mort, gardien et bienfaiteur de nos 
ames, toi qui fait et transformes toutes choses par l'industrie de ton Verbe, a propos et de la 
maniere que tu sais, grace a la profondeur de ta sagesse et de ta providence, puisses-tu 
recevoir aujourd'hui Cesaire comme premices de notre depart! [4] Si c'est le dernier que tu 
recois le premier, nous cedons a tes decrets qui menent tout : mais puisses-tu nous recevoir 
aussi dans la suite, au moment opportun, apres nous avoir regis dans la chair autant qu'il sera 
utile! et puisses-tu nous recevoir prepares par ta crainte et non troubles, ni reculants au jour 
dernier, ne nous arrachant pas avec effort aux choses d'ici, ce qui est le fait des ames amies du 
monde et amies de la chair, mais nous empressant vers cette vie-la, la vie longue et 
bienheureuse qui est dans le Christ Jesus notre Seigneur, a qui est la gloire dans les siecles des 
siecles. Amen. 



Eloge funebre de Gorgonie, 
soeur de St Gregoire 

Nomenclature Migne : Discours 8 (extrait) 

Source : Planche 1824 

Numerisation et mise en ligne : Albocicade 

II est temps de commencer son eloge, dans lequel nous n'emploierons aucun de ces agrements 
qui parent et embellissent le discours, puisque celle qui est aujourd'hui le sujet de nos 
louanges dedaignait tous les ornements, et que le mepris de tonte parure lui tenait lieu de 
beaute. 

Elle ne faisait point usage de ces riches parures, ou brille l'or artistement travaille pour donner 
du lustre a la beaute, ni de ces tresses blondes qui se montrent aux yeux, ou se laissent 
apercevoir a travers une gaze legere, ni de ces boucles qui descendent en spirales, ni de cet 
appareil sceniqne, eleve sur une tete dont il degrade la noblesse, ni de la richesse d'une robe 
diaphane et flottante a longs plis, ni de l'eclat et de la beaute de ces pierres precieuses, dont les 
jets lumineux sillonnent la clarte du jour et colorent tous les objets environnants, ni de ce fard 
mensonger et de ce coloris trompeur dont on peint le visage, ni de cette beaute qu'on achete si 
facilement et a si bas prix, travaillee par un peintre terrestre, qui, denaturant l'ouvrage du 
souverain Createur, cache sous des couleurs artificieuses la figure que Dieu lui-meme a 
formee, la degrade honteusement en voulant l'ennoblir, et transforme l'image de la Divinite en 
une idole impure prostituee a tous les regards lascifs, en s'appliquant a derober, sous le 
masque d'une beaute artificielle, la figure naturelle qui doit retourner a son divin Auteur et au 
siecle futur. Ce n'est pas qu'elle ne connut cette variete infinie d'ornements etrangers 
employes par les femmes; mais elle regardait comme sa plus belle parure la purete des moeurs 
et la beaute interieure de fame. On ne voyait sur son visage d'autres roses que la pudique 
rougeur de la chastete, d'autres lis que la blancheur de l'abstinence. A l'egard de ces couleurs 
rouges, blanches ou noires, qu'on applique sur le visage, de ces peintures vivantes, et de cette 
beaute fluide, elle abandonnait ces indignes artifices aux femmes qui amusent le public sur le 
theatre ou dans les carrefours, et a toutes celles qui regardent comme une honte et comme un 
deshonneur d'avoir de la honte. 

Qui montra jamais une ame plus insensible a ses propres maux, et plus sensible a ceux des 
autres ! Qui tendit aux indigents une main plus liberale ! Aussi ne craindrai-je pas de citer a sa 
louange ces paroles de Job : Sa porte etait ouverte a tous ceux qui venaient y frapper, et 
jamais elle ne laissa I'etranger coucher enplein air (Job 31). Elle etait l'ceil des aveugles, le 
pied des boiteux, la mere des orphelins. A l'egard de sa compassion pour les veuves, quel plus 
grand temoignage dois-je en apporter que celui de Dieu meme, qui Ten a recompensee en lui 
faisant la grace de n'etre point appelee veuve. Sa maison etait la commune demeure de tous 
ceux de ses parents qui etaient dans le besoin. Sa fortune etait le patrimoine des indigents, et 
leur appartenait autant que ce qu'ils avaient eux-memes en propre. Elle a repandu ses 
liberalites, elle a donne aux pauvres (Ps 112.18). Elle a tout derobe a satan, elle a tout place 
dans un depot sur et fidele, et n'a laisse a la terre que son corps. Elle a tout sacrifie aux 
esperances du siecle a venir, et n'a laisse d'autre richesses a ses enfants que l'exemple de ses 
vertus et la noble envie de les imiter. 



De 1' amour des pauvres 

Nomenclature Migne : Discours XIV 

Source : Quere 1982 

Numerisation et mise en ligne : sur le site de l'association et des editions Jacque Paul Migne 

http://www.migne.fr/gregoire_de_nazianze_discours_14.htm 

L' AMOUR DU PROCHAIN FONDE LA LOI 

1 . Freres et compagnons de ma misere, puisque tous nous sommes pauvres, tous nous avons 
faim de la grace divine, — et les apparentes superiorites que font valoir de biens petits criteres 
ne sauraient masquer cette verite, — laissez-vous enseigner 1' amour des pauvres, non pas 
d'un coeur indifferent, mais pleins au contraire de cet enthousiasme qui vous gagnera le 
Royaume. Priez, afin que ma parole sache vous enrichir et rassasier vos ames et qu'elle puisse 
petrir le pain spirituel dont vous etes affames, soit qu'a l'exemple d'un Moise, elle fasse 
tomber la manne du ciel et nourrisse les hommes avec ce pain angelique, soit qu'elle 
parvienne avec presque rien a rassasier des milliers d'hommes dans le desert, comme le fit 
plus tard Jesus, notre pain veritable, le pere de notre veritable vie. 

II n'est guere aise de discerner, entre toutes, la vertu superieure qui merite notre preference, 
c'est un peu comme si dans une prairie aux mille fleurs capiteuses, il fallait chercher la plus 
belle et la plus odorante, lorsque chacune attire a elle seule le promeneur par son eclat et son 
parfum et invite sa main a la cueillir la premiere. Du moins essaierai-je de les enumerer dans 
l'ordre. 
[PAGE 106] 
Catalogue des vertus. 

2. Quelles belles vertus toutes trois, la foi, l'esperance et la charite ! La foi a pour temoin 
Abraham : il crut et en fut justifie. L'esperance, Enos, qui le premier espera en Dieu ainsi que 
tous les justes persecutes a cause de cette vertu. La charite, le divin apotre qui, pour Israel, osa 
proferer contre lui-meme une imprecation (Rm 9,3); et Dieu lui-meme qui est appele Charite. 
Belle vertu aussi l'hospitalite, qu'incarnent chez les justes, Loth le sodomite qui ne 
ressemblait point a ses compatriotes, et chez les pecheurs la courtisane Rahab, dont le coeur 
etait reste pur : son hospitalite lui merita eloges et salut. Belle vertu, l'amour fraternel : Jesus 
en est temoin qui, non content de se faire appeler notre frere se laissa condamner au supplice 
pour nous sauver. Belle vertu, cet amour des hommes dont il temoigne encore en nous creant 
pour des ceuvres bonnes et en melant a la boue de nos corps l'lmage qui nous eleverait vers la 
perfection, et surtout ne s'est-il pas fait homme pour nous ? Que j'aime aussi sa grandeur 
d'ame, lorsqu'il refusa le secours des legions d'anges qui voulaient le defendre contre la 
troupe de traitres et d'assassins, et qu'il blama Pierre d'avoir tire l'epee avant de guerir le 
soldat dont ce dernier avait tranche l'oreille. 

Etienne, disciple du Christ, fit preuve plus tard du meme heroisme en priant pour les gens qui 
le lapidaient. Et quelle attachante vertu, la douceur : en sont temoins Moise et David, c'est a 
eux surtout que l'Ecriture rend ce temoignage. Leur Maitre aussi en est temoin, qui ne 
disputait pas, ne criait pas, n'ameutait pas les foules dans les rues, obeissait docilement a ceux 
qui l'emmenaient. 

3. J'aime cette ardeur qui animait Phineas lorsqu'il transperca d'un seul coup de lance la 
Madianite et l'lsraelite afin d'effacer la malediction qui pesait sur Israel. De son initiative il 
tira son surnom. 

Apres lui d'autres hommes en temoignent, avec ces mots : je suis rempli d'un zele ardent 
pour le Seigneur, je brille pour vous d'un zele [PAGE 107] divin, le zele de ta maison me 
devore (3 R 19,14; 2 Co 1 1,2; Ps 68,10). Et ces paroles qui venaient a leurs levres, montaient 
droit de leur coeur. Belle vertu, la mortification. Puisse saint Paul vous en convaincre, qui 



traitait durement son corps et, par l'exemple d' Israel, frappait de terreur les gens trop surs 
d'eux-memes et qui ne savaient plus resister a la chair. Et voyez Jesus qui jeune, s'eprouve, et 
face au tentateur, triomphe. Qu'il est beau de prier et de veiller, comme le fit notre Dieu : que 
la nuit de la Passion vous en convainque. Belles vertus que la chastete et la virginite : 
souvenez-vous des preceptes et des sages lois que saint Paul a formules sur le mariage et le 
celibat. Observez que Jesus nait d'une vierge pour honorer la generation, mais lui preferer la 
virginite. Belle vertu que la sobriete : imitez David qui repandit en libation l'eau qu'on lui 
apportait de la citerne de Bethleem, sans y gouter lui-meme, parce que l'idee qu'il eut pu se 
desalterer au prix de vies humaines lui etait intolerable. 

4. Et comme sont belles la solitude et la serenite : Elias me l'enseigne en son Carmel, Jean en 
son desert, Jesus sur la montagne ou il aimait a se retirer pour mediter en repos. J'apprends le 
prix de la frugalite avec Elias qui se cachait chez une veuve, Jean qui s'habillait de poil de 
chameau, Pierre qui se nourrissait chaque jour d'un as de lupin. Maint exemple dit la beaute 
de l'humilite mais je songe au plus admirable de tous : Sauveur et Maitre du monde, Jesus 
s'est humilie jusqu'a revetir la forme d'un esclave et offrir son front a l'infamie des crachats ; 
il s'est laisse ravaler au rang des scelerats, lui qui purifiaitle monde du peche, et il a pris 

1' attitude de l'esclave et a lave les pieds de ses disciples. 

Belles vertus le denuement et le mepris des richesses, comme nous le prouve l'histoire de 

Jesus et Zachee : ce dernier avait distribue presque toute sa fortune le jour ou Jesus entra chez 

lui. Et Jesus lui apprit qu'en un tel don consistait toute saintete. 

D'un mot, je dirai le merite de la contemplation et de Taction. L'une nous eleve d'ici-bas 

j usque vers le Saint des Saints et ramene notre esprit vers ce qui est comme lui. L' autre 

accueille et sert le Christ pour manifester en des oeuvres le pouvoir de 1' amour. 

[PAGE 108] 

Triomphe de la misericorde. 

5. A elles seules, chacune de ces vertus suffit a nous conduire au salut et nous mener vers l'un 
des sejours d'eternelle felicite. Car il est autant de demeures celestes que de facons de vivre 
ici-bas et Dieu les attribue a chacun selon son merite. Pratiquez n'importe quelle vertu, toutes 
si vous pouvez. Mais songez essentiellement a progresser dans votre itineraire, tachez de 
suivre pas a pas le bon guide dont la marche assuree vous menera par d'etroits chemins et par 
d'etroites portes jusqu'aux vastes plaines des beatitudes celestes. S'il faut en croire saint Paul 
et Jesus, l'amour est le premier et le plus grand commandement, qui fonde la loi et les 
prophetes. Eh bien, je crois qu'un de ses principaux effets en est l'amour des pauvres, la 
tendresse et la compassion envers notre prochain. Rien ne fait honneur a Dieu comme la 
misericorde, car rien ne lui est plus apparente, lui que la misericorde et la verite precedent, et 
quiprefere la misericorde au jugement (Ps 88,15; Os 6,6). C'est surtout au bienfait que Dieu 
repond par le bienfait : sa recompense est juste, il pese et mesure la misericorde. 

6. II faut nous ouvrir de tout notre etre a tous les pauvres et a tous les malheureux quel que 
soit le nom de leurs souffrances : l'exige ce commandement meme qui nous enjoint de nous 
rejouir avec ceux qui sont dans la joie et de pleurer avec ceux qui pleurent. 

Ne sommes-nous pas comme eux des hommes ? Faisons-leur done credit de notre charite s'ils 
en ont besoin : les veuves, les orphelins, les exiles, les victimes de maitres cruels, de 
magistrats impudents, de percepteurs intraitables, de brigands sauvages, de voleurs acharnes, 
les gens mines par une confiscation ou par un naufrage, tous ont droit a notre pitie ; ils levent 
vers nous d'implorants regards ainsi que nous-memes supplions Dieu lorsqu'il nous manque 
quelque chose. 

Mais les hommes qui tombent inopinement dans le malheur me paraissent meriter encore plus 
de compassion que les gens qui ont [PAGE 109] l'habitude de souffrir. Je songe en particulier 



aux victimes d'un mal maudit, dont la chair pourrit jusqu'aux os et aux moelles selon la 
menace du prophete (Is 10,18). Peu a peu les abandonne ce corps qui n'etait que douleur, 
honte, mensonge. 

Mais quel mystere m'unit a un corps ? Je l'ignore. Et comment suis-je a l'image de Dieu, 
etant petri de boue ? Mon corps est-il vaillant ? II me harcele. Est-il malade ? II me renfrogne. 
Je l'aime comme un ami de captivite. Je l'abhorre comme mon ennemi. Je le fuis comme une 
prison. Je le respecte comme un coheritier. Si je cherche a l'affaiblir, qui m'aidera a 
entreprendre de vastes projets ? Car enfin je connais ma destination : je dois m'elever vers 
Dieu par des oeuvres. 

7. Si je me fais doux avec ce compagnon, le moyen alors d'esquiver ses coups et de me tenir 
ferme aupres de Dieu quand de lourdes chaines me font trebucher et m'empechent de me 
relever ? Charmant ennemi et ami perfide ! Ah ! quelle entente et quelle division ! Je cheris 
l'objet de ma crainte et je redoute celui de ma tendresse. A la veille de la guerre nous nous 
reconcilions. Vienne la paix, nous revoila en lutte. 

Quelle sagesse me gouverne ? Quel profond mystere ? Nous sommes une partie de Dieu, nous 
decoulons de sa divinite : tant de dignite risquerait de nous exalter et de nous enorgueillir et 
nous en viendrions a mepriser le Createur : aussi desire-t-il que nous le regardions toujours au 
sein de notre duel et de notre guerre avec le corps ; la faiblesse qui est liee a nous corrige 
notre fierte. Ainsi nous nous savons a la fois grands et humbles, terrestres et celestes, 
perissables et immortels, heritiers de lumiere et de feu, ou condamnes aux tenebres selon la 
voie ou nous nous serons portes. 

Ce melange, c'est nous : si nous tirons trop de vanite d'etre Image de Dieu, la boue dont nous 
sommes petris nous ramene a plus de modestie. Meditez ce probleme si le coeur vous en dit. 
Nous aurons pour notre part, l'occasion d'en reparler ailleurs. 

8. Je reviens a present a mon premier propos : puisque ma chair est un tel sujet de pitie, ainsi 
que ma faiblesse revelee dans les [PAGE 1 10] maux d'autrui, il faut, mes freres, prendre soin 
de ce compagnon de peine qu'est notre corps. J'ai eu beau l'accuser d'etre mon ennemi pour 
les desordres qu'il jette en mon ame, je le cheris neanmoins comme un frere par respect pour 
celui qui nous a reunis. Veillons sur la sante de notre prochain, aussi attentivement que sur 
nous, qu'il soit robuste ou mine par la commune maladie. Nous ne sommes tous qu'un dans le 
Seigneur, riches, pauvres, esclaves, hommes libres, sains, malades. Pour tous, il n'est qu'une 
seule tete principe de tout : le Christ. Et comme font les membres d'un meme corps, que 
chacun s'occupe de chacun, et tous de tous. N'allons done ni negliger, ni abandonner ceux qui 
sont tombes les premiers dans une decheance qui nous guette tous. Au lieu de nous rejouir de 
notre bonne sante, affligeons-nous plutot des infirmites de nos freres et songeons que la 
securite de notre ame et de notre corps depend uniquement de l'humanite que nous 
temoignerons a ces freres, mais precisons notre pensee. 

I. TABLEAU DES PAUVRES ET DES RICHES 

9. Scandaleuse solitude du pauvre. 

Certains ne souffrent que de pauvrete ; le temps, le travail, l'amitie, la famille, les revirements 
de fortune peuvent y remedier, mais chez les lepreux, ce malheur devient tout a fait tragique 
puisque leurs mutilations leur interdisent tout travail et les empechent de subvenir a leurs 
besoins. Voila pourquoi la peur de la maladie l'emporte toujours pour eux sur l'esperance de 
la guerison ; c'est pourquoi ils recoivent peu de secours de cette esperance, qui est le seul 
remede des malheureux. A leur pauvrete, s'ajoute la plus atroce et la plus effroyable des 
maladies, celle que Ton evoque dans les maledictions. Autre sujet de larmes : la foule n'ose ni 
les approcher ni les regarder, mais les fuit comme des objets de degoiit et d'horreur. Cette 
aversion que leur attire le malheur leur inflige un tourment encore plus cruel que la maladie 



physique. Je ne puis songer sans pleurer a leur detresse et je sens mon coeur se briser. 
Puissiez-vous partager mon emotion afin que vos larmes aujour- [PAGE 111] d'hui vous 
evitent d'autres larmes plus tard. Mais vous etes bouleverses, j'en suis sur, vous tous ici qui 
etes amis du Christ et amis des pauvres, et qui tenez de Dieu une divine misericorde. Et 
d'ailleurs n'etes-vous en personne, les temoins de leur detresse ? 

10. Sous nos yeux s'etale un spectacle pitoyable et effrayant il faut le voir pour y croire ; des 
hommes tout ensemble morts et vivants, cruellement mutiles, trop defigures pour qu'on puisse 
les identifier et savoir a quelle famille ils appartiennent. Des hommes ? II s'agit plutot de leurs 
miserables debris : ils nomment leur pere, mere, frere, patrie pour tacher de se faire 
reconnaitre : « je suis le fils d'un tel et d'une telle, c'est ainsi que Ton me nomme, autrefois tu 
etais un ami. » Renseignements necessaires : a les voir, on n'en eut rien devine. Des etres 
mutiles, sans argent, sans famille, sans amis et presque sans corps. Des hommes, seuls entre 
tous, qui ont a la fois pitie et haine pour eux-memes et ne savent s'ils doivent se lamenter 

d' avoir perdu leurs membres plutot que d'en garder encore, et pleurer que la maladie ne leur 
ait tout enleve. II eut ete moins tragique pour eux de perdre tous leurs membres au lieu d'en 
conserver des moignons. Une part de leur chair est morte avant que le corps perisse, et 1' autre, 
personne ne consentira a l'enterrer. Les coeurs les plus sensibles et les plus genereux ne sont 
point touches par la detresse du lepreux. Oublions-nous qu'ici-bas nous ne sommes qu'une 
chair enveloppee de misere et au lieu de songer a notre prochain, pretendons-nous assurer 
notre securite en fuyant leur abord ? L'on ne craint pas en general d'approcher un cadavre en 
voie de decomposition, on affronte sans degout l'odeur fetide qu'exhalent des animaux, on 
supporte d'etre enlise dans la boue. Mais nous prenons la fuite a la vue de ces malades. Ah ! 
quelle barbarie ! Et respirer le meme air nous degoute presque ! 

11. Quoi de plus tendre qu'un pere ? Quoi de plus sensible qu'une mere ? Mais pour eux, la 
nature elle aussi deroge a ses lois. Un homme a mis au monde un fils, l'a eleve,. II a regarde 
comme la plus douce joie de sa vie, que de fois pour lui il a prie ! Et voici qu'il se prend a le 
hair et le chasse, sans plaisir, mais sans repugnance. Une mere se souvient de ses douleurs, 
son coeur se dechire, elle pousse des cris lamentables et pleure son fils vivant comme s'il 
[PAGE 112] etait expire : « Enfant infortune, s'ecrie-t-elle, avec quelle cruaute la maladie 
t'arrache a moi ! Malheureux enfant, enfant que je ne connais deja plus, enfant que je n'ai mis 
au monde que pour voir disparaitre dans des montagnes, et des gorges desertes parmi des 
betes sauvages, tu demeureras dans une caverne et seuls des saints ermites voudront te 
regarder. » Et comme Job elle se lamente : Pourquoi n 'es-tu mort avant que de naitre ? 
Pourquoi du moins n'as-tu expire avant d' avoir connu le malheur ? Pourquoi deux genoux 
t'ont-ils accueilli ? Et pourquoi deux mamelles a sucer s'il tefallait mener une existence plus 
insupportable que la mort (Jb 3,11)? Ces paroles s'accompagnent de torrents de larmes. La 
malheureuse souhaite embrasser son fils, mais deja sa chair lui repugne et elle repousse 

1' enfant. 

Ce n'est point contre les scelerats que le peuple s'acharne et s'excite, c'est contre les 
malheureux. On voit des gens donner retraite a des meurtriers, accueillir des adulteres sous 
leur toit et a leur table, s'attacher a des sacrileges, courtiser des gens qui leur ont porte 
prejudice. Mais on pourchasse des malades dont tout le crime est de souffrir. La condition des 
mechants est meilleure que celle des malades, puisque l'on se glorifie de sa durete et que l'on 
fuit la compassion comme un vice. 

12. Ils sont bannis des cites, chasses des foyers, des places publiques, des assemblies, des 
chemins, des fetes, des banquets, et ah ! quelle misere ! on leur defend meme l'usage de l'eau 
: ils n'ont pas le droit de puiser l'eau des fontaines ou des fleuves : ils risqueraient de les 



empoisonner. Mais voici le comble de l'absurde : nous les chassons comme des criminels, 
mais nous les obligeons a revenir comme des innocents. En effet, comme nous ne nous 
soucions ni de les loger, ni de les nourrir, ni de soigner leurs ulceres, ni autant que nous 
pouvons, de couvrir leur mal d'un vetement, ils errent nuit et jour, sans ressources, sans habit, 
sans maison. Laissant a nu leurs plaies, repetant leur histoire et implorant le Createur ; ils 
marchent en s' aidant des membres d'autrui pour suppleer a ceux qui leur manquent, ils 
inventent des chants capables [PAGE 113] d'inspirer la charite, ils quemandent une bouchee 
de pain, une maigre pitance ou de vieux chiffons pour couvrir leur honte et soulager leurs 
ulceres. Et Ton passe pour charitable, non si on leur porte secours, mais si on ne les chasse 
pas avec des injures. 

La honte ne suffit meme pas toujours a les empecher de se produire dans les assemblies : au 
contraire, ils y courent, presses par le besoin ; oui, ils se melent a ces fetes que nous avons 
institutes pour les progres de nos ames ; nous celebrons un saint mystere, nous fetons l'un de 
nos martyrs pour tacher d'imiter la piete des saints dont nous honorons les epreuves. La, 
devant nous, ces malheureux rougissent d'etre eux aussi des hommes, ils prefereraient rester 
caches dans les montagnes, les rochers, les forets, les tenebres de la nuit ; pourtant ils 
s'exposent en pleine foule, spectacle pitoyable et digne de nos larmes. Peut-etre veulent-ils 
nous faire souvenir de notre fragilite et nous decourager de cet amour des choses sensibles 
que nous croyons eternelles. Ou bien ils viennent parce qu'ils ont besoin d'entendre notre 
voix, d'apercevoir notre visage, ou pour recevoir quelque petit secours de ceux qui nagent 
dans 1' opulence ; mais tous viennent chercher un peu de cette douceur que Ton eprouve a 
laisser voir sa souffrance. 

13. Qui n'est bouleverse par leurs melopees lugubres qu'entrecoupent leurs soupirs ? Qui peut 
entendre ce chant ? Qui supporte ce spectacle ? Ils gisent a terre, confondus par l'affreuse 
maladie, et ils melent leurs diverses infirmites pour les rendre encore plus desolantes. Pour 
chacun, le malheur du voisin redouble l'aigreur de ses propres tourments ; compassion plus 
triste encore que le mal dont chacun souffre. 

Autour d'eux s'amasse une foule de gens qui les plaignent pour quelques instants. Ils se 

roulent a leurs pieds dans la poussiere et la canicule, ou transperces par le froid, la pluie, la 

bise, et nous les pietinerions sans vergogne si le moindre contact ne nous degoutait tant. 

A nos cantiques repond leur plaintive priere et a nos voix mystiques font echo leurs dechirants 

appels. 

Que me sert de vous detailler leur detresse en ce jour de fete ? Peut-etre vous tirerais-je des 

larmes si je vous la disais en vers [PAGE 1 14] de tragedie ? Alors, la douleur aurait raison de 

vos rejouissances. Mais puisque je ne puis encore vous persuader, sachez au moins que le 

chagrin est quelquefois preferable au plaisir, la tristesse a un air de fete, les larmes a un rire 

grassier. 

14. Mais Ton est encore plus touche quand on pense que ces hommes sont nos freres en Dieu 
et qu'ils sont, ne nous en deplaise, de meme nature que nous, etant tires de la meme boue 
originelle, qu'ils sont composes comme nous de nerfs et d'os, revetus comme nous de peau et 
de chair, ainsi que le disait le divin Job en meditant sur ses malheurs et en execrant tout notre 
corps visible. Mais surtout, ils sont comme nous image de Dieu et peut-etre alterent-ils moins 
que nous, cette image, maigre leur decheance. Leur homme interieur s'est revetu du meme 
Christ et ils ont recu les memes arrhes de l'Esprit. Ils ont les memes lois, les memes 
commandements, les memes testaments, les memes assemblies, les memes mysteres, la meme 
esperance. Jesus-Christ qui efface le peche du monde est mort pour eux comme pour nous. Ils 
sont eux aussi heritiers de la vie celeste bien qu'il leur ait manque beaucoup en cette vie 
terrestre. Ils sont les compagnons de ses souffrances, ils le seront de sa gloire. 



15. Eh quoi ? Nous avons recu du Christ ces noms etranges et magnifiques : peuple elu, 
sacerdoce royal, sainte nation, race choisie et predestinee, zelateurs du bien et du salut, 
disciples de ce Christ doux et misericordieux qui s'est charge de nos iniquites, qui s'est 
humilie pour nous jusqu'a se faire chair et a vivre la misere de cette chair et de cette tente 
terrestre, qui s'est laisse maltraiter et outrager, afin de nous enrichir de sa divinite. Et apres un 
si grand exemple de compassion et de grace, qu'allons-nous penser de ces gens et qu'allons- 
nous faire ? Les mepriser ? Passer sans un regard ? Les abandonner comme des cadavres, 
comme des objets d'horreur, comme les plus mechants des serpents et des fauves ? Non, mes 
freres, nous ne le ferons point, nous agneaux du Christ, du bon berger qui a ramene la brebis 
egaree, qui a retrouve celle qui etait perdue et fortifie celle qui etait infirme. La nature 
humaine en est elle aussi incapable, qui nous fait une loi d' avoir pitie les [PAGE 115] uns des 
autres et nous enseignant l'universalite du malheur, nous donne du coup une lecon d'humanite 
et de charite. 

Les delices des riches. 

16. Les laisserons-nous done souffrir a tous les vents, tandis que nous habiterons de luxueuses 
demeures, constellees de toutes especes de pierreries, enrichies d'or et d'argent, ornees de 
mosaiques vives et fascinantes peintures ? Et non contents de semblables maisons, nous en 
ferons batir de nouvelles ? Qui y logera ? Pas forcement nos heritiers : des etrangers, des 
inconnus s'en empareront peut-etre, qui n'auront pas pour nous la moindre amitie, au 
contraire, devores de jalousie, ils nous hairont ! Quelle triste fin ! 

Eux grelotteront dans leurs miserables haillons, s'ils ont la chance d'en posseder. Et nous 
nous pavanerons en nos amples et moelleux atours, en nos fluides etoffes de lin ou de soie, 
qui nous rendront scandaleux et non point elegants (car je trouve scandaleux le superflu et 
l'inutile). Le reste de nos habits, gardes en des coffres, nous inspirera d'inutiles soucis 
puisque nous ne pourrons empecher que les vers ne les rongent et que le temps ne les reduise 
a la longue, en poussiere. Et eux ne mangeront pas a leur faim (oh ! quel luxe pour moi, quelle 
detresse pour eux, la vie !). Etendus a nos portes, epuises, fameliques, ils ont a peine la force 
de nous supplier, sans voix pour gemir, sans mains pour quemander l'aumone, sans jambes 
pour aller mendier aupres des riches, sans souffle pour entonner leurs tristes melopees, et le 
plus atroce de leurs maux — la cecite — ils l'estiment doux et felicitent leurs yeux de leur 
cacher le spectacle de leur decheance. 

17. Tel est leur sort, et nous, nous serons couches sur des lits eleves et pompeux, dont 
personne n'approche, couverts de riches tentures, et nous serons irrites si l'un de leurs appels 
monte jusqu'a nos oreilles. II faut encore que nos chambres embaument de fleurs meme en 
dehors de la saison, et que les plus delicats et les plus riches parfums coulent sur nos tables 
pour finir de nous enerver. De jeunes garcons doivent demeurer a nos cotes, les uns [PAGE 
116] sagement alignes, les cheveux epars, 1' allure effeminee, le visage minutieusement epile, 
pour flatter davantage nos yeux impudiques par cette patiente toilette. D'autres tiendront des 
coupes du bout des doigts, en un geste a la fois elegant et assure. D'autres, avec des eventails 
feront couler de douces brises sur nos tempes et rafraichiront nos chairs en les eventant de 
leurs mains ; ils devront aussi charger la table de viandes qu'auront liberalement octroyees les 
trois elements, l'air, la terre, l'eau ; l'adresse des cuisiniers et des marmitons s'epuisera a 
inventer des mets nouveaux, qui flatteront a l'envi la goinfrerie d'un ventre toujours insatisfait 
: lourd fardeau, principe de nos vices, bete insatiable et perfide, destinee a disparaitre presque 
aussi vite que les nourritures qu'elle engouffre ! 

Et eux s'estiment heureux s'ils peuvent se desalterer avec de l'eau ; nous, il nous faut avaler 
le vin a pleines coupes jusqu'a l'ivresse, parfois au-dela, chez les plus intemperants d'entre 
nous. 



Dans le choix de nos vins, nous ne retenons que les plus parfumes. Nous discutons sur leur 
qualite, et nous ne serions pas contents si nous ne faisions venir les plus fameux vins 
etrangers, comme pour insulter aux cms du terroir. Sensuels, depensiers au-dela de toute 
raison, voila ce que nous voulons etre ou paraitre, comme si nous redoutions de ne point 
passer pour les vils esclaves de notre ventre et de nos appetits. 

18. Eh quoi mes chers freres ? Une lepre ronge aussi nos ames, plus funeste encore que celle 
qui devore leur chair ? L'une, en effet, echappe a la volonte, l'autre en derive. L'une cesse 
avec la vie, l'autre accompagne tout notre voyage. L'une inspire la compassion, l'autre est au 
moins odieuse aux esprits raisonnables. Pourquoi ne pas secourir la nature tant qu'il n'est pas 
trop tard ? Pourquoi ne pas couvrir, tant que nous sommes chair, la misere de la chair ? 
Pourquoi nous abandonner aux plaisirs, tandis que pleurent nos freres ? Ah ! Ne jamais 
m'enrichir tant que subsistent de telles infortunes, ne jamais etre en bonne sante, si je ne dois 
venir bander leurs ulceres, ni manger a ma faim, ni etre chaudement vetu, ni dormir sous un 
toit, si je ne dois autant que je puis, les nourrir, les vetir, les heberger. Oui, il nous faut 
renoncer a tout pour suivre en verite le Christ, charger sa croix sur nos epaules et nous [PAGE 
117] envoler legerement vers le monde d'en haut, libres et affranchis de tout lien ; alors nous 
gagnerons Jesus-Christ au lieu du monde, grandis d'humilite et riches de pauvrete. Ou du 
moins, il nous faut partager notre fortune avec le Christ : la generosite justifie les riches et sert 
a les sanctifier. Si je ne seme que pour mon propre interet, que d'autres alors recoltent les 
fruits de mes semences ! Ou pour me servir des mots de Job : qu'au lieu defroment germe 
Vortie, et au lieu d'orge I'epine (Jb 31,40) que l'ouragan et la tempete emportent et dispersent 
mon labeur et que s'aneantissent tous mes efforts ! Et si je construis des greniers pour mettre 
en reserve Mammon, pour entasser des tresors, que mon ame soit appelee des cette nuit pour 
rendre raison des biens que j'ai amasses, a ma honte. 

II. RECONNAITRE DIEU DANS LA CHARITE 
Discernons les biens eternels des richesses caduques. 

19. Acquerrons-nous sur le tard de la sagesse ? Ne resignerons-nous pas notre insensibilite, je 
n'ose dire notre avarice ? N'allons-nous point mediter sur les actions humaines ? Les 
malheurs d'autrui ne nous apprendront-ils pas a nous tenir sur nos gardes ? Rien n'est sur 
dans les choses humaines, rien n'est permanent, ni de quelque duree, ni ferme. Nos destinees 
sont mobiles autant qu'une roue et souvent une journee, voire une heure, suffit a modifier 
dans un sens ou dans l'autre, le cours de nos fortunes. 

Mieux vaut nous fier aux caprices du vent, aux sillages des navires en haute mer, a 1' illusion 
d'un songe, a sa breve douceur, aux chateaux que les enfants edifient dans le sable, plutot 
qu'au bonheur humain. C'est etre sage que de se defier des choses presentes pour ne songer 
qu'a gagner l'eternite, et de preferer a la fragilite et a l'inconstance d'une prosperite 
mondaine, cette charite qui ne trahit personne, et assure au moins l'un de ces trois avantages : 
ou bien elle vous preserve de l'infortune, car Dieu recompense [PAGE 118] souvent les 
personnes charitables par des prosperites temporelles, afin de les encourager a aider les 
pauvres, ou bien elle donne l'intime assurance que si l'epreuve est venue, ce n'est point 
comme punition de leurs peches, mais en vertu d'un certain plan de Dieu. Ou enfin elle vous 
permet d'exiger des riches les secours que vous-memes en vos beaux jours prodiguiez aux 
indigents. 

20. Que le sage ne se glorifie point de sa sagesse, ni le riche de sa fortune, ni lefort de sa 
puissance, meme s'ils culminent aufaite de la sagesse, de la fortune, de la puissance (Jr 
9,23). Et moi, j'ajouterai : point d'orgueil non plus chez ceux qui se sont couverts de gloire, 
qui jouissent d'une sante robuste, qui se distinguent par leur beaute, leur jeunesse, ou l'un 
enfin de ces privileges envies du monde. Mais si vous tenez a vous glorifier, glorifiez-vous de 



connaitre Dieu et de le chercher, ayez de la compassion pour les malheureux, mettez en 
reserve un capital de charite pour votre vie eternelle. Car nos biens, ici, sont fugaces et 
passagers et comme au jeu de des, ils passent de mains en mains et il n'est rien que nous 
possedions reellement : le temps finit par nous le prendre si la jalousie nous avait epargnes. 
Mais les autres sont immuables et eternels : rien ne peut vous les arracher, ni les detruire, ni 
decevoir l'esperance que vous portez en eux. Dans cette perfidie et cette inconstance des biens 
temporels, je crois entrevoir l'intention du Verbe artiste. Dieu, en sa sagesse qui depasse toute 
intelligence, nous demande de ne point prendre au serieux des biens si aleatoires qui se 
laissent amener et remporter et s'evanouissent a l'instant precis ou nous pensions les tenir. 
Connaissant ainsi leur caractere fallacieux et instable, il ne nous faut plus nous soucier que de 
vie eternelle. A quels exces nous porterions-nous done si la prosperite ici-bas etait definitive, 
lorsque, malgre toute sa precarite, nous nous y cramponnons avec une telle frenesie et nous 
laissons abuser par ces joies trompeuses au point de ne plus pouvoir rien imaginer de plus fort 
ni de plus grand que les biens temporels ? Et nous pensons et nous laissons dire que nous 
sommes crees a l'image d'un Dieu celeste qui cherche a nous grandir jusqu'a lui ! 
[PAGE 119] 

21. Ou est le sage qui comprendra ces paroles (Os 14,10) ? Qui fuira ces biens furtifs ? Qui 
s'attachera aux richesses eternelles ? Qui regardera les biens presents comme des biens 
caducs, et ceux en qui nous avons mis notre esperance comme des biens permanents ? Qui 
discernera la realite de l'apparence, pour s'attacher a l'une en dedaignant l'autre ? Qui saura 
distinguer la feinte de la verite, la tente terrestre de la celeste cite, la terre d'exil de la patrie 
eternelle, les tenebres de la lumiere, la boue de la Terre Sainte, la chair de l'esprit, Dieu 
d'avec le Prince de ce monde, l'ombre de la mort d'avec la vie eternelle ? Qui voudra troquer 
le present contre l'eternel, le perissable contre l'immortel, le visible contre l'invisible ? 
Heureux celui qui voit clair et qui grave en son coeur les Montees, comme dit le divin David, 
et fuit cette vallee de larmes, avec toute la vitesse possible, et n'aspire qu'a gagner le ciel. 
Heureux qui, crucifie au monde avec le Christ, ressuscite avec le Christ et avec le Christ 
monte au ciel, heritier d'une vie desormais indestructible et veritable. Sur son chemin, il 
n'aura point a se mefier des serpents qui chercheraient a lui piquer les talons. Quant a nous, le 
meme David nous crie avec sa voix puissante de heraut, des avis sublimes et universels ou il 
denonce notre insensibilite, notre amour du mensonge, et nous supplie de ne plus cherir le 
neant des apparences ni de mesurer notre felicite a l'abondance qui regne en nos greniers et en 
nos caves. C'est a peu pres le meme conseil que nous adresse le bienheureux Michee lorsqu'il 
nous met en garde contre la seduction des biens temporels : « Approchez, dit-il, des 
montagnes eternelles. Levez-vous, marchez, ce n'est pas ici le lieu de votre repos (Mi 2,9). » 
Ce sont presque les paroles dont notre Maitre et Sauveur se sert pour nous exhorter a le suivre 

: Levez-vous et partons d'ici (Jn 14,13). Par ces mots, il n'invitait pas seulement les disciples 

qui l'accompagnaient alors, a changer de place, comme on pourrait le croire, mais il cherchait 

a eloigner tous les Chretiens de la terre et des choses de la terre pour les elever vers le ciel et 

les choses du ciel. 

[PAGE 120] 

L'exemple de la munificence de Dieu. 

22. Suivons done le Verbe, n'attendons de repos que la-haut, meprisons les biens du monde, 
n'en tirons que l'avantage qu'ils peuvent nous procurer : gagnons notre salut par l'aumone, 
partageons avec les pauvres, afin d'etre riches dans le ciel. Donne une part a l'ame, et non au 
seul corps, une part a Dieu et non au seul monde. Ote quelque chose au ventre pour le reserver 
a l'Esprit ; ne laisse pas le feu tout consumer, tiens-en une partie a l'abri des flammes 
terrestres, enleve au tyran pour offrir au Maitre. Donne une part a sept (pour cette vie) et 
meme a huit (pour celle qui nous recevra ensuite) [NOTE : « Sept » designe la vie terrestre 
symbolisee par les sept jours de la creation; l'eternite qui lui succede constitue le huitieme 



jour. Cf. Qo 1 1,2]. Donne un peu a celui qui t'a beaucoup donne, offre meme tout a celui qui 
t'a tout prodigue. Tu ne surpasseras jamais la munificence de Dieu, quand tu sacrifierais toute 
ta fortune et ta propre personne en surcroit puisque c'est recevoir que se donner a Dieu. Quoi 
que tu offres, il t'en restera toujours davantage et tu ne donneras rien de toi puisque tout vient 
de Dieu. De meme que personne ne peut se detacher de son ombre parce qu'elle se retire sous 
nos pas et nous precede toujours ; pas plus qu'on ne peut se redresser plus haut que son crane, 
puisque ce dernier est toujours au sommet du corps. De meme il nous est impossible de 
surpasser Dieu avec nos sacrifices. Car nous ne donnons rien qui ne lui appartienne et notre 
liberalite ne peut se mesurer a sa munificence. 

23. Sache d'ou vient que tu existes, que tu respires, que tu penses, et surtout que tu connaisses 
Dieu, que tu esperes le Royaume, l'etat des anges, la contemplation d'une gloire qui se cache 
aujourd'hui en un jeu de miroirs et d'enigmes, mais qui demain, se revelera dans sa purete et 
son eclat. D'ou vient que tu sois enfant de Dieu, coheritier du Christ, et j'ose le dire, que tu 
sois toi aussi un dieu ? D'ou te viennent ces graces et de qui ? Et pour ne parler que des petits 
privileges (la part visible), qui t'a donne a contempler la beaute du ciel, la course du soleil, la 
lune ronde, les [PAGE 121] milliers d'etoiles, l'harmonie et le rythme qui emanent du monde 
comme d'une lyre, les retours des saisons, l'alternance des mois, le rythme des annees, le 
partage egal du jour et de la nuit, les fruits de la terre, l'immensite de l'air, l'immobile fuite 
des vagues, les fleuves profonds, les souffles du vent ? 

Qui t'a donne la pluie, 1' agriculture, les aliments, les arts, des maisons, des lois, une 
republique, des moeurs cultives, de l'amitie pour ton semblable ? Qui t'a permis d'apprivoiser 
des animaux et de les mettre sous le joug tandis que d'autres servent a te nourrir ? Qui t'a 
rendu roi et maitre de toute vie sur terre ? Qui enfin, pour ne point entrer dans le detail, t'a 
donne tout ce qui te rend, homme, superieur aux autres animaux ? N'est-ce pas celui qui, 
maintenant, en echange de tout, te demande d' aimer les autres ? Quelle honte pour nous, si 
apres tous les bienfaits et toutes les promesses dont il nous comble, nous ne lui apportons pas 
ce seul present : l'amour des autres ! II nous a distingues d'entre les betes, et seuls sur cette 
terre nous a doues de raison ; et nous serions comme des fauves envers nos semblables et nous 
nous laisserions corrompre par les plaisirs ? Ou sommes-nous fous ? Ou bien — comment 
dire ? — l'acquisition peut-etre malhonnete d'orge et d'avoine nous convaincra-t-elle aussi de 
notre superiorite sur le pauvre ? Vivrions-nous avec nos semblables comme ces geants dont 
parle la legende, vivaient jadis avec les autres hommes, ou comme Nemrod, ou comme la 
tribu d'Enac qui opprimait Israel, ou les scelerats qui deciderent Dieu a purifier le monde par 
un deluge ? Le Seigneur ne rougit pas de se laisser appeler notre Pere ; nous, oserons-nous 
repousser nos semblables ? 

24. Mes freres, ne soyons pas les mauvais economes des biens que Ton nous a confies, si nous 
ne voulons pas entendre grander la voix de Pierre : Rougissez, vous qui retenez le bien 
d'autrui. Imitez Vegalite de Dieu et iln'y aura plus de pauvres [d'apres les Constitutions 
apostoliques]. Ne nous tuons pas a amasser de 1' argent quand nos freres meurent de faim, 
pour ne point nous exposer aux severes remontrances d'Amos : [PAGE 122] Prenez garde, 
vous qui dites : Quand le mois sera-t-il passe afin que nous vendions, et le sabbat ecoule, 
pour que nous ouvrions nos depots (Am 8,5) ? Et il menace encore de la colere de Dieu les 
marchands qui truquent leurs balances. Le prophete Michee s'eleve contre 1' opulence et 
l'insatiable appetit de jouissance qu'elle engendre : vautres sur des lits d'ivoire, ces fiches se 
frottaient d'huiles exquises, s'engraissaient avec de tendres veauxpris a Vetable et des 
chevreaux du petit betail, Us se tremoussaient au son des instruments et pis encore, croyaient 
au serieux et a la duree de ce neant (Am 6,4). Peut-etre le prophete jugeait-il ces orgies en soi 
moins odieuses que l'insouciance de ces riches face au malheur de Joseph ; en tout cas c'est le 



reproche qu'il ajoute au precedent. Ne nous exposons point a de pareilles menaces et ne nous 
oublions pas dans nos plaisirs au point de mepriser la bonte de Dieu que ces desordres irritent, 
quoique sa colere ne foudroie pas immediatement les coupables. 

25. Imitons cette loi sublime et premiere d'un Dieu qui laisse tomber sa pluie sur les justes et 
sur les mechants et fait lever son soleil sur tous les hommes sans distinction. Aux creatures 
qui vivent sur terre, il octroie d'immenses espaces, des sources, des fleuves, des forets. Pour 
les especes ailees, il cree l'air, et l'eau pour la faune aquatique. II fournit en abondance pour 
chacun sa premiere subsistance. Et ses dons ne tombent pas aux mains des forts, ni ne sont 
mesures par une loi, ni partages entre des etats. Tout est commun, tout est en abondance. II ne 
donne rien qui ne soit grand. Ainsi honore-t-il l'egalite naturelle, par l'egal partage de ses 
graces ; ainsi revele-t-il l'eclat de sa munificence. 

Quand les hommes, eux, ont amasse dans leurs coffres de Tor, de 1' argent, des vetements 
somptueux, autant qu'inutiles, des diamants et autres choses du genre, qui sont les signes de la 
guerre, de la discorde, de la tyrannie, alors une folle arrogance durcit leurs traits : pour des 
freres en detresse point de pitie. Leur superflu n'ira pas leur fournir de quoi vivre. Grossier 
aveuglement ! lis ne font pas seulement reflexion que pauvrete et richesse, condition libre 
comme [PAGE 123] nous disons, et condition servile et autres categories semblables 
arriverent tard chez les hommes et qu'elles deferlerent comme des epidemies, amenees par le 
peche dont elles etaient les inventions. Mais au commencement il n'enfut pas ainsi (Mt 19,8) 
: Dieu, au commencement, crea l'homme et le laissa libre et maitre de ses volontes, et a la 
reserve d'une defense qu'il lui fit, l'abandonna aux delices du paradis. Dieu souhaitait que 
toute la posterite participat au bonheur du premier homme ! La liberte et la richesse etaient 
attachees a l'observance d'un seul commandement. On s'exposait, en le violant, a la veritable 
pauvrete et a la servitude. 

26. Depuis que l'envie et les disputes se sont introduites dans le monde, avec la tyrannie rusee 
du serpent, qui nous prend a l'appat du plaisir et dresse le fort contre le faible, depuis ce 
temps-la, l'humanite qui ne formait qu'une famille a eclate en une multiplicite de peuples qui 
ont pris des noms differents tandis que l'avarice a mine la generosite naturelle, et pour se 
soutenir s'est appuyee sur l'autorite des lois. 

Considerez-moi cette egalite primitive, oubliez les divisions ulterieures. Arretez-vous non 

point a la loi des forts, mais a celle du Createur. Secourez de votre mieux la nature, honorez la 

liberte originelle, respectez vos personnes, protegez votre race contre le deshonneur, 

secourez-la dans ses maladies, consolez-la dans sa pauvrete. Vous qui etes sains et riches, 

ayez pitie des malades et des pauvres. Vous qui vivez sans souci, ayez pitie de ceux que le 

malheur accable. Vous qui menez une vie heureuse, consolez les affliges. La chance vous 

sourit ? Assistez ceux qui connaissent l'adversite. 

Montrez a Dieu votre reconnaissance pour etre de ceux qui peuvent donner et non a qui il faut 

donner, pour n' avoir point a implorer les secours de personne, mais pour voir les autres vous 

supplier. Ne soyez pas seulement riches en biens, soyez-le aussi en pitie, non seulement en or, 

mais aussi en vertu, ou plutot en vertu uniquement. Ne cherchez a vous distinguer des autres 

que par votre generosite. Soyez des dieux pour les pauvres en imitant la misericorde de Dieu. 

[PAGE 124] 

III. VIVRE LA CHARITE 

Les differentes fagons de donner. 

27. L'homme n'a rien de plus commun avec Dieu que la faculte de faire le bien ; et s'il ne le 
peut que dans une mesure toute differente, que ce soit du moins selon son pouvoir. 

Dieu a cree l'homme et l'a reconcilie apres sa chute. Vous, ne meprisez pas ceux qui 
trebuchent. Dieu, emu par la grande detresse de l'homme, lui a envoye la Loi et les Prophetes, 



apres lui avoir donne la loi non ecrite de la nature, et lui-meme a pris soin de nous conduire, 
de nous conseiller, de nous chatier. Finalement, il s'est lui-meme livre en redemption pour la 
vie du monde ; il nous a gratifies des apotres, des evangelistes, des docteurs, des pasteurs, de 
guerisons, de prodiges ; il nous a ramenes a la vie, a detruit la mort, a triomphe de celui qui 
nous avait vaincus, nous a donne l'alliance en figure, l'alliance en verite, les charismes de 
l'Esprit-Saint, le mystere du salut nouveau. 

Si vous vous sentez assez forts pour secourir des ames (car Dieu nous comble aussi de biens 
spirituels, si nous voulons bien les recevoir), n'hesitez pas a venir aider ceux qui en ont 
besoin. Mais donnez d'abord et surtout a celui qui vous demande, et meme avant qu'il 
demande, lui faisant a longueur de jour aumone et pret de la doctrine, et en reclamant avec 
insistance votre dette avec son interet, c'est-a-dire qu'il fasse fructifier la doctrine en laissant 
croitre peu a peu la piete semee en son coeur. 

A defaut de ces dons, proposez-lui au moins des services plus modestes qui restent en votre 
pouvoir ; donnez-lui a manger, offrez-lui de vieux habits, fournissez-lui des medicaments, 
bandez ses plaies, interrogez-le sur ses epreuves, enseignez-lui la patience. Approchez-vous 
de lui sans crainte. Pas de danger que vous vous en trouviez plus mal ou que vous contractiez 
sa maladie, n'en deplaise a messieurs les delicats qui se laissent abuser par de specieuses 
raisons, ou qui plutot, pour excuser leur pusillanimite et leur impiete, se retranchent sur leur 
lachete comme si elle etait sage et [PAGE 125] grande. La raison, les exemples des medecins 
et des personnes qui s'occupent de ces malades, doivent vous en convaincre : nul n'a encore 
ete contamine de ceux qui les avaient approches. Et vous, quand bien meme la demarche 
serait osee et temeraire, vous les serviteurs du Christ, vous les amis de Dieu et des hommes, 
ne vous refusez pas lachement. Appuyez-vous sur la foi, que la charite triomphe de vos 
reticences, et la crainte de Dieu de votre delicatesse. Que la piete dissipe les arguties de la 
chair. Ne meprisez pas vos freres, ne restez pas sourds a leurs appels, ne les fuyez pas comme 
des criminels ou des infames ou comme des objets d'aversion et d'horreur. Ce sont de vos 
membres, meme si le malheur les brise. De meme qu 'a Dieu, a toi le pauvre est confie (Ps 
10,14), quoique votre orgueil vous le fasse dedaigner. Peut-etre ces mots vous feront-ils 
rough de confusion. L' amour du prochain vous est recommande, meme si l'Ennemi vous 
detourne d'y etre sensible. 

28. Tout marin s'expose au naufrage et sa temerite augmente le peril. Tant que Ton a un 
corps, on est sujet a toutes les infirmites physiques, surtout si Ton est de ces gens qui 
poursuivent imperturbablement leur route, sans regarder les malheureux qui sont tombes 
devant eux. Tant que vous naviguez le vent en poupe, tendez la main a ceux qui font naufrage 
; tant que vous etes sains et riches, portez secours aux affliges. N'attendez point d'apprendre a 
vos depens combien l'egoisme est haissable et combien c'est chose louable que d'ouvrir son 
coeur a tous ceux qui sont dans le besoin. Craignez que la main de Dieu ne s'abatte sur ces 
presomptueux qui oublient les pauvres. Tirez lecon des malheurs d'autrui et prodiguez ne 
serait-ce que les plus menus secours a l'indigent. Pour lui qui manque de tout, ce ne sera pas 
rien. Pour Dieu non plus d'ailleurs, si vous avez fait de votre mieux. Que votre empressement 
supplee a l'insignifiance de votre present. Et si vous ne possedez rien, offrez-lui vos larmes. 
Votre pitie jaillie du coeur lui fera du bien, car une compassion sincere adoucit l'amertume de 
la souffrance. Hommes ! Ne faites pas moins de cas d'un homme que d'une tete de betail, et 
la loi vous ordonne de la remettre dans [PAGE 126] son chemin ou de la retirer du fosse ou 
elle est tombee. Ce precepte recele-t-il quelque autre sens profond et mysterieux ? Car 
l'Ecriture, je le sais, presente plus d'une ambiguite. Mais peu m'importe a moi : cette 
connaissance n'appartient qu'au Saint-Esprit qui penetre tout. Pour ma part, j'y crois 
comprendre cette idee qui s'accorde a tout mon propos : Dieu eprouve notre charite sur de 
petits sujets, afin de la rendre meilleure et plus forte. Si nous sommes obliges de secourir des 



betes qui ne pensent pas, que ne devons-nous point faire a 1'egard des hommes puisque nous 
avons tous la meme dignite, la meme grandeur ? 
Refutations de dangereux sophismes. 

29. La raison nous en persuade, ainsi que la Loi et ces hommes si modestes qui aiment mieux 
donner que recevoir, et mettent plus d'empressement a partager qu'a amasser pour eux. Et que 
diriez-vous de nos sages, car je ne parle point des paiens qui modelent leurs dieux sur leurs 
vices et adorent en particulier celui qui preside au gain [Mercure] , tandis que par un crime 
plus abominable, certains peuples immolent des hommes a leurs divinites et font du meurtre 
un element du culte. Et ils se rejouissent eux-memes de tels sacrifices et sont persuades qu'ils 
regalent leurs dieux, pretres et inities infames de dieux infames ! Mais parmi nous il y a des 
gens, — on en pleurerait -, qui loin de secourir et de plaindre les pauvres, les accablent 
d'injures et de grossieretes, en tenant des propos vains et creux ; en verite, leur voix vient de 
la terre, et ils parlent en l'air, non a des oreilles sages et habituees aux doctrines divines. Et ils 
vont jusqu'a dire : « C'est Dieu qui veut leur malheur, c'est Dieu qui fait notre prosperite. Qui 
suis-je, moi, pour m'opposer a ses decrets, et me montrer meilleur que lui ? Que les maladies, 
les deuils, les privations les accablent, puisque Dieu l'a voulu. » Ils ne temoignent leur « piete 
» que lorsqu'il s'agit de garder leurs sous et d'insulter les malheureux. Leurs discours 
montrent assez qu'ils ne sont guere convaincus que leur prosperite vient de Dieu. Qui pourrait 
en effet concevoir de tels sentiments sur les [PAGE 127] pauvres, et croire que Dieu est 
l'auteur de sa richesse ? Lorsqu'on tient un bienfait de Dieu, on en dispose selon son esprit. 

30. Que leurs epreuves viennent de Dieu, nous ne pouvons le savoir tant que de la matiere 
emanent ce desordre et ce tourbillon, car qui peut affirmer que l'un est puni pour ses crimes et 
1' autre exalte pour sa vertu, qui sait si les vices de celui-la ne sont pas la raison de son 
elevation, tandis que les malheurs de celui-ci sont les epreuves de ses merites ? L'un est eleve 
plus haut afin que sa chute soit plus affreuse et Dieu ne laisse aujourd'hui sa perversite 
s'etaler comme une gale, que pour mieux frapper demain. Celui-ci au contraire, est maltraite, 
a notre grande stupeur c'est qu'on le purifie comme l'or dans le creuset, afin que s'effacent 
ces dernieres petites taches dont personne n'est exempt, pas meme a sa naissance, ainsi qu'il 
est ecrit (Jb 25,4), meme s'il parait plein de merites. Je retrouve ce mystere dans l'Ecriture, et 
il serait trop long de citer tous les passages qui s'y rapportent. Qui peut compter le sable des 
rivages, les gouttes depluie, qui peut mesurer la le sable des profondeur de V ocean (Si 1,2), 
sonder la sagesse divine qui eclate dans toute cette creation que Dieu conduit selon sa libre 
volonte ? II faut nous contenter a l'exemple du divin apotre de l'admirer sans pretendre 
l'approfondir ni la comprendre : O abime de la richesse, de la sagesse et de la science de 
Dieu ! Que ses decrets sont impenetrables et incomprehensibles ses voies ! Qui a jamais 
connu lapensee du Seigneur (Rm 1 1,33) ? Ou pour parler avec Job : Qui a penetre jusqu'aux 
racines de sa sagesse ? Ou est le sage qui comprendra ce mystere (Jb 15,8) ? Se servira-t-il de 
ce qu'il ne comprend point pour mesurer ce qui est au-dessus de toute mesure ? 

31. Je laisse a d'autres cette temerite et cette audace ou plutot, je la leur defends. Car pour ma 
part, je n'ose attribuer au crime les malheurs de cette vie ni la prosperite a la piete. II arrive, 
bien sur, qu'en maniere d'exemple, les mechants soient confondus et qu' ainsi [PAGE 128] 
leur chatiment decourage le vice, et les bons recompenses pour que la vertu s'en trouve 
stimulee. Mais cette regie qui n'est point ici absolue ni tres nette, ne s'exercera pleinement 
que dans la vie future ou la vertu trouvera sa recompense et le vice son chatiment. « Ils 
ressuscitent pour la vie oupour la damnation (Jn 5,29). » Et si les choses ici-bas precedent 
d'une autre structure et de lois differentes, tout nous ramene la-haut et la logique de Dieu se 
cache sous l'apparente bizarrerie du monde. 

Ce sont les differents reliefs, l'inegalite des membres qui font la beaute du corps, tout comme 



ce sont les montagnes et les vallees qui creent la beaute d'un paysage. De meme la matiere 
dont se sert 1' artisan, jusque-la brute et informe, devient un bel ouvrage lorsqu'il lui a donne 
la forme qu'il se proposait. Nous, nous ne comprenons, nous n'admirons que lorsque nous 
contemplons l'oeuvre parachevee. Mais Dieu n'est pas ignorant comme nous et le monde 
n'obeit point au hasard, quoique nous n'en distinguions pas la loi. 

32. Pour vous rendre notre drame plus concret, je dirai que nous ressemblons assez a ces gens 
pris de nausee et de vertige qui croient voir l'univers chavirer alors que ce sont eux qui 
chancellent. Les gens dont je parle sont victimes de la meme illusion : ils n'admettent pas que 
Dieu soit plus sage qu'eux et le moindre evenement leur fait tourner la tete. Ils devraient en 
etudier les raisons afin que la verite se rende a leurs efforts, ou bien ils devraient en discuter 
avec des gens plus sages qu'eux et plus religieux, quoique cette connaissance releve d'une 
grace speciale et ne soit point donnee a tout le monde ; ils devraient encore « traquer » la 
verite par une existence pure et aller puiser la sagesse aux sources de la vraie Sagesse. Mais, 
quelle stupidite ! Ils s'en remettent a la solution de facilite et arrivent a la conclusion 
menteuse que nulle raison ne regit le monde, quand ce sont eux qui l'ignorent ! Leur betise les 
rend comme sages ou plutot cette fausse sagesse, si je puis dire, les rend imbeciles et bornes. 
Les uns croient au hasard et a 1' incoherence : voila bien une idee incoherente et une invention 
hasar- [PAGE 129] deuse ! Les autres invoquent le pouvoir absurde et invincible des astres 
qui reglent nos affaires a leur guise ou plutot en vertu de leur propre fatalite : ils surveillent 
les courses d'etoiles filantes ou fixes, leurs eclipses, le mouvement qui regit l'univers. 

D' autres accablent la malheureuse humanite de theories purement fantaisistes et comme ils 
n'entendent rien et ne comprennent rien aux desseins de la Providence, ils se sont divises en 
une plethore de sectes qui professent toutes des opinions differentes. II en est meme qui ont 
condamne la Providence a une grande pauvrete : ils pensent qu'elle s'occupe du monde 
transcendant, mais ils repugnent a la laisser descendre jusqu'a nous, quoique nous en ayons 
grand besoin. Ils craignent peut-etre qu'en obligeant trop de personnes, le bienfaiteur ne 
paraisse trop bon. Ou alors, redoutent-ils qu'il ne se lasse de sa generosite ? 

33. Mais encore une fois, tant pis pour ces sortes de gens. Aussi bien l'Ecriture s'en est deja 
vengee : leur cceur inintelligent les a egares ; dans leur pretention a la sagesse, ils sont 
devenus fous ; ils ont alter e la gloire du Dieu incorruptible (Rm 1,21) et outrage par des 
fables et des mensonges cette Providence qui s'etend a toutes choses. 

Ne forgeons point a notre tour des opinions aussi monstrueuses, nous qui sommes 
raisonnables et prenons au serieux cette raison dont nous, sommes depositaries. 
N'applaudissons pas a de telles extravagances, meme s'ils font courir leur langue avec 
virtuosite sur des idees et des maximes grotesques, dont la nouveaute est si seduisante. 
Croyons que Dieu est le createur et l'ouvrier de l'univers. Car enfin le monde pourrait-il 
subsister sans un principe qui l'ait pense et en ait lie les parties ? Induisons en meme temps 
qu'une Providence l'a compose et en a coordonne les parties ; or il faut bien que le principe 
qui a cree le monde le gouverne aussi. Sinon, l'univers n'obeissant qu'au hasard, les remous 
de la matiere auraient tot fait de le fracasser comme un esquif dans la tempete, et il serait 
retombe dans sa confusion et son chaos originels. 

Et croyons que Dieu veille attentivement sur nos vies, que nous l'appelions « createur » ou « 
artisan ». Notre existence est tissee de contradiction ? Peut-etre l'intelligence ne nous en est 
refu- [PAGE 130] see que pour nous inspirer de 1' admiration, a la faveur de notre difficulte a 
comprendre, pour la raison qui domine tout. Car ce que Ton comprend aisement, on le 
meprise vite. Plus ce qui nous depasse est difficile, plus nous l'admirons. Et tout ce qui fuit 
l'appetit excite le desir. 

34. C'est pourquoi n'admirons pas toute espece de sante et n'abominons pas toute maladie, 



n'attachons pas notre coeur a des richesses furtives plus qu'il n'est de mise, et ne courons pas 
apres cette fumee ou nous dissiperons une partie de notre ame. Ne nous defions pas de la 
pauvrete comme si elle etait un sujet de mepris, de malediction, de haine, mais sachons 
mepriser une sante stupide qui engendre le peche. Respectons la maladie qu'accompagne la 
saintete et rendons hommage a ceux que leurs souffrances ont achemines a la victoire : peut- 
etre parmi ces malades se cache-t-il un nouveau Job, autrement respectable que les bien- 
portants, en depit des plaies qu'il gratte, en depit des tourments qu'il endure jour et nuit, sans 
abri, en butte aux vexations que lui infligent sa maladie, sa femme, ses amis. Repudions 
d'injustes richesses, pour lesquelles le riche dans ses flammes connait un juste supplice et 
demande une petite goutte d'eau afin de se rafraichir la langue. Louons une pauvrete 
reconnaissante et sereine ; c'est elle qui a sauve Lazare, aujourd'hui comble de biens dans le 
sein d' Abraham. 
Aimer les pauvres, c'est entrer dans le dessein de Dieu. 

35. II me semble done indispensable que vous pratiquiez la charite et l'aumone aux indigents 
afin de fermer la bouche a tous ces beaux parleurs, sans vous laisser eblouir par leurs 
sophismes qui vous feraient poser contre vous-memes la cruaute en loi. 

Respectons plus que tout le commandement et l'exemple de Dieu. Quel est ce commandement 
? Voyez sa sincerite et son insistance : les hommes inspires par 1' esprit ne se sont pas 
contentes d'un ou deux sermons sur les pauvres. lis n'en ont point parle de facon molle et 
accidentelle, comme d'une affaire anodine et sans urgence. Mais tous, d'une seule voix, ils 
ont preche inlassablement sur la pauvrete dont ils faisaient leur theme essentiel (ou presque), 
prodigues en encouragements, menaces ou blames. Ils louaient meme les per- [PAGE 131] 
sonnes charitables pour ne point cesser de les rappeler a l'obeissance. Puisqu'on opprime les 
pauvres, puisque gemissent les indigents, maintenant je me leve, declare le Seigneur. Et qui ne 
tremble lorsque se leve Dieu ? Leve-toi, Seigneur ! Mon Dieu, etends ta main n 'oublie pas les 
pauvres. 

Elevons vers Dieu la meme priere afin que son bras ne se dresse point sur des infideles, ni 
surtout ne s'abatte sur les endurcis. II n' oublie pas le cri des malheureux. Le pauvre ne sera 
pas oublie pour toujours. Ses yeux scrutent les pauvres (ses yeux indiquent une attention plus 
vigoureuse que ses paupieres). Ses paupieres considerent les hommes (ici, l'examen est moins 
capital) (Ps 11,6; 9, 12 et suiv.; 10,5). 

36. Mais, m'objecterez-vous, ces citations n'interessent que les pauvres et les desherites que 
Ton opprime. Je ne dis pas le contraire, mais que cela ne vous incite pas moins a la charite : si 
tel est le sort que Dieu reserve aux malheureux, ne manifestera-t-il pas une faveur plus grande 
encore pour les personnes charitables ? Si en meprisant les pauvres, on outrage Dieu, 
inversement on honore le Createur en respectant sa creation. Et lorsqu'on lit dans l'Ecriture le 
riche et le pauvre se rencontrent. Le Seigneur les a f aits tous deux (Pr 22,2), ne vous imaginez 
pas qu'il les a crees tels l'un et l'autre, pour en tirer une raison de plus de vous dresser contre 
le pauvre, car je ne suis pas sur que la distinction entre riches et pauvres vienne de Dieu. Mais 
l'un et l'autre sont egalement l'oeuvre de Dieu, comme dit l'Ecriture, aussi opposees que 
semblent leurs conditions exterieures. 

Puisse cette meditation vous penetrer de pitie et d' amour pour vos freres et si la pensee de vos 
richesses vous donne trop d'orgueil, que celle de la misere vous rabaisse et vous rende a plus 
de modestie. Que dire de plus ? Qui fait misericorde au pauvre prete a Dieu (Pr 19,17). Qui 
peut dedaigner un debiteur qui, au jour dit, paiera sa dette au centuple ? Et encore l'aumone et 
lafoi lavent du peche (Pr 15,27). 
[PAGE 132] 

37. Purifions-nous done avec notre misericorde, effacons les taches qui souillent notre ame 
avec ce baume et rendons-nous aussi clairs que laine ou que neige, selon la mesure de notre 



charite. Je vais vous dire une chose plus terrible : si vous ne souffrez en votre ame, ni de 
fractures, ni de contusions, ni de plaies purulentes ; si nous n'avez ni lepre, ni dartre, ni tache 
— toutes maladies contre lesquelles la loi etait quasi impuissante, mais qui requierent les 
soins du Christ, vous lui devez reconnaissance puisqu'il s'est livre pour vous a tant de 
tourments ; et vous lui temoignerez votre reconnaissance en vous montrant bon et charitable a 
l'egard d'un de ses membres. Mais si le tyran, le voleur des ames vous a attaque tandis que 
vous descendiez de Jerusalem a Jericho, ou en quelque autre lieu, sans que vous fussiez arme 
ou prepare en sorte que vous puissiez dire \fetides et purulentes sont me s plaies a cause de 
mafolie (Ps 37,6), si vous etes malade au point de ne plus vouloir guerir ni tenter aucun 
remede, que votre malheur alors est grand et votre detresse sans fond ! Mais si vous ne 
desesperez pas encore tout a fait, si vous n'etes point incurable, allez trouver le medecin, 
priez-le, soulagez vos blessures en soulageant celles d'autrui, secourez-vous en secourant les 
autres, soignez les grands maux par les petits remedes. Le medecin alors vous dira : je suis ton 
salut et : tafoi t'a sauve. Te voila gueri (Ps 34,3; Mt 9,22; Jn 5,14). Belles paroles d'amour 
que vous entendrez pour peu qu'il ait remarque votre compassion envers les malheureux. 

38. Heureux les misericordieux, on leurfera misericorde (Mt 5,7). Cette beatitude n'est pas la 
moindre. Heureux qui prend souci du pauvre et du chetif. Et encore : Homme charitable, il 
compatit etprete. Ailleurs : tout le jour, ilfait aumone etprete, le juste (Ps 40,1; 111,5; 
36,26). Enlevons-la d'assaut, cette benediction, soyons appeles « sages », soyons charitables. 
Que la nuit n'interrompe pas les effets de votre devouement. Ne dites pas : Reviens demain et 
je te donnerai (Pr 3,24). Qu'il n'y ait [PAGE 133] point d'intervalle entre l'elan de votre coeur 
et vos actes. Seule, la charite ne tolere aucun delai. Partage ton pain avec I'ajfame, heberge le 
sans-abri (Is 58,6), et fais-le de bon coeur. Que lajoie illumine ta misericorde (Rm 12,8). 
Votre empressement double la valeur de votre bienfait. Un don chagrin ou force perd son 
eclat et son merite. Ne rechignons pas en faisant l'aumone, mais donnons, le coeur joyeux. Si 
tu romps les chaines, si tu secoues lejoug (Is 58,6) de ton avarice et de ta mefiance, si tu 
cesses d'hesiter ou de murmurer, qu'arrivera-t-il ? Oh ! L'admirable grace ! Oh ! La grande et 
belle recompense ! Votre lumiere poindra comme Vaurore, et votre guerison apparaitra vite 
(Is 58,8). Et qui ne desire la lumiere ni la sante ? 

39. Je respecte l'histoire de Jesus et de sa bourse, ou il nous invite a nourrir le pauvre, je 
venere aussi l'harmonie qui regnait entre Paul et Pierre : s'ils se partagerent pour la 
publication de l'Evangile, ils eurent soin en commun des pauvres. Pour avoir la perfection, ce 
jeune homme devait distribuer son bien aux pauvres. Telle est 1' exigence, tel est l'objet de la 
perfection. Mais vous imaginez-vous que la charite ne soit pas obligatoire, mais libre ? 
Qu'elle soit un conseil et non une loi absolue ? Je le voudrais bien, moi aussi et le croirais 
volontiers. Mais la main gauche de Dieu m'epouvante ainsi que les boucs et tous les 
reproches qu'il leur adressera, non point parce qu'ils ont derobe le bien d'autrui ni parce 
qu'ils ont pille des temples, commis des adulteres, perpetre d'autres crimes, mais parce qu'ils 
ont neglige le Christ en la personne des pauvres. 

40. Si vous voulez m'en croire, vous qui etes serviteurs du Christ, ses freres et ses coheritiers, 
tant qu'il n'est pas trop tard, pretez assistance au Christ, secourez le Christ, nourrissez le 
Christ, revetez le Christ, accueillez le Christ, honorez le Christ, non seulement en l'invitant a 
vos tables comme quelques-uns l'ont fait, ni en le couvrant de parfums, comme Marie- 
Madeleine, ou en le deposant dans un sepulcre, comme Joseph d'Arimathie, ou en pro- 
[PAGE 134] cedant aux devoirs funebres, a l'exemple de Nicodeme qui n'aimait Jesus qu'a 
moitie. Ni avec de l'or, de l'encens, de la myrrhe, comme firent les mages avant ceux-la. 

Le Seigneur de l'univers desire notre misericorde au lieu de sacrifices, et notre compassion 



plutot que des milliers d'agneaux : presentons-la-lui done par les mains de ces malheureux 
que vous voyez prosternes a vos pieds, et le jour ou nous quitterons ce monde, ils nous 
recevront dans les tentes eternelles, dans le Christ lui-meme, notre Seigneur a qui appartient la 
gloire dans tous les siecles. Amen. 

Homelie sur les Machabees: 

Nomenclature Migne : Discours 15 

Source : Sommer 1853 

Numerisation et mise en ligne : Albocicade 

1. Que sont done les Machabees, dont nous faisons aujourd'hui la fete ? Quelques eglises 
seulement les honorent, parce qu'ils n'ont pas lutte apres le Christ ; mais ils sont dignes 
d'hommages universels parce qu'ils ont patiemment souferts pour les institutions de leurs 
peres. 

Eh ! Que n'auraient pas fait ces hommes qui ont subi le martyre avant la passion du Christ, 
s'ils avaient ete persecutes apres le Christ et s'ils avaient eu a imiter la mort du Sauveur pour 
nous ? Eux qui, sans le secours d'un pareil exemple, ont fait eclater une telle vertu, comment 
ne se seraient-ils pas montres plus courageux encore si, au milieu de leurs dangers, ils avaient 
eu sous les yeux ce modele ? 

Ces choses ont d'ailleurs une raison mysterieuse et secrete, dont pour ma part je suis fortement 
convaincu, et il en est de meme de toute ame pieuse : e'est qu'aucun de ceux qui ont ete 
consommes avant la venue du Christ n'a obtenu ce bonheur sans avoir foi en Jesus-Christ. 

2. II ne faut done pas dedaigner ces hommes parce qu'ils ont souffert avant la croix, mais les 
louer de ce qu'ils ont souffert selon la croix ; ils meritent d'etre honores dans nos discours, non 
que leur gloire en soit augmentee (car que pouvons-nous ajouter a la grandeur de leurs actions 
?), mais afin que ceux qui les benissent soient glorifies, que ceux qui entendent leurs louanges 
deviennent les imitateurs de leur vertu, et qu'excites par ce souvenir comme par un aiguillon, 
ils s'efforcent de les egaler. 

Quels etaient done les Machabees ? Quelle education, quels principes ont soutenu cet elan qui 
les a eleve a un tel degre de vertu et a une telle gloire que nous les honorons dans ces 
solennites et dans ces fetes annuelles, et que l'admiration de tous les coeurs est superieure 
encore a ce que nous voyons ? Les hommes studieux l'apprendront dans le livre qui contient 
leur histoire et ou il est parle de l'empire de la raison sur les passions, de son libre choix entre 
les deux penchants contraires, j'entends entre le vice et la vertu ; car parmi les nombreux 
temoignages dont l'ecrivain s'appuie se trouvent les combats des Machabees. Pour moi, il me 
suffira d'en dire quelques mots. 

3. Nous voyons d'abord Eleazar, premices des martyrs avant le Christ, comme Etienne des 
martyrs apres le Christ ; e'est un pretre et un vieillard, venerable par ses cheveux blancs, 
egalement venerable par sa sagesse ; autrefois il sacrifiait et priait pour le peuple, maintenant 
il s'offre lui-meme au Seigneur comme victime parfaite destinee a expier les fautes de tout le 
peuple, comme un heureux prelude de la lutte, a laquelle il anime les autres et par sa parole et 
par son silence. II offre avec lui sept fils formes par ses lecons, hostie vivante, sainte, agreable 
a Dieu, plus eclatante et plus pure que tous les sacrifices de la loi. Car il est juste de rapporter 
au pere les oeuvres des enfants. 

Apres lui se presentent ces genereux et magnanimes enfants, nobles rejetons d'une noble 
mere, zeles defenseurs de la vertu, trop grands pour le regne d'un Antiochus, fideles disciples 
de la loi de Moise, gardiens religieux des institutions de leurs peres ; leur nombre est un de 
ceux que les hebreux reverent, honorant en lui le mystere du repos du septieme jour ; animes 



tous du meme souffle, les yeux fixes sur le meme but, ne connaissant qu'un chemin qui mene 
a la vie, mourir pour Dieu, egalement freres par fame et par le corps, s'enviant l'un a l'autre le 
trepas, 6 spectacle admirable ! cherchant a se ravir les supplices comme des tresors, bravant 
les perils pour sauver la loi qui regne sur eux. 

lis redoutent moins la torture presente qu'ils ne desirent celle qui tarde encore ; toute leur 
crainte est que le tyran ne se lasse, que plusieurs d'entre eux ne se retirent sans couronne, ne 
soient separes malgre eux de leurs freres et ne remportent une triste victoire, car ils ne sont 
pas assures du martyre. 

4. Enfin nous voyons une mere vaillante et genereuse, aimant a la fois ses enfants et Dieu, et 
dont les entrailles maternelles ressentent des dechirements peu ordinaires a la nature. 

Elle ne s'attendrit point sur les souffrances de ses enfants, mais elle tremble qu'ils n'aient pas a 
souffrir ; elle ne regrette pas ceux qui ne sont deja plus, mais elle souhaite que ceux qui vivent 
encore leur soient reunis ; elle songe plus a ceux-ci qu'a ceux qui ont deja quitte la terre. C'est 
que pour les uns la lutte est encore incertaine, pour les autres le repos est assure ; elle a confie 
les premiers a Dieu, elle voudrait que Dieu recut aussi les autres. O ame virile dans un corps 
de femme ! 6 admirable et magnanime offrande ! 6 sacrifice digne de celui d' Abraham ! si 
toutefois il n'a pas fallu ici plus de courage encore. 

Abraham n'a qu'un fils a offrir, il l'offre avec empressement, bien que ce soit son fis unique, 
l'enfant de la promesse, l'enfant que regarde la promesse ; et, ce qui est plus grand encore, 
Isaac n'est pas seulement la tige de sa race, il devient les premices de tous les sacrifices 
semblables ; mais elle, elle consacre a Dieu un peuple entiers d'enfants ; superieure a toutes 
les meres et a tous les pretres, elle offre des victimes qui viennent tendre la gorge au couteau, 
des holocaustes raisonnables, des hosties qui courent a l'autel. 

Elle leur decouvre ses mamelles, elle leur rappelle qu'elle les a nourris, elle leur montre ses 
cheveux blancs, elle les supplie au nom de sa vieillesse ; ce n'est pas leur salut qu'elle cherche, 
ce sont leurs souffrances qu'elle presse ; ce n'est pas la mort, mais le retard, qui lui semble un 
peril. 

Rien ne l'abat, rien ne l'amollit, rien ne refroidit son courage ; ni les chevalets qu'on met sous 
ses yeux, ni les roues qu'on lui presente, ni les trochanteres, ni les catapultes, ni les pointes 
des ongles de fer, ni les epees qu'on aiguise, ni les chaudieres bouillantes, ni le feu qu'on 
attise, ni le tyran qui menace, ni la populace, ni les satellites qui hatent le supplice, ni la vue 
de ses enfants, de leurs membres mutiles, de leurs chairs dechirees, de leur sang qui coule a 
flot, de leur jeunesse qu'on moissonne, ni les mots qu'ils endurent, ni les tourments qui mles 
attendent encore. 

Et ce qui parait d'ordinaire le plus penible, la duree du supplice, n'etait rien pour elle ; car elle 
etait fiere de ce spectacle. Les souffrances n'etaient pas seulement prolongees par la variete 
des tortures, qu'ils accueillaient toutes ensembles avec plus de mepris qu'on n'en temoigne 
pour une seule, mais aussi par les discours du persecuteur, qui, changeant de ton sans cesse, 
insultait, menacait, flattait, enfin mettait tout en oeuvre pour obtenir ce qu'il esperait. 

5. Les reponses des jeunes martyrs au tyran renfermaient tant de sagesse a la fois et tant de 
noblesse, que, de meme que tous les traits d'heroisme reunis ensemble paraissent vulgaires a 
cote de leur Constance, de meme leur Constance semble peu de chose, si on la compare a leurs 
sages paroles, et il ne fut donne qu'a eux d'etre a la fois si ferme s dans la souffrance et si 
senses dans leurs reponses aux menaces du tyran, a cet appareil terrible qui ne put vaincre ni 
ces genereux enfants, ni leur mere plus genereuse encore. S'elevant au dessus de tout, melant 
le courage a la tendresse, elle se donne elle-meme a ses fils comme un magnifique present 
funebre ; elle les suit dans la route ou ils font devancee. Comment les suit-elle ? Elle va 
d'elle-meme au devant des perils, et quels sublimes chants de funerailles elle fait entendre ! 



Les paroles des sept freres au tyran etaient belles aussi ; c'est avec les plus beaux des discours 
(et comment n'eussent-ils pas ete admirables ?) qu'ils se rangerent en bataille et accablerent le 
persecuteur ; mais les discours que prononca la mere pour les exhorter, puis pour celebrer leur 
mort, sont encore plus magnifique. Quelles furent done les paroles des Machabes ? Car il est 
bon de vous les rappeler, afin que vous ayez un modele non seulement de la Constance des 
martyrs dans la lutte, mais encore de leur eloquence. Elles variaient suivant que le langage du 
tyran, ou l'ordre du supplice, ou l'enthousiasme de fame fournissait des armes a chacun ; mais 
pour les comprendre toutes en un seul exemple, voici q=ce qu'ils disaient : 
"Pour nous, Antiochus et vous tous qui nous entourez, il n'est qu'un seul roi, Dieu, par qui 
nous sommes nes et vers qui nous retournerons ; un seul legislateur, Moise, que nous ne 
trahirons ni n'outragerons point, nous le jurons par les perils meme qu'il a braves pour la 
vertu, et par tant de miracles qu'il a accomplis ; non, fussions-nous menaces par un autre 
Antiochus plus terrible que toi ; une seule surete, l'observation des commandements, la 
defense de cette loi qui fait notre rempart ; une seule gloire, le mepris de toute gloire quand il 
s'agit de si grands objets ; une seule richesse, les biens que nous esperons : et notre seule 
crainte est de craindre quelque chose plus que Dieu. Tels sont les principes qui nous guident 
au combat ; telles sont nos armes. 

C'est une chose bien douce que de voir cet univers, ce sol de nos peres, nos amis, nos parents, 
nos compagnons de jeunesse, ce temple, dont le nom est si grand et si celebre, ces fetes de la 
patrie, ces mysteres, et tant d'autres avantages qui nous placent au-dessus des autres peuples ; 
mais tout cela n'est pas plus doux que Dieu et que la lutte soutenue pour la vertu ; non, ne le 
crois pas. Nous avons un autre monde, plus sublime et plus durable que ce monde visible. 
Notre patrie est la Jerusalem celeste, qu'un Antiochus n'assiegera point et n'esperera point 
conquerir, Jerusalem la forte et l'imprenable. Nos parents sont ceux qu'un meme esprit anime 
et qui ont ete engendres selon la vertu. Nos amis sont les prophetes et les patriarches, qui nous 
ont laisse l'exemple de la piete. Nos compagnons de jeunesse sont ceux qui combattent 
aujourd'hui avec nous, qui exercent en meme temps que nous leur patience. Le ciel est plus 
magnifique que ce temple ; ses fetes sont les choeurs des anges ; son mystere, le plus sublime 
de tous, cache a la plupart des hommes, c'est Dieu, a qui se rapportent aussi les mysteres d'ici 
bas. 

6. Cesse done de nous promettre des biens frivoles et sans prix : nous ne chercherons point 
l'honneur dans l'infamie, le profit dans la ruine ; nous ne ferons pas un si triste marche. Cesse 
aussi de nous menacer, ou nous te menacerons a notre tour de manifester ta faiblesse et nos 
vengeances. Nous aussi, nous avons du feu pour charier les persecuteurs. Crois-tu avoir 
affaire a des nations, a des villes et aux plus laches des rois, qui peuvent vaincre ou etre 
vaincus, car ils ne luttent pas pour de si precieux objets ? Tu declares la guerre a la loi de 
Dieu, aux tables ecrites par Dieu meme, aux institutions de nos peres, que la raison et le temps 
ont consacrees, a sept freres qu'unit une meme ame, et qui graveront la honte sur sept trophees 
; car s'il est peu glorieux de les vaincre, ce serait le comble du deshonneur d'etre vaincu par 
eux. 

Nous sommes le sang et les disciples de ces hommes que conduisait une colonne de feu et de 
nuee, pour qui la mer s'entrouvrait, les fleuves suspendaient leur cours, le soleil arretait sa 
marche, pour qui le pain tombait du ciel, dont les mains etendues mettaient en deroute des 
milliers de guerriers vaincus par la priere, qui triomphaient des betes feroces, que le feu ne 
touchait point, et devant qui des rois se retiraient pleins d'admiration pour leur grande ame. 
Mais pour te rappeler ce qui est connu de toi, nous sommes les disciples d'Eleazar, dont tu as 
eprouve le courage. Le pere a combattu le premier, les fils combattront apres lui ; le pretre 
s'en est alle, les victimes le suivront. Pour nous effrayer, tu nous fais voir mille tortures ; nous 
sommes prepares a en subir davantage. Que nous feront tes menaces, prince orgueilleux ? 



Qu'aurons-nous a souffrir ? Rien n'est plus fort que des hommes pretes a toutes les douleurs. 
Et vous, bourreaux, pourquoi tarder ? Pourquoi reculer ? Ou sont les liens ? Ne me faites pas 
languir. Attisez encore la flamme ; irritez les betes feroces, perfectionnez les instruments de 
torture ; que tout se ressente de la munificence d'un roi. Moi, je suis 1'aine, immole-moi le 
premier ; moi, je suis le plus jeune, que Ton change mon rang ; que Ton mette aussi parmi les 
premiers un de ceux du milieu, afin que les honneurs soient egaux entre nous. 
Quoi ! Tu nous epargne ? Attends-tu done que nous tenions un autre langage ? Nous te 
repeterons encore, nous te redirons mille fois les memes paroles : Nous ne prendrons point 
d'aliments impurs, nous ne flechirons point. Toi-meme tu revereras nos lois avant que nous 
nous soumettions aux tiennes. En un mot, imagine de nouveaux chatiments, ou sache que 
nous meprisons ceux que tu as prepares". 

7. Voila ce qu'ils disaient au tyran ; quant aux encouragements qu'ils s'adressaient entre eux et 
au spectacle qu'ils offraient, combien ils etaient beaux et saints, combien plus agreables aux 
ames pieuses que tout ce qu'il est possible de voir ou d'entendre ! J'eprouve a rappeler tout 
cela un plaisir infini ; je suis par la pensee avec les athletes, et ce recit me remplit de fierte. 
Ils se pressaient, ils s'embrassaient ; e'etait une fete comme lorsque les combats du cirque sont 
termines. Allons, freres, s'ecriaient-ils, allons au supplice ; hatons-nous, tandis que le tyran est 
bouillant de colere ; craignons qu'il ne s'amollisse et ne nous condamne au salut. Le banquet 
est prepare, ne tardons pas. II est beau que des freres habitent ensemble, s'asseyent a la meme 
table, marchent sous le meme bouclier ; il est plus beau encore que des freres partagent les 
memes perils pour la vertu. Si nous l'avions pu, nous aurions lutte v=avec nos corps memes 
pour les institutions de nos peres ; e'etait la aussi une mort glorieuse. Mais puisque l'occasion 
ne le comporte pas, offrons nos corps morts meme en sacrifice. Eh ! quoi, si nous ne mourons 
pas aujourd'hui, serons-nous a jamais dispenses de mourir ? Ne payerons-nous pas la dette 
que nous avons contracted en naissant ? Faisons de la necessite un point d'honneur, tournons 
la mort a notre avantage, cherchons dans la loi commune un titre particulier de gloire, 
achetons la vie par le trepas. Que nul de nous ne laisse voir qu'il regrette l'existence ou que 
son ame faiblit. Que le tyran, apres s'etre heurte contre nous, desespere de triompher des 
autres. II etablira l'ordre des supplices, mais nous, nous mettrons fin aux persecutions. 
Montrons tous pour un si grand objet l'ardeur d'un meme zele ; que le premier indique le 
chemin aux autres, que le dernier imprime le sceau de la victoire ; soyons tous egalement 
resolus a etre couronnes ensemble, et a ne pas permettre au persecuteur de s'emparer de l'un 
de nous, pour que, maitre d'un seul, il ne puisse se vanter, dans l'emportement de sa demence, 
d'avoir vaincu tous les autres. Faisons voir que nous sommes freres et par la naissance et par 
la mort ; combattons tous comme si nous n'etions qu'un, et chacun de nous, comme s'il luttait 
a la place de tous. Eleazar, recois-nous ; notre mere, suis-nous. Jerusalem, ensevelis 
glorieusement tes morts, si toutefois il reste quelque chose de nous pour le tombeau ; raconte 
notre fin, montre a la posterite et a ceux qui t'aiment la sepulture pieuse qu'a peuplee le sein 
d'une seule femme. 

8. Telles furent leurs paroles et leurs actions ; semblables a des sangliers qui aiguisent leurs 
defenses l'une contre l'autre, ils souffrirent suivant le rang de leur age et avec une egale 
Constance. Ils remplirent de joie et d'admiration leurs compatriotes ; ils frapperent de stupeur 
et d'epouvante ces persecuteurs qui, venus pour faire la guerre a une nation tout entiere, se 
voyaient vaincus par l'union de sept freres combattant pour la piete, et contraints de renoncer 
a tout espoir de reduire les autres. 

Cependant, leur genereuse mere, mere vraiment digne de fils si nobles et courageux, grand et 
sublime coeur forme par la loi, avait ete partage d'abord entre la joie et la crainte, suspendue 
entre deux sentiments divers : elle etait joyeuse du courage de ses enfants et du spectacle 



qu'elle avait sous les yeux ; elle craignait l'avenir et l'exces des supplices. Semblable a l'oiseau 
qui, a l'approche d'un serpent ou de quelque autre ennemi, voltige en criant autours de ses 
petits elle s'empressait autours d'eux, les exhortait, les suppliait, s'unissait a leurs combats, et 
ne menageait ni la parole ni Taction pour les animer a la victoire. Elle recueillait les gouttes de 
leur sang, les lambeaux de leur chair, et embrassait ces tristes restes ; elle recevait l'un dans 
ses bras, livrait l'autre, en preparait un troisieme. Elle leur criait a tous : "Courage, mes 
enfants, courage mes heros, courage vous dont les corps n'ont presque rien de corporel, 
courage, defenseurs de la loi, de mes cheveux blancs, de cette ville qui vous a nourri et vous a 
eleves a un tel degre de vertu ; un moment encore et nous avons vaincu. Les bourreaux se 
lassent, voila ma seule crainte. Un moment encore, et nous serons heureux, moi entre les 
meres, et vous entre les jeunes gens. Regretterez-vous votre mere ? Oh, je ne vous quitterais 
point, je vous le promet : je ne suis pas assez ennemie de mes enfants." 

9. Quand elle les vit consommes, quand elle fut rassuree par l'accomplissement du martyre, 
relevant, comme le vainqueur des jeux d'Olympie, sa tete rayonnante d'une sublime fierte, les 
mains etendues, elle s'ecria d'une voix eclatante : "Je te rends grace, a toi, Pere saint, a toi, loi 
sacree qui nous as formes, a toi, Eleazar, notre pere, qui as precede tes enfants au combat ; 
vous avez accueilli les fruits de mes entrailles, et je suis devenue par vous la plus sainte des 
meres. Je n'ai rien laisse au monde, j'ai tout abandonne a Dieu, mon tresor, les esperances de 
ma vieillesse. Quels magnifiques honneurs je viens de recevoir ! quels nobles soins ont ete 
rendus a mes vieux ans ! Je suis payee, 6 mes enfants, des peines que vous m'avez coutees : je 
vous ai vus combattre pour la vertu, j'ai contemple la couronne sur tous vos fronts. Oui, je 
vois des bienfaiteurs dans ces bourreaux ; encore un peu, et je remercierais le tyran de m'avoir 
reserve la derniere au supplice, afin qu'apres avoir donne mes fils en spectacle, apres avoir 
combattu dans chacun de mes enfants, je sortisse de ce monde avec une securite parfaite et a 
la suite de victimes parfaites. 

Je n'arracherai point mes cheveux, je ne dechirerai point mes vetements, je ne meurtrirai point 
mes chairs avec mes ongles, je n'appellerai point d'autres femmes pour pleurer avec moi, je ne 
m'enfermerai point dans les tenebres comme pour forcer fair meme a gemir avec moi, je 
n'attendrai point de consolateurs, je ne placerai point sur ma table le pain de l'affliction, 
comme font de laches meres qui sont seulement meres de la chair, et dont les enfants meurent 
sans accomplir quelque grande action. Vous n'etes pas morts pour moi, 6 les plus chers des 
fils ! vous avez ete cueillis comme des fruits precieux ; vous ne vous etes pas eclipses dans la 
nuit, vous avez change de demeure ; vous n'avez pas ete violemment separes, mais 
etroitement unis. Ce n'est pas une bete feroce qui vous a dechires, ni une tempete qui vous a 
engloutis, ni un brigan,d qui vous a egorges, ni une maladie qui vous a consumes, ni la guerre 
qui vous a moissonnes, ni aucun de ces accidents ordinaires ou terribles attaches aux choses 
humaines qui vous a ravis a nous. Avec quelle amertume j'eusse gemi, si un coup semblable 
vous eut frappe ! C'est alors en pleurant que je me fusse montree bonne mere, comme je fais 
aujourd'hui en retenant mes larmes. Mais encore, ce ne sont la que de faibles malheurs : je 
vous aurais vraiment pleure, si vous aviez trouve le salut dans la lachete, si les tortures avaient 
triomphe de vous, si nos persecuteurs que vous venez de vaincre avaient vaincu un seul de 
mes fils. Mais en ce moment il n'y a que benedictions, joie, gloire, hymnes d'allegresse pour 
ceux qui restent sur cette terre ; car moi, je vus offre mon sang en libations. Nous prendrons 
place a cote de Phinees, nous serons glorifies avec Anne ; et encore, Phinees etait seul, et vous 
etes sept qui avez lutte avec un si beau zele contre la fornication, et qui avez chatie non celle 
des corps, mais celle des ames ; Anne n'offrit qu'un seul fils, un jeune enfant que Dieu lui 
avait donne, et moi j'ai consacre au Seigneur sept hommes, tous acceptant le sacrifice. Que 
Jeremie acheve lui-meme ce chant funebre, non en pleurant, mais en benissant votre pieuse 



fin : vous etes plus blancs que la neige, plus purs que le lait, plus beaux que le saphir, sainte 

cohorte engendree pour Dieu et offerte a Dieu. 

Qu'ajouterai-je encore ? Tyran, reunis-moi a mes fils, si Ton peut esperer une faveur d'un 

ennemi meme ; cette lutte n'en sera que plus glorieuse pour toi. Que n'ai-je traverse avec eux 

tous les supplices, afin de meler mon sang a leur sang, mes vieilles chairs a leurs chairs ! car 

j'aime les tortures par amour pour mes enfants. Ah ! que du moins, puisque cela n'a pas ete 

permis, je mele ma cendre a leur cendre, et qu'un meme tombeau nous recoive tous. N'envie 

pas l'honneur d'une meme mort a ceux qui sont honores par une meme vertu. 

Adieu, meres ; adieu, enfants : elevez ainsi ceux qui sont sortis de votre sein ; grandissez dans 

ces principes. Nous vous avons donne un bel exemple : Combattez . 

10. Elle dit, et se reunit a ses enfants. Comment se fit cette reunion ? Elle s'elanca sur le 
bucher (car elle etait condamnee a ce supplice) comme sur un lit nuptial, et n'attendit point 
ceux qui devaient la conduire, afin que nul corps impur ne touchat son pur et noble corps. 
Tel est le fruit qu'Eleazar retira de son sacerdoce, disciple fidele et maitre eloquent des 
celestes mysteres, purifiant Israel, non par des aspersions etrangeres, mais par son propre 
sang, et faisant de sa fin une derniere expiation. Tel est le fruit que ces enfants retirerent de 
leur jeunesse ; ils ne se firent pas esclaves du plaisir, mais furent maitres de leurs passions, 
sanctifierent leurs corps, et entrerent dans la vie exempte de souffrances. Tel est le fruit que 
leur mere retira de sa fecondite : c'est ainsi qu'elle se montra fiere de ses fils pendant leur vie, 
et qu'elle se reposa avec eux apres leur mort ; elle les avait enfantes au monde, elle les offrit a 
Dieu, comptant par le nombre des luttes le nombre de ses enfantements, et reconnaissant 
l'ordre de leur naissance par l'ordre de leur mort. Car le martyre commenca au premier pour 
aller jusqu'au dernier ; se succedant l'un a l'autre, comme le flot au flot, chacun d'eux fit 
admirer une vertu d'autant plus ardente a souffrir qu'elle puisait une force nouvelledans les 
combats de celui qui l'avait precede. Le tyran s'estima heureux qu'elle ne fut pas devenue 
mere d'un plus grand nombre d'enfants ; car la honte et la defaite n'en eussent ete que plus 
eclatantes. II reconnut alors pour la premiere fois que ses armes ne lui donnaient pas tout 
pouvoir, lorsqu'il attaqua des enfants desarmes, qui n'avaient d'autre defense que leur piete, et 
qui etaient mieux disposes a souffrir toutes les tortures que lui a les ordonner. 

1 1. Ce sacrifice est moins perilleux et plus magnifique que celui de Jephte : ce ne fut point, 
comme chez Jephte, l'elan d'une promesse et le desir d'une victoire desesperee qui rendit 
l'offrande necessaire ; le don fut volontaire et n'eut d'autre recompense que l'espoir. Ce 
sacrifice n'est pas moins glorieux que les combats de Daniel, livre en pature a des lions, et 
n'ayant besoin que d'etendre les mains pour vaincre ces betes feroces. Ce sacrifice ne le cede 
pas aux epreuves des jeunes captifs d'Assyrie, qu'un ange rafraichit dans la fournaise, parce 
qu'ils n'avaient point voulu transgresser la loi de leurs peres et se nourrir de mets profanes et 
impurs. Ce sacrifice n'est pas moins glorieux que celui des victimes immolees plus tard pour 
le Christ. Celles-ci en effet, comme j'ai dit en commencant ce discours, suivaient la trace du 
sang de Jesus Christ, elles avaient pour les guider au combat le Dieu qui a offert pour nous un 
sacrifice si grand et si incroyable ; les autres n'avaient sous les yeux ni tant ni de si nobles 
exemples de vertu. 

La Judee entiere admira leur Constance, elle s'enorgueillit et se glorifia comme si elle avait 
recu la couronne. C'est qu'il s'agissait dans cette lutte, la plus importante de toutes celles 
qu'eut a soutenir Jerusalem, de voir en ce jour meme la loi renversee ou glorifiee ; et ce 
combat etait pour toute la race des Hebreux un moment de crise. Antiochus lui-meme fut 
penetre de respect, et la menace fit place a l'admiration. Car les ennemis meme savent admirer 
la vertu, quand la colere est apaisee et que Ton estime les choses en elle-memes. II abandonna 
son entreprise, louant son pere Seleucus des distinctions qu'il avait accordees a ce peuple et de 



ses liberalites envers le temple, et accablant de reproches celui qui l'avait appele, Simon, qu'il 
regardait comme l'auteur de ces cruautes et de sa honte. 

12. Pretre, meres, enfants, imitons ce grand exemple : pretres, honorez Eleazar, notre pere 
spirituel, qui nous a montre la meilleure route par ses paroles et par ses oeuvres ; meres, 
honorez cette mere genereuse en montrant une veritable affection pour vos enfants, offrez au 
Christ ceux que vous avez mis au jour, afin que ce sacrifice sanctifie le mariage ; enfants, 
reverez ces jeunes saints, consacrez votre jeunesse , non a satisfaire de honteux desirs, mais a 
lutter contre vos passions ; combattez vaillamment contre l'Antiochus de tous les jours, qui 
fait la guerre a tous vos membres et vous persecute de mille sortes. Je souhaiterais qu'en 
toutes circonstances et pour toute espece de combats, tous les rangs et tous les ages eussent 
des athletes a imiter pour repousser les attaques ouvertes et les embiiches secretes, qu'on 
cherchat du secours dans les anciens et dans les nouveaux recits, de tous cotes enfin, comme 
l'abeille rassemble les sues les plus utiles dont elle forme avec tant d'industrie un rayon de 
doux miel, afin que, par l'Ancien et par le Nouveau Testament Dieu, soit honore parmi nous, 
lui qui se glorifie dans le Fils et dans le Saint Esprit, qui connait les siens et qui est connu 
d'eux, qui confesse ceux qui le confesse nt, qui rend gloire a ceux qui lui rendent gloire, par le 
meme Jesus Christ, a qui appartient la gloire dans tous les siecles des siecles. Ainsi soit-il. 



Introduction a l'homelie de saint Gregoire de Nazianze sur les Machabees. 

(7/ nefaut pas confondre les Machabees dont saint Gregoire de Nazianze prononce ici le 
panegyrique, avec les sept illustres freres qui lutter ent contre les wis de la Syrie pour 
Vindependance de leur pays. La guerre de I'independance, commencee par Judas Machabee, 
est posterieure, de bienpeu, il est vrai, a la persecution d'Antiochus.) 

La Judee, bien que soumise a la domination des rois de. Syrie, avait conserve ses lois et sa 
religion. Antiochus IV, surnomme Epiphane, second fils dAntiochus le Grand, irrite d'une 
revoke qui avait eclate en Judee sous son regne, marcha contre Jerusalem, ou il fit un affreux 
carnage, et voulut forcer les Juifs a adorer les memes dieux que les Syriens. Apres avoir pille 
le temple, il placa dans le sanctuaire une statue de Jupiter Olympien, y offrit des sacrifices a 
ce dieu, et ordonna de mettre a mort tous les Juifs qui refuseraient de sacrifier a leur tour ou 
de manger des mets interdits par la loi de Moise. 

La crainte des supplices decida de nombreuses apostasies. Parmi ceux qui aimerent mieux 
mourir que d'etre infideles a leur Dieu, se distinguerent un vieillard du nom d'Eleazar, une 
mere et ses sept fils, qui subirent le martyre avec une Constance heroique. L'histoire de cette 
persecution se trouve consignee dans le premier livre des Machabees; quant au martyre 
d'Eleazar, des freres Machabees et de leur mere, on en trouve le recit dans un traite de 
l'historien et philosophe juif Flavius Josephe, qui est intitule Des Machabees ou de I'empire 
de la raison. 

L'Eglise rendait des honneurs aux freres Machabees, et leur consacrait tous les ans un jour de 
fete; quelques fideles cependant doutaient qu'on dut honorer dans les eglises des martyrs qui 
n'avaient pas souffert pour la loi nouvelle. C'est pour dissiper ces doutes et lever ces scrupules 
que, le jour de la fete des Machabees, saint Gregoire monta en chaire et prononca l'homelie 
suivante, de laquelle on peut rapprocher deux homelies de saint Jean Chrysostome sut le 
meme sujet. 



Panegyrique de St Athanase 

Nomenclature Migne : Discours XXI 

Source: Cohen 1840 

Numerisation et mise en ligne : Oeuvre numerisee par Marc Szwajcer, sur le site de Remacle 

http://remacle.org/bloodwolf/eglise/gregoire/athanase.htm 

Ce panegyrique, selon I 'opinion la plus probable, fut prononce a Constantinople, en I'annee 
379, le jour anniversaire de la mort de saint Athanase. 



Louer Athanase, c'est louer la vertu elle-meme. N'est-ce pas, en effet, celebrer les louanges de 
la vertu, que de faire connaitre une vie qui realisa toutes les vertus ensemble; ou, pour mieux 
dire, qui les realise. Car les hommes qui vecurent selon Dieu, continuent de vivre en Dieu, 
apres qu'ils ont franchi les limites de notre monde mortel. Voila pourquoi Dieu est appele 
dans les Saintes Ecritures le Dieu d'Abraham, le Dieu d'Isaac, le Dieu de Jacob, c'est-a-dire, 
Dieu des vivants, et non des morts. Or, celebrer la vertu, c'est vraiment rendre un hommage 
direct a Dieu lui-meme, de qui la vertu emane dans les ames, afin qu'illuminees par sa grace, 
elles s'elevent, ou, plutot, elles retournent vers lui. Dieu a fait eclater a nos regards, et tous les 
jours encore il opere de grandes et nombreuses merveilles, si nombreuses et si grandes 
qu'elles ne sauraient etre racontees : toutefois je n'en vois aucune qui soit plus etonnante et 
plus digne de notre gratitude, que le commerce amical auquel ce grand Dieu admet et invite 
fame humaine. Ce qu'est le soleil dans le monde physique, Dieu Test dans l'ordre spirituel. 
Comme l'astre du jour inonde la terre de ses splendeurs, et agit de telle sorte sur les yeux du 
corps, qu'ils peuvent apercevoir le foyer meme d'ou leur vient la lumiere ; ainsi Dieu penetre 
l'ame par les rayons de sa verite, et la fait en quelque sorte participer a l'essence divine. Et de 
meme que le soleil, font en donnant aux etres vivants la faculte de voir, et aux etres inanimes 
la faculte d'etre vus, demeure toujours le plus admirable spectacle que l'oeil puisse contempler 
; de meme, aussi, Dieu degage des tenebres l'intelligence et les objets auxquels elle peut 
s'appliquer; il accorde a l'une le don de comprendre, aux autres le don d'etre compris; mais, 
par dessus toutes les hauteurs du monde intellectuel, lui-meme apparait comme le point 
culminant dans la contemplation duquel nos desirs vont se fixer. Au dela, plus rien... Nul 
genie ne s'est eleve, ni ne s'elevera plus haut, quelles que soient sa vigueur, son audace, son 
ardeur de connaitre. Dieu est la limite extreme ou tendent les puissances de l'ame : lorsqu'elle 
y sera parvenue, toutes ses laborieuses speculations se fixeront a jamais au repos. 

Heureux done celui qui, brisant par la raison et la meditation la grossiere enveloppe terrestre, 
et dissipant les nuages que les sens epaississent devant l'esprit, sait entrer en communication 
avec Dieu, et se plonger, autant qu'il est permis a notre nature, dans cet ocean de pure lumiere 
! Heureux et deux fois heureux ! puisqu'il s'est eleve de si bas a une telle sublimite, et qu'il a 
conquis cette sorte de deification que donne l'amour sincere de la verite, trouvant, par dela le 
dualisme du moi humain, l'unite au sein du Dieu un en trois personnes. Combien est 
deplorable au contraire l'aveuglement de l'esclave des sens, tellement enfonce dans la boue 
terrestre, qu'il ne sait ni tendre les yeux de l'intelligence aux rayons divins, ni se detacher des 
infimes regions ou il rampe, oublieux tout a la fois et de son origine celeste, et de ses celestes 
destinees ! Tout lui reussit-il au gre de ses desirs, je le plains d'autant plus que, decu par les 
charmes de ce cours propice et riant, il s'eprend de tous les biens, si ce n'est du seul vrai bien. 
Fatale erreur qui le conduit a l'abime de tenebres, ou, plutot, dont le terme lui revelera par le 
feu, celui qu'il n'a point connu comme lumiere. 



Parmi les sages qui ont conforme leurs pensees et leur conduite a ces hautes verites (et le 
nombre de ceux-la est petit; car, encore bien que tous les hommes soient crees a l'image de 
Dieu, les hommes de Dieu sont, helas ! trop rares) ; parmi done les grandes et saintes 
memoires, legislateurs, chefs d'armees, pontifes, prophetes, evangelistes, apotres, docteurs, 
toute la glorieuse elite de l'humanite, celui en l'honneur de qui ce discours est prononce, a 
droit a une large part de notre admiration. Lesquels, en effet, faut-il citer? Enoch, Noe, 
Abraham, Isaac, Jacob, les douze patriarches, Moise, Aaron, Josue, les juges, Samuel, David, 
Salomon sous quelques rapports, Elie, Elisee, les prophetes qui precederent la captivite, ou 
ceux qui la suivirent? Et pour passer a un ordre de faits, les derniers dans la serie des temps, 
mais les premiers en realite, je veux dire ceux qui se rattachent immediatement a l'incarnation 
du Christ, exaltons le flambeau venu avant la lumiere, la voix entendue avant le Verbe, le 
mediateur qui preceda le souverain Mediateur, l'illustre Jean, place comme un anneau 
d'alliance entre l'ancien et le nouveau Testament; puis les disciples du Sauveur, et ceux enfin 
qui, depuis le Christ, ont brille parla parole et la doctrine, ou se sont rendus celebres par le 
don des miracles, on ont subi la derniere et glorieuse epuration du martyre. De ces hommes a 
jamais memorables, Athanase a egale les uns ; il suit de pres les autres ; plusieurs meme, si 
cette parole ne semble point trop temeraire dans ma bouche, ont ete surpasses par lui. 
Empruntant par l'imitation quelque chose a chacun d'eux; a celui-ci l'erudition et l'eloquence, 
a celui-la les oeuvres ; a l'un le zele, a l'autre la mansuetude, a un troisieme l'honneur des luttes 
subies pour la foi ; tantot reproduisant plusieurs traits d'un caractere, quelquefois se les 
appropriant tous; comme un peintre dont le travail et l'habilete reunissent en un seul tableau 
les beautes derobees a cent modeles, Athanase a su former en lui-meme, par cet heureux 
assemblage, la plus parfaite image de la vertu. II lui a ete donne de surpasser par Taction les 
hommes eminents par la parole, et de l'emporter par l'erudition et l'eloquence sur ceux que 
distinguait le genie pratique ; ou, si mieux vous aimez, il a ete superieur par la doctrine aux 
hommes dont la doctrine a fait la gloire, par les actes a ceux qui montrerent la plus grande 
aptitude dans le maniement des affaires. Que si Ton cite des caracteres ou Ton vit ces deux 
qualites alliees dans une heureuse moderation, Athanase les prime en ce qu'il possede l'une 
d'elles a un degre sureminent ; et si Ton en montre d'autres incomparables dans l'un des 
genres, Athanase a sur eux ce privilege de les reunir tous deux. Done, la gloire qui appartient 
a ses predecesseurs pour lui avoir fourni les exemples sur lesquels il s'est forme, lui-meme y a 
un titre egal pour avoir laisse a l'avenir un modele acheve. 

Les bornes de ce discours ne permettraient pas de raconter en detail et de celebrer dignement 
une telle vie. Elle demande une histoire complete, et e'est un de mes plus chers desirs de 
pouvoir lui consacrer un travail special pour instruire et charmer les generations chretiennes, 
suivant en cela l'exemple d' Athanase qui ecrivit la vie de saint Antoine, et promulgua sous 
forme de recit les lois de la vie monastique. Aujourd'hui, pour satisfaire notre desir et 
acquitter le pieux tribut reclame par cette fete, il nous suffira de retracer quelques uns des 
principaux traits que notre memoire nous fournit spontanement. Certes, lorsque la vie de tant 
d'impies fameux s'eternise en quelque sorte par le souvenir au milieu des hommes, ni la 
religion ni la prudence ne permettent de condamner a l'oubli la memoire des saints ; dans une 
ville, surtout, que de nombreux exemples de vertu pourront a peine sauver, accoutumee 
qu'elle est a se faire de tout un jeu, des choses divines comme des cirques et des theatres. 

Athanase fut initie de bonne heure a la science divine, et forme a la discipline chretienne. 
Quant aux lettres profanes, il leur accorda quelque peu de temps, assez pour ne pas y rester 
completement etranger, et pour que Ton ne put pas attribuer a l'ignorance le rang subalterne ou 
elles etaient releguees dans son estime. Ce noble et male genie repugnait a consumer ses 
efforts dans des etudes vaines, a l'imitation de ces athletes qui, frappant de grands coups dans 



l'air, au lieu d'atteindre le corps, laissent echapper la couronne promise. Pour aliment de sa 
pensee, il choisit l'ancien et le nouveau Testament ; il en medita tous les livres avec plus de 
soin que jamais personne n'en a medite un seul. A ces habitudes de contemplation se 
joignirent des tresors de vertu chaque jour augmentes. La science et les moeurs, brillant chez 
Athanase d'un eclat pareil, et se fortifiant mutuellement, formerent cette chaine d'or dont si 
peu d'hommes reussissent a ourdir le double et precieux fil. La pratique du bien l'initiait a la 
contemplation, et la contemplation a son tour le guidait dans la pratique du bien. La crainte du 
Seigneur est, eu effet, le commencement de la sagesse ; elle la couve, si Ton peut ainsi parler, 
et la prepare a eclore; puis la sagesse, apres avoir brise les entraves de la crainte et s'etre 
transformee en charite, d'esclaves que nous etions, fait de nous les amis et les enfants de Dieu. 

Ainsi allait se developpant et se fortifiant par cette sainte discipline, une vertu predestinee au 
sacerdoce. Combien il serait desirable qu'on vit, maintenant encore, ces exemples se 
renouveler chez les futurs pasteurs des peuples, chez ceux qui sont destines a tenir un jour 
dans leurs mains le corps auguste du Christ, selon les desseins de cette prescience divine qui 
faconne longtemps a l'avance les instruments de ses merveilles ! Athanase, done, fut admis 
dans ce grand ordre du sacerdoce, parmi ces ministres des sacres mysteres, qui vont a la 
rencontre de Dieu descendant lui-meme vers eux. Apres avoir passe par les divers degres de la 
hierarchie ecclesiastique ( car je veux supprimer ici les details intermediaries), Athanase est 
promu au siege dAlexandrie, et de la e'est le monde entier qu'il domine- Je ne sais, a vrai dire, 
si cette dignite lui fut donnee par Dieu pour recompenser en vertu, ou si plutot Dieu ne voulut 
pas le donner lui-meme a l'Eglise, comme une source vivifiante ou elle put ranimer sa 
langueur- Alteree de verite presque defaillante, il fallait a l'Eglise, comme jadis a Ismael, un 
breuvage ou etancher sa soif. A cette terre desolee par la secheresse, il fallait, comme 
autrefois a Elie, un ruisseau dont les eaux vinssent verser un peu de vie dans ses entrailles, et 
sauver la semence d'Israel. Autrement, nous etions menaces du sort de Sodome et de 
Gomorrhe, ces villes dont l'iniquite est fameuse, mais plus fameux encore le chatiment. Dans 
cette mine imminente, voila qu'une colonne inebranlable est dressee pour nous soutenir; voila 
qu'une pierre angulaire vient nous relier a elle, et nous relier les uns aux autres. Que dirai-je 
encore? C'est un feu qui consume et fait disparaitre les elements impurs ; e'est un van rustique 
qui separe la poussiere des opinions humaines d'avec le pur froment des dogmes reveles ; c'est 
l'epee qui retranche les racines du vice. Le Verbe trouve dans Athanase un compagnon de 
guerre ; l'Esprit, un homme pour transmettre son souffle. 

Cette election que la Providence avait menagee aux besoins de son Eglise, se fit par les 
suffrages du monde entier, non a l'aide des manoeuvres indignes que Ton a vu pratiquer plus 
tard, non en introduisant dans le lieu saint la violence et le meurtre, mais avec une regularite 
apostolique et sous la seule influence de l'Esprit saint. Eleve dans la chaire de Marc, Athanase 
herite de sa piete non moins que de son siege ; et malgre le long intervalle de temps qui separe 
le nouveau pontife du premier eveque dAlexandrie, la vertu les rattache immediatement l'un a 
l'autre. Aussi bien, c'est la l'unique et vrai caractere de la succession episcopale. L'heritier de 
la foi, Test aussi du siege; le deserteur des croyances, tout assis qu'on le voit dans la meme 
chaire, n'est plus qu'un ennemi ; l'un ne possede que de nom ce qui appartient a l'autre en 
verite et en realite. Non, le successeur n'est point Celui qui a fait invasion par force, mais bien 
la patiente victime de la violence; non le violateur des lois, mais l'elu selon toutes les regies 
legales; non le sectaire qui rompt avec les doctrines de ses predecesseurs, mais le zele partisan 
de la loi : a moins que Ton ne veuille dire qu'il succede, a peu pres comme la maladie succede 
a la saute, les tenebres a la lumiere, la tempete au calme, la demence a la raison. 



La meme sagesse qui a preside a la nomination d'Athanase, se revele tout d'abord dans les 
actes de son administration. Ne craignez pas qu'une fois eleve sur le trone episcopal, on le 
voie, comme ces hommes qui parviennent a mettre la main sur un heritage ou un pouvoir 
inespere, s'enivrer de sa fortune et se jeter dans les travers d'une orgueilleuse infatuation. 
Ainsi agissent les pretres adulteres, les pretres qui se sont glisses par surprise dans la maison 
du Seigneur, les pretres indignes des fonctions qu'ils ont convoitees. Comme ils apportent au 
sacerdoce des mains vides de bonnes oeuvres, qu'ils n'ont jamais connu les tribulations 
reservees a l'homme de bien, devenus du meme coup ecoliers et maitres dans la science de la 
piete, ils corrigent les autres avant de s'etre corriges eux-memes : hier sacrileges, aujourd'hui 
pretres ; hier profanes, aujourd'hui ministres des divins mysteres ; inities par une longue 
pratique a la connaissance du vice, parfaitement neufs dans la vertu ; creation de la faveur 
humaine, et non certes de l'Esprit saint; despotes insupportables qui ne laissent rien a l'abri de 
leur violence, et finissent par poussera bout la piete elle-meme. Chez eux, ce ne sont pas les 
moeurs qui accreditent la dignite, mais c'est, a rebours de toute raison, la dignite qui seule 
soutient le credit des moeurs : etranges sacrificateurs qui doivent plus de victimes pour leurs 
propres iniquites que pour celles du peuple ; places fatalement dans cette alternative ou 
d'acheter, par une lache tolerance envers les desordres d'autrui, le pardon de leurs 
dereglements, ou de masquer leur corruption sous la durete du commandement. Athanase ne 
tomba dans aucun de ces deux ecueils. Aussi humble de coeur que sublime par les actes, sa 
vertu s'elevait trop haut pour que personne esperat l'atteindre; mais l'amenite de son caractere 
ouvrait a tous un facile acces pres de sa personne. D'une mansuetude inalterable, enclin a la 
misericorde, plein d'amabilite dans son langage, plus aimable encore par ses moeurs, d'une 
physionomie angelique, mais angelique surtout par fame; calme dans la reprimande, tournant 
la louange elle-meme en salutaire lecon, loin de les emousser par l'abus, il savait repartir l'une 
et l'autre avec une si heureuse moderation, que la reprimande semblait dictee par une 
tendresse paternelle, et l'eloge revelait l'austere dignite du commandement. Chez lui, ni 
l'indulgence ne degenerait en faiblesse, ni la severite en rigueur : l'une etait plutot 
condescendance et bonte ; l'autre, raison ; toutes deux assurement etaient sagesse. Dispense de 
longs discours par ses moeurs qui etaient une eclatante et continuelle predication, d'une autre 
part l'ardeur et la puissance de sa parole lui epargnaient la necessite de recourir a la verge ; 
encore moins avait-il besoin de trancher dans le vif, les coups moderes de la verge suffisant a 
arret er le mal. 

Mais a quoi bon tant d'efforts pour vous le depeindre? Son portrait a ete trace longtemps a 
l'avance par l'apotre Paul, soit dans les pages ou il exalte ce grand Pontife qui regne 
maintenant au haut des cieux (car ne craignons pas d'aller aussi loin que l'Ecriture, laquelle 
reconnait dans les hommes qui vivent selon le Christ, autant de Christs); soit dans l'epitre a 
Timothee, ou il lui developpe les regies propres a former le futur eveque. Appliquez cette 
regie a la vie d'Athanase, et voyez si elle ne s'y ajuste pas avec une exactitude parfaite. 
Agissez done, et que votre concours m'allege le fardeau de l'eloge ; car l'ouvrier ne suffit point 
a l'CEuvre. Je veux omettre beaucoup, il le faut; mais, attire de cote et d'autre, je ne sais plus 
demeler ce qui l'emporte en beaute, comme dans un corps ou tout est parfait et ou toutes les 
perfections s'harmonisent; chaque trait, a mesure qu'il se produit dans mes souvenirs, 
m'apparait comme le plus admirable, et emporte a soi le discours. Vous tous, done, temoins de 
sa vie et herauts de sa memoire, partagez-vous l'eloge de sa vertu, et engagez ensemble une 
pieuse lutte ; vous tous, hommes et femmes, adolescents et vierges, vieux et jeunes, pretres et 
laiques, moines et seculiers, Chretiens qui suivez les sentiers de la simplicite, et hommes 
fervents qui aspirez a une spiritualite plus haute, qui que vous soyez enfin, adonnes a la vie 
contemplative ou meles au tourbillon des affaires. Que celui-ci exalte par ses louanges la 
Constance d'Athanase dans les jeunes et les oraisons, Constance telle qu'il semblait affranchi 



des entraves du corps et des necessites de la matiere ; celui-la son infatigable vigueur dans les 
veilles, el dans les chants des psaumes. A l'un de raconter quelles sollicitudes et quels secours 
il prodiguait a l'indigence; a un autre, comment il savait resister aux grands et aux superbes, et 
s'incliner au contraire vers les petits. Les vierges loueront en lui un modele du celibat 
chretien; les femmes mariees, un conseiller ; les solitaires, une voix qui les excite et les 
souleve vers le ciel; ceux qui vivent dans le .monde, un legislateur; les simples, un guide ; les 
esprits adonnes a la speculation, un theologien consomme ; les caracteres impetueux, un frein 
; les infortunes, un consolateur; la vieillesse, un baton tutelaire; l'adolescence, un precepteur; 
la pauvrete, une main liberale ; la richesse, un dispensateur. Est-ce tout? Non : les veuves 
auront a louer un protecteur ; les orphelins, un pere ; les pauvres, un ami des pauvres ; les 
etrangers, un hote; les freres, un tendre frere; les malades, un medecin, quels que fussent leurs 
maux, quel que fut le remede; les ames bien portantes, un gardien de leur sante. Tous enfin 
beniront la memoire de celui qui se fit tout a tous, afin d'epandre sur tous, ou sur le plus grand 
nombre possible, les tresors de sa charite. 

Nous laissons done a d'autres, a ceux qui sont moins presses par le temps, le soin d'admirer et 
de celebrer ces merites secondaires d'Athanase. Je dis secondaires, en le comparant a lui- 
meme, et ses vertus avec ses vertus. Car telle est l'exuberance de sa gloire que, malgre la 
magnificence de nos eloges, nous pouvons lui appliquer les mots de lApotre : Ce qui a ete 
glorifie, n'a pas ete glorifie.fl] Memoire chargee de tant de richesses que quelques uns de ses 
ornements suffiraient a illustrer un autre non). Pour nous, afin de tenir notre parole, il nous 
faut, quoiqu'a regret, franchir ce qui est de moindre importance, et arriver au point capital de 
l'eloge. C'est en vue de rendre hommage a Dieu que nous avons entrepris Ce discours; si notre 
parole n'etait point trop indigne de l'eloquence et de la grande ame dAthanase, a Dieu aussi en 
appartiendraient l'offrande et l'honneur. 

II fut un temps, alors les affaires de l'Eglise etaient prosperes et florissantes, ou cet art 
dangereux d'une theologie bavarde et sophistique n'avait meme pas acces dans les chaires. 
Dire ou entendre quelque chose de nouveau et de curieux sur Dieu, eut paru un tour de force 
aussi meprisable que ceux des baladins qui deconcertent l'oeil du spectateur par les rapides 
evolutions de leurs cailloux, ou qui, pour le grand plaisir de la foule, assouplissent leurs 
membres a toutes sortes de contorsions bizarres et lascives. Simplicity, droiture dans le 
discours comme dans la doctrine, voila ce qu'on estimait. Mais depuis que le souffle des 
Sextus et des Pyrrhon, je ne sais quelle manie de contredire et quelle demangeaison de parler, 
veritable maladie, fievre maligne, ont fait invasion dans nos eglises pour notre grand malheur, 
et qu'une subtilite raffinee dans la doctrine passe pour la perfection de la science, on peut dire 
de nous ce qui est raconte des Atheniens aux livres des Actes, nous n'avons pas d'autre 
occupation que de chercher du nouveau, soit a dire, soit a entendre. Oh ! quel Jeremie 
deplorera notre chaos et nos tenebres accumulees ! Lui seul pourrait egaler les lamentations 
aux calamites. 

Cette detestable folie se declara par Arius dont le nom en est desormais inseparable. Aussi 
bien le malheureux a-t-il cruellement expie sa criminelle intemperance de langage, et sa 
fureur d'argumenter : rendant le dernier soupir dans un lieu immonde, c'est sa- parole qui le 
tue, et non la maladie. Comme Judas, parce qu'il a trahi le Verbe, son corps dechire rejette son 
ame avec ses entrailles. Le venin fut recueilli par d'autres qui developperent l'art de l'impiete. 
Par eux la divinite se trouva circonscrite dans la personne du Pere ; le Fils et le Saint-Esprit 
furent exclus de la sphere de la nature divine. lis ne voulurent plus honorer la Trinite que sous 
le nom de societe, et bientot meme ils infirmerent par des restrictions ce titre d'associes. De 
telles doctrines ne pouvaient avoir pour complice le bienheureux dont nous celebrons la 



memoire, veritable homme de Dieu, trompette eclatante de la verite. Voyant clairement que 
restreindre les trois personnes en un seul nombre, c'etait admettre une erreur impie, une 
nouveaute enseignee par Sabellius, qui le premier imagina de resserrer ainsi la divinite; et 
que, d'une autre part, separer les trois personnes quant a la nature divine, ce n'etait rien moins 
qu'introduire une division monstrueuse de la divinite, il tint la main aux vrais principes ; avec 
un ordre admirable, il conserva l'unite quant a la nature, et la triple distinction quant aux 
attributs, sans que cette unite confondit la deite, ni que cette triple personnalite la fractionnat, 
mais tout se trouvant affermi dans une juste mesure, a une egale distance des deux erreurs 
supposees. 

Dans l'auguste concile de Nicee, ou se reunirent, sous l'inspiration du Saint-Esprit, trois cent 
dix-huit eminents personnages, l'elite de l'Eglise, Athanase lutta de toutes ses forces contre 
l'heresie. Quoiqu'il ne fut pas encore compte parmi les eveques, il tint un des premiers roles 
dans l'assemblee ; car l'etat des affaires commandait d'attacher la preeminence au merite 
autant qu'a la dignite. Ensuite, l'incendie deja fomente et propage par les disciples de l'impie, 
etendant ses ravages sur presque toute la surface du globe, l'intrepide defenseur du Verbe se 
voit en butte a tous les genres d'attaque. Alors commencent a s'ourdir ces odieuses 
machinations dont le scandale a retenti sur la terre et sur les mers. Destin ordinaire des 
grandes ames : n'est-ce pas contre le plus inebranlable et le plus valeureux des guerriers 
ranges sous une banniere, que se ruent les flots les plus presses des assaillants? Athanase ne 
sera pas non plus a l'abri des traits que lui lanceront d'autres mains; car l'impiete est douee 
d'un genie satanique pour imaginer le mal, et son impudence ne recule devant aucune 
enormite : comment epargneraient-ils les hommes, ceux qui n'ont pas epargne Dieu? 
Cependant leur fureur depassa, cette fois, toutes les bornes connues. Au sujet de toutes ces 
iniquites dont le souvenir me pese, je voudrais laver de tout reproche ce sol qui m'est si cher, 
ma patrie bien aimee. Disons-le hardiment, ce n'est point la patrie qui fut coupable, mais ceux 
qui, lui etant etrangers par leur naissance, y usurperent une place. [2] La patrie est sainte ; elle 
brille entre toutes les nations par son inviolable attachement a la foi : le crime doit etre rejete 
sur ces files indignes de l'Eglise. Vous ne l'ignorez pas d'ailleurs, la ronce croit melee a la 
vigne,[3] et Judas, quoique du nombre des disciples, fut un traitre. 

Dans toutes ces manoeuvres contre le saint personnage, jusqu'au prenom qui est le mien fut 
expose a la souillure:[4] je veux parler de cet homme qui avait trouve jadis a Alexandrie, ou le 
conduisait l'etude de la science, un accueil plus qu'hospitalier de la part dAthanase ; qui avait 
ete traite par lui avec une tendresse paternelle, et investi de sa confiance, de sa faveur, au 
point d'etre choisi pour depositaire des plus graves interets. Cet homme, dit-on, recompensa 
son protecteur, son pere, en s'insurgeant contre lui ; et encore bien que, dans ce drame 
d'iniquite, les acteurs apparents fussent d'autres, la main d'Absalon, comme parle l'Ecriture, 
etait avec eux.[5] S'il en est parmi vous qui connaissent cette ridicule calomnie du bras erige 
en accusateur contre le saint homme,[6] et ce mort bien vivant, et l'injuste exil dont il fut le 
pretexte, ils savent ce que je veux dire. Mais j'oublie volontiers ces choses, estimant que, dans 
le doute et l'incertitude, il faut incliner de preference vers l'avis le plus favorable, absoudre 
plutot que condamner. Le mechant se montre tres prompt a condamner l'homme de bien ; 
l'homme de bien, au contraire, ne se resout qu'avec peine a condamner meme le mechant: plus 
on est soi-meme eloigne du vice, moins facilement on le soupconne chez autrui. Quant a ce 
qui est, non pas seulement un bruit public, mais un fait trop reel, non pas une simple 
presomption, mais une incontestable certitude, je le dirai sans management. II s'est rencontre 
un monstre de Cappadoce, ne a l'autre bout du monde, vil d'origine, plus vil de coeur, dans les 
veines duquel ne coulait meme pas un sang entierement libre, mais de race equivoque, 
douteuse, etre metis comme les mulets ; d'abord esclave de la table d'autrui et attache au 



service des cuisines, eleve par consequent de facon a tout rapporter au ventre, actions et 
paroles. Je ne sais quel mauvais genie lui ayant suggere l'idee de se lancer dans la carriere des 
fonctions publiques, il commenca par remplir le plus infime et le plus sale des offices ; on le 
chargea de recevoir la chair de pore dont se nourrit la troupe. Infidele dans sa gestion, car il ne 
songeait qu'a s'engraisser aux depens du soldat, quand on l'eut chasse, ne lui laissant rien autre 
chose que son corps, apres des courses errantes de ville en ville, de pays en pays, comme font 
les fugitifs, tout a coup l'idee lui vient de clore a Alexandrie la serie de ses vagabondages : 
pour le malheur de l'Eglise, notre cite est visitee par cette nouvelle plaie de l'Egypte. La 
s'arretent ses pas, mais sa mechancete et sa rouerie s'exercent plus actives que jamais. Du 
reste, homme de rien, sans lettres, sans tenue, completement inhabile a manier la parole, ne 
sachant meme pas revetir les dehors et les apparences de la vertu, mais passe maitre en fait de 
troubles et de sceleratesse. 

Vous savez tous et vous vous rappelez a quels outrageux exces se porta son insolence envers 
notre pieux eveque. Dieu permet souvent que les justes soient livres aux mains et au pouvoir 
des mediants, [7] non certes pour honorer ceux-ci, mais pour eprouver ceux-la. En attendant 
cette fin epouvantable dont l'Ecriture menace l'impie,[8] la vie semble quelquefois une 
derision de la vertu: la bonte de Dieu se cache pour un temps ; le present ne laisse point 
apercevoir les grandes reparations contenues dans le sein de l'avenir ; alors que paroles, 
actions, pensees seront eprouvees dans le crible divin ; alors que le Christ se levera pour juger 
la terre, et qu'il pesera les intentions et les oeuvres, et que les conseils de sa justice, jusque-la 
scelles en lui-meme, seront produits et manifestos au grand jour. Job vous donne cet 
enseignement dans ses discours et dans ses malheurs. Homme juste, pieux, zele pour la verite, 
irreprochable en sa conduite, couronne enfin de toutes les vertus que lui reconnait l'Ecriture ; 
neanmoins, sur la demande de l'ennemi qui obtient de pouvoir lui faire sentir ses coups, il 
subit tant et de si rudes assauts, que, dans la longue serie des infortunes humaines, on n'en 
trouve pas une qui soit comparable a la sienne. Non seulement, en effet, ses richesses, ses 
domaines, de beaux et nombreux enfants, biens si chers a tous les hommes, lui sont ravis coup 
sur coup, au point que l'enchainement des calamites ne laisse plus de place au deuil; mais, 
pour comble a tous ses maux, lui-meme atteint d'une plaie incurable, degoutante, hideuse, 
devient un objet de haine a sa femme, qui remplit son role de consolatrice en aigrissant et en 
irritant les douleurs du patient : grace a elle, la plaie du corps se complique des cruelles 
blessures du coeur. II n'y a pas jusqu'a ses plus sinceres amis, desquels il devait esperer 
consolation, sinon remede, qui, dans cette grande infortune dont le secret leur echappe, voient 
non une epreuve de la vertu, mais le chatiment du crime. Que dis-je? ils n'ont pas honte 
d'eclater en reproches, et cela dans un moment ou, leur ami fvlt-il coupable, ils auraient du par 
leurs paroles affectueuses tromper et adoucir ses angoisses. Voila le fidele tableau de la 
situation ou Job etait reduit, et comment s'exercaient a son egard les conseils de la sagesse 
divine. Noble combat de la vertu contre l'esprit envieux : celui-ci, pour abattre la vertu, 
reunissant tous les efforts de sa rage ; celle-la, pour demeurer invaincue, soutenant toutes les 
calamites; celui-ci travaillant a frayer une voie facile au vice par le spectacle du tourment des 
justes; celle-la retenant au contraire par un exemple qui leur apprend a grandir dans le 
malheur. Mais que fera celui dont Job entendait les oracles a travers les nuees et dans le 
tourbillon de la tempete; celui qui est lent a punir, mais prompt a porter secours, et qui ne 
laisse point la verge des pecheurs s'appesantir eternellement sur le juste,[9] de peur que le 
juste n'apprenne a devenir impie? La lutte terminee, il declare par un solennel jugement la 
victoire de son athlete, et il lui decouvre le secret de ses afflictions par ces paroles : As-tu 
pense que je laissasse ces choses s'accomplir dans un autre dessein que de faire eclater ta 
vertu? cette assurance est le vrai remede des blessures, la palme du combat, le prix de la 
resignation. Quant a ce qui suivit, recompense donnee par surcroit et d'une importance 



minime, quoiqu'elle frappe davantage certains regards, Dieu l'accorda par pitie pour la 
faiblesse des petites ames ; son serviteur recut le double de ce qui lui avait ete enleve. 

Ne soyons done plus surpris que George le Cappadocien jouisse d'une prosperite refusee a 
Athanase : il faudrait plutot nous etonner si l'homme de Dieu n'avait pas ete epure par le feu 
des outrages et des calomnies, ou si seulement ces flammes salutaires s'etaient fait longtemps 
attendre. Contraint de fuir le sol de la patrie, Athanase trouve un exil digne de sa vertu. II se 
transporte vers ces venerables monasteres de l'Egypte ou des hommes qui ont divorce d'avec 
le monde pour epouser la solitude, vivent en Dieu plus intimement qu'aucune ame encore 
captive dans le corps mortel. Les uns, gardant un isolement absolu, ne conversant qu'avec 
eux-memes et avec Dieu ; pour eux la terre se reduit au coin du desert qui leur est familier. 
Les autres, tout a la fois solitaires et cenobites, pratiquent la loi de charite par l'union et la vie 
commune ; morts au reste des hommes, morts a toutes ces affaires, milieu orageux dans lequel 
nous sommes plonges, que nous agitons et qui nous agitent, et dont les soudains retours 
amenent de si frequentes deceptions, ils se sont mutuellement tout un monde, et par la sainte 
emulation de l'exemple aiguisent et stimulent leur vertu. Notre grand Athanase entretenait 
avec eux un commerce amical ; comme il avait le don d'unir et de concilier toutes choses, a 
l'exemple de celui qui par l'effusion de son sang a cimente la paix la on regnait la division, il 
retablit la bonne harmonie entre la vie solitaire et la vie cenobitique. II montra ainsi que le 
sacerdoce n'a pas besoin d'emprunter des lecons a la philosophic, [10] et que la philosophic ne 
saurait se passer de la direction sacerdotale. Ces deux choses, l'activite tranquille et la 
tranquillite active furent associees par lui dans une si heureuse alliance, qu'il sut les 
convaincre tous que la vie monastique consiste moine dans l'isolement du corps que dans la 
gravite et la Constance des moeurs ; verite confirmee par David, ce grand roi qui remua tant 
d'affaires, et qui sut neanmoins se maintenir dans le calme de la solitude, ainsi que nous 
semblent l'indiquer ses paroles : Je vis solitaire jusqu'au jour du depart.fl 1] Ceux done qui 
tenaient le premier rang dans la vertu, se voyaient depasses par Athanase de bien plus loin 
qu'eux-memes ne depassaient les autres; ils recevaient de lui, pour perfectionner en eux la 
philosophic, infini- ment plus qu'ils ne lut donnaient pour son perfectionnement sacerdotal : 
aussi telle etait leur deference envers le saint eveque, qu'ils regardaient comme obligatoire 
tout ce qui avait eu son approbation, comme prohibe, au contraire, tout ce a quoi son opinion 
s'etait montree defavorable, recevant ses decisions comme des tables du Sinai, et portant peut- 
etre leur veneration plus loin qu'il ne convient envers un mortel. Un jour, une troupe de 
satellites qui etaient envoyes a la chaste du Saint homme comme d'une bete fauve, ayant paru 
au milieu de ces pieux habitons du desert, et les questionnant pour aider leurs recherches 
vaine», ceux-ci ne voulurent meme pas echanger une parole ; mais ils tendaient avidement la 
tete au glaire comme s'ils se lussent exposee pour sauver la personne du Christ, et il leur 
semblait, dans leur enthousiasme, que souffrir pour lui les dernieres extremites, ce serait un 
acte infiniment meritoire pour la philosophic, un sacrifice de beaucoup plus sublime et plus 
divin que les jeunes de chaque jour, les ci lices, et les autres macerations dont ils font leurs 
delices habituelles. 

C'est ainsi qu'Athanase savait utiliser et sanctifier les loisirs que lui avait faits l'exil, verifiant 
le mot de Salomon, a chaque chose son temps. [12] Que si la tourmente le force de se derober 
momentanement aux regards des hommes, au retour des jours sereins son eclat n'en sera que 
plus vif. Cependant Gregoire, dont la fureur ne rencontre plus d'obstacle, ravage l'Egypte par 
ses incursions, et inonde la Syrie sous les flots de son impiete. II envahit aussi l'Orient, autant 
qu'il peut, semblable dans sa violence a un torrent devastateur, entrainant les esprits legers et 
faibles, et se grossissant de tous les elements impurs qu'il rencontre dans son cours. II parvient 
meme a seduire la simplicite de l'empereur (j'emploie ce terme par egard pour la piete d'un 



prince qui avait du zele, mais dont le zele, il faut le dire, n'etait pas eclaire). Detournant a une 
oeuvre de corruption des tresors qui etaient le bien des pauvres, il achete aussi la faveur de 
ceux d'entre les grands qui aimaient mieux l'or que le Christ, et surtout de ces hommes qui ne 
sont point des hommes; etres de sexe equivoque, mais d'une impiete tres manifeste et tres 
prononcee, gens destines a prendre soin des femmes, et aux mains desquels nos empereurs, je 
ne sais pourquoi, commettent des emplois et des honneurs virils. Enfin, il ourdit si habilement 
ses trames, ce ministre de Satan, ce semeur de zizanie, ce precurseur de l'Antechrist, qu'il 
assouplit a ses desseins et fait parler a sa place la langue d'un eveque alors renomme par son 
eloquence. (Convient-il toutefois de proclamer le talent d'un homme qui fut, sinon un sectaire 
impie, du moins un esprit haineux et passionne pour la discorde? Aussi tairai-je son nom).[13] 
Georges etait comme la main de cette cohorte impie; c'etait lui qui semait l'or pour pervertir la 
verite, et, des ressources recueillies pour un pieux usage, faisait un instrument de depravation. 

Ces detestables influences domineront le concile reuni d'abord a Seleucie, ou s'eleve un 
temple magnifique sous l'invocation de sainte Thecle, et ensuite dans cette grande capitale ; 
villes dont les noms rivalisaient avec les plus glorieux de la terre, et qui doivent maintenant 
une honteuse celebrite a cette . . . , je ne sais comment appeler une pareille assemblee : Tour de 
Babel, a cause de la confusion des langues? plut au ciel que celles-la, qui ne s'accordaient que 
trop bien dans le mal, eussent ete aussi confondues! Tribunal de Caiphe? oui, plutot, car le 
Christ fut condamne. Au reste, quelque nom qu'on veuille lui donner, elle ne fit que desordres 
et mines. En supprimant le mot consubstantiel qui protegeait, comme un Solide rempart, 
l'antique et sainte doctrine de la Trinite, elle la demantelait et la livrait a l'ennemi. Par 
l'ambiguite des termes employes pour formuler la croyance, elle ouvrait la porte a l'impiete ; 
pretextant son respect pour l'Ecriture, et preferant, disait-elle, les expressions consacrees par 
cette importante autorite, mais en realite substituant a l'Ecriture l'arianisme dont certes les 
livres saints n'avaient pas fait mention. Ces termes introduits par elle : semblable selon les 
Ecritures, etaient une amorce tendue aux simples ; un filet que l'heresiej etait d'une main 
prudente ; une de ces images que le spectateur voit toujours en face, de quelque point de vue 
qu'il les regarde ; un cothurne chaussant le pied droit comme le pied gauche ; un crible a tout 
vent;[14] expressions enfin d'autant plus perfides et plus dangereuses, qu'en frayant une voie a 
la licence, elles semblaient rendre hommage a l'autorite. lis etaient habiles a faire le mal, mais 
ne savaient pas faire le bien. [15] 

De la cette mensongere et captieuse condamnation des heretiques : pour garder les apparences 
de la foi, on les retranche verbalement de l'Eglise, mais en realite on avance leurs affaires : ce 
qu'on leur reproche, c'est, non pas une impiete enorme, mais seulement des ecrits trop peu 
mesures. De la, les profanes s'erigeant en juges des saints ; le vulgaire admis, ce qui ne s'etait 
jamais vu, aux debats theologiques ; l'iniquite portant ses odieuses inquisitions dans la vie 
privee ; la delation devenue un trafic, les jugements une marchandise- De la, des eveques 
chasses injustement de leurs sieges, et d'autres installes a leur place, apres toutefois qu'on leur 
avait fait signer le formulaire de l'impiete, car c'etait une condition ajoutee a celles qui sont 
exigees pour l'episcopat. La plume etait sous la main, et derriere le dos la calomnie. Un grand 
nombre d'entre nous, hommes d'ailleurs fideles a leur devoir, sont tombes dans ce piege : purs 
de coeur, leur main s'est souillee par cette suscription ; et en associant leurs noms aux noms 
des miserables dont les intentions et les actes etaient egalement pervers, ils ont pris part, sinon 
a la flamme, du moins a la fumee. J'ai verse bien des larmes en voyant ainsi l'impiete qui 
s'etendait au loin et au large, seduire les defenseurs memes du Verbe, et les rendre complices 
de la persecution dirigee contre les croyances orthodoxes. 



Oui, certes, les pasteurs ont agi comme des insenses, dirai-je avec le prophete, et ils ont 
devaste la portion la plus precieuse de mon heritage, et ils ont deshonore ma vigne,[16] c'est- 
a-dire l'Eglise de Dieu, achetee par tant de sueurs et de sang qui ont coule, soit avant, soit 
depuis le Christ, et par les tourments que le Fils de Dieu lui-meme a endures pour notre salut. 
A l'exception d'un bien petit nombre, trop obscurs pour qu'on daignat les corrompre, ou trop 
vertueux pour qu'on le put, semence et racines d'Israel,[17] destinees a lui conserver un reste 
de vie, et a le faire reverdir un jour sous la propice influence de l'Esprit, tous obeirent au vent 
qui soufflait alors : les uns plus tot, les autres plus tard; les uns se posant audacieusement 
chefs et pontifes de l'impiete, les autres places au second rang, soit qu'ils eussent cede a 
1' intimidation, soit qu'ils eussent capitule devant l'or et les dignites, soit qu'ils se fussent laisse 
surprendre par la flatterie, ou enfin circonvenir par l'ignorance. Ces derniers sont les moins 
coupables, si toutefois, chez les pasteurs des peuples, l'ignorance peut etre regardee comme 
une excuse. Car, de meme que Ton ne s'attend point a trouver le meme caractere, les memes 
allures, la meme vigueur chez le lion et chez les autres animaux, chez l'homme et chez la 
femme, chez les jeunes gens et chez les vieillards ; de meme on est en droit d'exiger autre 
chose des gouvernants que des gouvernes. Qu'un homme du peuple accueille une erreur, sa 
faute est pardonnable, puisque, pour la masse des Chretiens, l'interet meme de leur salut exige 
qu'ils se tiennent en garde contre les dangers et la temerite de l'esprit d'examen : mais le 
docteur, comment l'absoudre, lui qui doit corriger l'ignorance d'autrui, a moins que son titre ne 
soit une usurpation et un mensonge? Eh quoi ! il n'est permis a personne, si rustique et illettre 
qu'il soit, d'invoquer son ignorance de la loi civile; aucune legislation n'admet qu'un criminel 
se justifie en disant : J'ignorais que ce fut un crime; et les pontifes, les docteurs, charges de 
guider les ames, pourraient echapper au blame par ces seuls mots : Nous ne connaissions pas 
les regies du salut ! Mais enfin, j'y consens, ayons quelque indulgence pour les esprits 
depourvus de tact et de discernement; pardonnons leur une adhesion surprise a leur ignorance. 
Excuserez-vous aussi les autres- qui, revendiquant le titre d'hommes eclaires et d'intelligences 
superieures, preterent les mains a l'empereur pour les divers motifs que nous avons enumeres 
plus haut, et apres avoir longtemps joue le role de pieux personnages, sitot que l'epreuve a 
surgi, sitot que la tentation est survenue, se sont lachement dementis? 

L'Ecriture semble annoncer une agitation destinee a se reproduire plusieurs fois, lors qu'elle 
dit : Que le ciel et la terre entrent en mouvement,[18] comme si deja ils avaient ete remues. 
Ces paroles ne peuvent faire allusion qu'a quelque changement extraordinaire. D'apres 
l'interpretation de saint Paul, le dernier mouvement de la terre ne sera rien autre chose que le 
second avenement du Christ,[19] et la transformation du monde desormais a l'abri de toute 
secousse, et immobilise dans un eternel repos. Quant a cet autre mouvement qui a secoue les 
generations contemporaines, j'estime qu'il ne le cede pour la violence et l'immensite a aucun 
de ceux que le monde avait ressentis jusqu'alors. II a separe de nous tous les hommes devoues 
a la philosophic et enflammes de l'amour de Dieu, citoyens anticipes du ciel. [20] Leur 
caractere pacifique et leur moderation habituelle sont oublies dans une circonstance ou se taire 
et garder le repos, ce serait trahir la cause de Dieu. On les voit animes d'une ardeur martiale, 
ardents et apres au combat (car le zele a aussi ses emportements), aimant mieux s'agiter a 
contretemps, que de rester en repos quand agir est un devoir. Le meme mouvement a emporte 
une grande partie du peuple, comme, dans une troupe d'oiseaux, quand l'un a pris sa volee, les 
autres ne tardent pas a le suivre ; et nous en voyons encore tous les jours qui s'envolent. 

Telle etait la lace des affaires, quand Athanase, cette colonne de l'Eglise, se tenait au milieu 
de nous ; et telle elle devint apres qu'il eut succombe sous l'effort des medians. Ceux qui 
veulent prendre une citadelle, s'ils reconnaissent faeces et la capture difficile, recourent a la 
ruse; le gouverneur est gagne a prix d'argent ou seduit de toute autre maniere ; et, sans 



labeurs, sans efforts, la place tombe au pouvoir de l'ennemi : image des manoeuvres 
employees par les ennemis d'Athanase. Ou, si vous aimez mieux, de meme que les Philistins, 
ay ant dresse un piege a Samson, commencerent par lui ravir la chevelure dans laquelle 
residait sa force, et, devenus aussi puissants contre lui qu'il l'avait ete contre eux, purent 
insulter a leur aise le juge d'Israel ; de meme nos adversaires, ayant decouronne l'Eglise de sa 
gloire, et enleve loin de nous notre force, se delectent dans les dogmes et dans les actes de 
l'impiete. 

Ici se place la mort du prince qui avait eu le malheur de confirmer sur son siege et de proteger 
l'usurpateur ; qui avait place un chef corrompu sur un corps sain. Sur le point de rendre le 
dernier soupir, a ce dernier moment ou, pres de comparaitre devant le tribunal, chacun est 
juge equitable de set propres oeuvres, emu, dit-on, d'un sterile repentir, il deplora trois choses, 
comme une triple souillure dans son regne : la premiere, d'avoir mis a mort ses proches; la 
seconde, d'avoir eleve Julien l'apostat a la dignite de Cesar ; la troisieme, d'avoir ete partisan 
des nouvelles doctrines en matiere de foi : immediatement apres cet aveu, il expira. La verite 
reprend alors son independance et son empire, et les opprimes se trouvant affranchis, dans 
Cette reaction soudaine le zele devient complice de la colere. C'est ce qu'on vit a Alexandrie. 
Les habitant, que Ton sait faciles a exasperer par les outrages, imaginerent, pour chatier cet 
homme sous l'influence duquel ils n'avaient plie qu'en fremissant, d'imprimer a sa mort un 
caractere etrange d'infamie. Vous savez ce chameau, et ce fardeau insolite, et cette elevation 
d'un nouveau genre, et cette promenade derisoirement triomphale, la premiere et la seule, si je 
ne me trompe.[21] Encore aujourd'hui ce souvenir est frequemment evoque, comme une 
menace suspendue sur la tete des oppresseurs. 

Apres que cet ouragan d'iniquite, cette lepre contagieuse eut ainsi disparu (non certes que 
j'approuve ceux qui furent les instruments du chatiment ; car il fallait considerer quel etait 
notre devoir, a nous, et non quel traitement le miserable meritait); mais enfin, apres qu'il eut 
peri sous la colere et sous les coups du peuple, notre noble athlete revient de son pelerinage 
(laissez-moi appeler de ce nom un exil accompli avec et pour la Trinite). A sa rencontre se 
precipitent, joyeux et faisant eclater leurs transports, tous les habitants de la ville, que dis-je? 
l'Egypte presque tout entiere, et les populations des contrees qui avoisinent l'Egypte. Dans 
cette foule immense qui se dispute le bonheur de l'entourer, l'un veut, au moins, se rassasier 
de la vue d'Athanase ; un autre boit avidement sa parole ; un autre, comme il est dit des 
apotres, cherche jusque dans la trace de ses pas et l'ombre vaine de son corps, une emanation 
de saintete. De tous les honneurs qui aient ete jamais rendus aux hommes ; de tous les 
concours des populations au devant des gouverneurs, des eveques, des magistrats ou des 
particuliers illustres, on n'en citerait aucun qui ait surpasse celui-ci par l'affluence et la 
splendeur. Un seul peut lui etre compare, c'est le precedent triomphe d'Athanase, lors de sa 
premiere entree a Alexandrie, a son retour d'un exil occasionne par les memes motifs. 

On raconte a ce sujet une anecdote, peut-etre superflue dans ce discours, mais que je cueillerai 
cependant comme une fleur trouvee sur le chemin. Apres le retour d'Athanase, eut lieu l'entree 
dans nos murs d'un gouverneur qui avait deja gere la meme prefecture ; personnage des plus 
illustres, et que nous avons le bonheur de compter parmi les notres : vous l'avez nomme, j'en 
suie sur, c'etait Philagrius. II venait reprendre possession du gouvernement de la ville que lui 
avait rendu l'empereur dont les projets et les intentions se trouvaient d'accord avec la demande 
adressee par les habitants. Ceux-ci lui portaient un attachement sans egal, et quant a l'accueil 
qu'ils lui firent, je le depeindrai d'un mot, en disant qu'il fut mesure sur leur affection. A la vue 
de la foule immense, de l'Ocean vivant qui semblait s'etendre a l'infini, un homme du peuple, 
communiquant ses impressions a l'un de ses amis, comme c'est assez l'usage dans ces 



circonstances : « Dis-moi, as-tu jamais vu une pareille multitude rassemblee, et tout le monde 
si bien d'accord pour rendre honneur a un seul homme? » — « Non, repond l'autre, jamais; et 
je ne crois pas que l'empereur Constance lui-meme se soit vu feter de la sorte. » — « Que dis- 
tu la? reprend le premier en souriant. Que me parles-tu de l'entree de Constance, comme si 
c'etait quelque chose de merveilleux et d'inoui. Parle-moi de la fameuse entree d'Athanase ; a 
la bonne heure. Eh bien ! j'ai peine a me mettre dans la tete qu'elle put etre aussi belle que 
celle-ci. » Vous l'entendez, dans l'esprit de ce jeune homme, interprete du sentiment et de la 
tradition populaire, l'empereur lui-meme s'eclipsait derriere Athanase : tant etait profonde et 
universelle la veneration qu'inspirait notre bienheureux, et tant les imaginations avaient ete 
impressionnees par le triomphe dont nous rappelons le souvenir. 

Pour lui faire cortege, les habitants s'avancaient divises en troupes, selon l'age, le sexe et aussi 
les professions; car tel est l'ordre que cette grande cite a coutume d'observer quand elle veut 
faire honneur a ceux qu'elle accueille. Mais comment raconter la magnificence d'un tel 
spectacle? Tous ne faisaient qu'un fleuve ; et un poete ne manquerait pas de le comparer au 
Nil, roulant ses flots d'or entre les riches moissons qu'il fait croire, mais remontant son cours 
de la ville a Choeree,[22] durant tout un jour de chemin, et meme davantage. Laisses-moi, je 
vous en prie, me delecter encore quelques instants dans le recit de cette fete ; mon coeur se 
complait dans ce souvenir, et ne s'en detache qu'a regret. Un anon portait le pacifique 
triomphateur comme autrefois (que ce rapprochement me soit pardonne), comme autrefois 
notre Jesus; soit qu'il faille voir ici une image de la gentilite delivree des liens de l'ignorance 
et devenue docile a la verite, soit qu'il faille y chercher quelque autre allusion symbolique. 
Devant lui, sur son passage on depose et Ton etend a terre des rameaux, des vetements 
precieux et des tapis aux riches couleurs; leur magnificence sans egale est en ce moment 
oubliee. Un autre trait de similitude avec l'entree du Christ a Jerusalem, ce furent les 
acclamations de ceux qui le precedaient, et les chants des choeurs ranges autour de lui : non 
seulement les troupes d'enfants poussent leurs cris d'allegresse, mais tous ces hommes de 
langues differentes rivalisent dans l'expression d'un meme enthousiasme. Dirai-je encore les 
applaudissements solennels, la profusion des parfums, les rejouissances nocturnes, et toute la 
ville etincelante de lumiere, les festins publics et prives, enfin toutes les demonstrations 
usitees dans une ville ou la joie deborde : elles lui furent prodiguees avec un eclat et une 
vivacite qui passent toute croyance. C'est ainsi, c'est avec ces honneurs et cet appareil 
triomphal, que notre glorieux exile rentre dans sa patrie. 

Soit, done; sa conduite a ete celle que doivent tenir les hommes preposes a la conduite d'un 
grand peuple : mais la doctrine aurait-elle dementi les actes? II a combattu: ses combats et ses 
enseignements seraient-ils en disaccord? A-t-il connu moins de perils qu'aucun des athletes 
de la verite? Les honneurs ont-ils fait defaut au merite de la lutte? Enfin ces honneurs dont il 
fut comble a son entree, les a-t-il par la suite deshonores? Non, certes, non ; mais, comme 
dans une harpe ou toutes les cordes vibrent a l'unisson, tout, chez lui, se trouve eh harmonie, 
conduite, doctrines, combats, perils, retour et temps qui suivirent. Remis en possession de son 
siege, il se garde d'imiter les hommes que la colere-aveugle, et qui, au risque de faire tomber 
leurs coups sur ce qui le merite le moins, frappent tout ce que leur main rencontre, jusqu'a ce 
que la fievre soit calmee- 

II crut au contraire que c'etait le moment le plus propice pour faire benir son nom et illustrer 
son episcopat. Souvent le meme homme qui parut modere dans le malheur, quand il se trouve 
en position d'user de represailles contre ses ennemis, laisse deborder une fougue longtemps 
contenue et d'autant plus violente. Lui, il fit preuve envers ceux qui l'avaient offense et qui se 



trouvaient maintenant soumis a sa puissance, d'une telle mansuetude, d'une telle bienveillance, 
qu'eux-memes n'eurent point a regretter son retour. 

Par ses soins le lieu saint se trouve purge des sacrileges profanateurs, et de ceux qui faisaient 
du Christ metier et marchandise : en cela Athanase imite le divin Maitre, avec cette difference 
toutefois, qu'au lieu de les chasser a coups de fouet, il les determine a la retraite par le Seul 
ascendant de la parole et par la voie de la persuasion. Ceux qui etaient en mutuel disaccord, 
ou qui nourrissaient des sentiments d'opposition contre lui-meme, il les ramene a la concorde, 
sans avoir besoin de recourir a aucun autre pacificateur. II delivre les victimes de la tyrannie, 
ne mettant aucune difference entre celles qui souffraient pour sa cause, a celles qui 
appartenaient au parti adverse. La foi est restauree ; la doctrine de la Trinite, remise sur le 
chandelier, illumine toutes les ames de ses magnifiques clartes. Athanase dicte une seconde 
fois des regies au monde entier; ecrivant aux uns, allant trouver les autres, visite par plusieurs 
qui viennent spontanement recueillir ses lecons, a tous recommandant le bon vouloir; car, 
selon lui, l'homme anime d'une volonte sincere est deja sur le chemin de la vertu. Pour tout 
dire en peu de mots, Athanase imite la nature, de deux pietres excellentes : pour ceux qui le 
frappent, c'est un diamant; pour les dissidents, il est semblable a l'aimant qui attire a soi le fer, 
et par une vertu secrete s'attache la plus dure de toutes les matieres. 

Mais un etat de choses si prospere ne pouvait etre- tolere par l'envie; l'envie ne pouvait se 
resigner a voir l'Eglise retablie dans son ancienne gloire, et restauree dans sa vigueur premiere 
par la guerison de ses blessures si promptement cicatrisees. C'est pourquoi elle excite contre 
Athanase un prince, apostat comme Judas, son egal en mechancete, posterieur seulement par 
le temps : Julien, le premier des empereurs Chretiens dont la fureur se soit tournee contre le 
Christ; qui, nourrissant depuis longtemps en lui-meme le serpent de l'impiete, le jette sur le 
monde des que l'occasion s'en presente, et, a peine eleve a l'empire, se declare tout ensemble 
contre l'empereur qui avait confie le sceptre a sa foi, et contre Dieu a qui il devait son salut. 
Le traitre imagine la plus abominable persecution que l'Eglise ait jamais subie ; il appelle la 
persuasion et les paroles caressantes au secours de sa tyrannie (car il enviait ans martyrs les 
honneurs que leur attirent des luttes ouvertes) ; il s'efforce d'obscurcir la gloire attachee au 
courage ; toutes les ambiguites et l'astuce de la langue passent dans ses moeurs, on plutot ce 
sont ses moeurs et son genie deprave qui se decelent dans ces infernales machinations; le 
demon, qui a elu domicile dans son coeur, lui prete ses artifices et les ressources multipliees de 
sa mechancete. Tenir sous sa puissance tout le peuple Chretien, c'etait peu, selon lui, et un 
pareil triomphe lui semblait mediocrement flatteur; mais vaincre Athanase, et briser en lui la 
force de la doctrine chretienne, voila l'eclatant honneur qu'il convoitait. II comprenait, en 
effet, que tous ses efforts contre nous n'aboutiraient a rien, tant qu'il trouverait en face 
Athanase debout et pret a le combattre. Les Chretiens deserteurs etaient remplaces par les 
paiens convertis, grace au zele admirable et infatigable d' Athanase. Irrite de voir qu'il 
depensait en pure perte les ressources de son hypocrisie servile, l'imposteur ne sait point 
garder le masque jusqu'a la fin ; sa perversite se devoile ; l'homme de Dieu est publiquement 
et ouvertement chasse de la ville. II fallait que le soldat du Christ vainquit dans un triple 
combat,[23] afin d'atteindre la perfection de la gloire. 

Peu de temps apres, l'impie et le sacrilege est pousse jusqu'en Perse par la puissance d'un Dieu 
vengeur, et la tombe sous ses coup, celui qu'elle avait envoye se glorifiant dans le sentiment 
de sa force, elle le ramene mort, et ne laissant meme pas un ami qui le pleure. Bien plus, si 
j'en crois ce qui m'a ete raconte, il ne jouit meme pas du repos de la tombe ; au milieu d'une 
violente tempete, la terre, comme pour se venger des troubles qu'il y avait semes, le rejeta de 
son sein; prelude, je le pense, des supplices qui lui etaient reserves. Alors surgit un autre 



empereur qui n'est plus, comme celui-la, un etre abject par le visage et par le coeur; qui 
n'opprime plus Israel par ses oeuvres d'iniquite, et par des instruments pires encore que les 
oeuvres ; mais doue, au contraire, d'une merveilleuse piete, et chez qui la douceur du caractere 
tempere la majeste de l'empire.[24] Pour commencer son regne sous de brillants augures, et 
donner le premier l'exemple du respect pour les lois, principe de son autorite, il rappelle de 
l'exil tous les eveques, et avant tous celui qui les surpassait tous en vertu, et qui, evidemment, 
n'avait ete puni que de sa piete. II fait plus : remarquant avec tristesse ces divisions qui avaient 
dechire notre foi, et qui la fractionnaient en mille partis divers, il travaille a reunir, si possible 
est, avec le secours de l'Esprit, le monde entier dans l'unite de croyance; ou du moins, il veut 
sincerement se declarer pour l'opinion la plus saine, lai apporter et tout a la fois lui emprunter 
de la force; elevant ainsi sa pensee a la hauteur des circonstances, et mesurant sa sagesse sur 
leur difficulte. C'est ici, surtout, qu'Athanase prouve la purete de sa foi et son invincible 
confiance dans le Christ. Meme dans notre camp, beaucoup avaient une foi malade touchant 
le Fils; un plus grand nombre, touchant le Saint-Esprit (l'impiete moins caracterisee offrait 
chez eux l'apparence de la piete); quelques uns seulement avaient maintenu leur foi intacte et 
robuste sur l'un et l'autre point. Mais Athanase fut le premier, et il fut le seul, ou peu s'en faut, 
qui osat promulguer la verite en termes clairs et formels, c'est-a-dire confesser la divinite et 
l'essence unique des trois personnes. Ce que les autres Peres avaient dit pour etablir la 
divinite du Fils, son souffle puissant le ranima pour prouver la divinite du Saint-Esprit ; et il 
offrit a l'empereur un don magnifique et miment royal, je veux parler de cette confession de 
foi ecrite pour confondre les nouvelles doctrines, qu'on ne trouve nulle part dans les livres 
saints. Ainsi l'empereur pourrait reparer le mal fait par un empereur, la doctrine domptait la 
doctrine, le symbole repondait au symbole. 

L'autorite de cette confession se faisait sentir, ce me semble, aux nations occidentales et a tout 
ce qu'il y a de vital en Orient. Chez les uns, la piete est malheureusement un culte tout 
interieur, dont le secret ne se trahit pas dans les oeuvres ; un germe eteint, comme le foetus qui, 
avant d'avoir vu le jour, meurt dans le sein maternel. D'autres entretiennent leur religion 
comme un petit feu qui jette quelques etincelles et quelques maigres flammes, tout juste assez 
pour s'accommoder au temps, et ne choquer ni l'orthodoxie fervente, ni la piete populaire. 
D'autres enfin prechent la verite dans toute l'independance de leurs convictions et de leur 
parole : plaise a Dieu que je sois du nombre de ces derniers ! Je n'ose promettre davantage. 
Desormais, je ne consulterai ni ma timidite, ni la faiblesse et la lachete d'autrui: aussi bien 
nous n'avons porte que trop loin cette discretion pusillanime, non seulement sans gagner nos 
adversaires, mais encore au grand detriment des ames fideles. Desormais done je mettrai au 
jour cette foi que je porte dans mon sein ; je la nourrirai soigneusement, et la voyant croitre 
chaque jour, je la produirai aux regards de tous. 

Peut-etre ce qui vient d'etre dit d' Athanase vous semble moins digne d'admiration que le reste. 
Qu'y a-t-il d'etonnant, en effet, qu'apres avoir affronte tant de perils pour la cause de la verite, 
il l'ait confessee par ecrit? Mais voici quelque chose que je me reprocherais de passer sous 
silence, dans un temps, surtout, ou l'esprit de conciliation semble nous etre completement 
etranger. Le trait que je veux raconter sera une lecon pour ceux d'entre vous qui s'efforcent 
d'honorer Athanase par l'imitation de ses exemples. Comme d'une seule et meme eau se 
separe non seulement la portion qu'a laissee dans la fontaine celui qui s'y abreuve, mais aussi 
toutes les gouttes qui s'echappent entre ses doigts ; de meme se detachaient de nous, non 
seulement les partisans d'erreurs impies, mais encore des hommes d'une piete eminente, et 
cela, non pas dans des points secondaires et sans importance, mais dans les termes, lesquels, 
en realite, tendaient exactement au meme sens. Pour formuler la distinction entre la nature de 
la Divinite et les attributs des trois Personnes, nous disions : Une essence unique, trois 



hypostases. Les Latins l'entendaient de meme; mais a cause de l'indigence de leur langue qui 
n'offrait point de terme correspondant, ils ne pouvaient distinguer l'hypostase de l'essence ; de 
sorte que, pour ne point paraitre reconnaitre trois substances, a notre mot hypostase ils 
substituerent le mot personne. Que resulta-t-il de la? Une querelle ridicule, ou plutot 
deplorable. Cette vide et creuse dispute de mots sembla recouvrir une difference dans la foi. 
Des esprits avides de discordes imaginerent que le sabellianisme etait cache sous les trois 
Personnes, et l'arianisme sous les trois hypostases. Bref, l'aigreur s'en melant, une minutie alia 
se grossissant chaque jour et devint un monstre; le monde se vit sur le point d'etre mis en 
lambeaux avec les malheureuses syllabes. Ce bienheureux, ce veritable homme de Dieu, ce 
grand guide des ames, entendait et voyait tout cela : il ne crut pas devoir negliger ces 
dissensions miserables, absurdes, mais qui enfin menacaient de dechirer le Verbe. II se hate 
d'apporter remede au mal. Que fait-il? II fait venir chaque partie, et l'ecoute avec douceur et 
bonte ; il pese scrupuleusement le sens des mots, s'assure qu'il est identique quant a la 
doctrine, et alors il n'hesite pas a laisser a chacun l'emploi de termes differents, pour les unir 
dans la realite de la foi. 

Celte charite, cet amour de l'unite et de la paix sont des vertus infiniment plus utiles que ces 
travaux et ces discours, impatiens de publicite, inspires par un zele qui n'est pas exempt 
d'ambition, et qui par consequent court risque d'innover en matiere de foi. Je les mets 
egalement au-dessus des veilles nombreuses, des rudes cilices, saints exercices de la 
penitence, mais dont tout le profit se concentre en ceux qui les pratiquent. Je les estimerai 
meme autant que les exils et les dangers par lesquels Athanase s'est couvert de gloire. Ce zele 
et ces travaux qui avaient ete la cause de ses malheurs, delivre de malheur, il les retrouve. La 
vertu qui possede tout son etre, il travaille sans relache a la faire passer chez autrui : soutenant 
les uns par 1 'encouragement des eloges, frappant les autres d'une main legere et paternelle ; 
stimulant l'indolence, reprimant l'ardeur immoderee ; prevenant les chutes, ou apprenant a 
ceux qui tombent comment on se releve; simple de moeurs, mais riche et varie dans l'art de 
gouverner les ames ; sage dans ses discours, et plus sage encore dans ses pensees; s'il avait 
affaire aux petits, s'abaissant a leur portee ; s'il lui fallait traiter avec des esprits plus eleves, 
s'elevant h leur hauteur ; hospitalier ; suppliant pour son peuple ; fleau du vice ; reunissant en 
lui seul tout ce dont les paiens decorent le caractere de leurs innombrables dieux. Ajouterai-je, 
guide tutelaire des femmes mariees et des vierges, pacifique, reconciliateur, ouvrant la voie du 
ciel a ceux qui emigrent de ce monde dans l'autre. O quelle abondance de mots sa vertu me 
suggere, quand je m'efforce, mais en vain, de l'embrasser dans un seul terme? 

Apres avoir accompli cette carriere ; apres s'etre dirige lui-meme et avoir dirige les autres de 
telle sorte que sa vie etait une regie des moeurs pour tous les eveques, comme ses croyances 
etaient le type de l'orthodoxie, quel prix retirera-t-il enfin de sa piete? car c'est la, apres tout, 
la grande question. Une heureuse vieillesse clot sa vie, et il va rejoindre ses peres, les 
Patriarches et les Prophetes, les Apotres et les Martyrs, et tous ceux qui souffrirent pour la 
verite. On peut lui composer une epitaphe de quelques mots, en disant qu'a la sortie de ce 
monde il recueillit des honneurs infiniment plus magnifiques que ceux qui avaient 
accompagne son entree a Alexandrie. Sa mort fit couler des larmes abondantes, et il laissa 
dans tous les coeurs de glorieux souvenirs, plus durables que ceux qui sont confies aux 
monuments materiel s. 

O tete chere et sacree, illustre et venerable eveque, qui possediez, entre tant d'autres dons, une 
convenance exquise dans la parole comme dans le silence, mettez maintenant un terme a ce 
discours, reste, sans doute, bien loin de la magnificence des louanges qui vous sont dues, mais 
ou nos efforts n'ont certes pas ete epargnes. Puissiez-vous laisser tomber sar nous an regard 



propice, gouverner ce peuple, et le conserver adorateur parfait de la Tres Sainte Trinite ! Pour 
moi, si je sois destine a voir nos discordes se calmer et la paix regner de nouveau dans 
l'Eglise, obtenez que ma vie se prolonge, et daignez diriger vous-meme le troupeau qui m'est 
confie. Mais si nos orages s'eternisent, oh ! je vous en supplie, rappelez-moi, enlevez-moi, et 
ne refusez pas de me menager une place a vos cotes et parmi vos semblables, quelque haute 
que soit cette faveur que j'implore au nom de Notre-Seigneur Jesus-Christ, a qui appartiennent 
la gloire, l'honneur et la domination dans les siecles des siecles. Ainsi soit-il. 

Notes : 

[I] H. Cor. iii, 10. 

[2] Allusion a Georges, ne en Cappadoce, qui fut le plus ardent ennemi dAthanase, et qui 

occupa meme son siege. Plus loin, dans le discours, il sera nomme et fletri avec une sainte 

energie. 

[3] Prov. xxvi, 9. 

[4] Allusion a un Gregoire qui, apres l'exil dAthanase, fut eleve sur son siege par les ariens, 

puis expulse a son tour et remplace par Georges de Cappadoce. 

[5] Reg. xv. 

[6] Le lecteur se souvient de cet Arsene quAthanase fut accuse d'avoir tue en lui arrachant un 

bras par la puissance de la magie, et qui se presenta parfaitement portant aux eveques reunis a 

Tyr en 535. 

[7] Job, ix, 24. 

[8] Ps., xxxiii, 22. 

[9] Ps., cxxiv, 3. 

[10] Par leur detachement de tous les liens- qui captivent les autres hommes, par leur 

exterieur, leur costume, leur genre de vie, les moines d'Orient avaient plus d'une similitude 

avec les philosophes mystiques dAlexandrie. Aussi leur donnait-on souvent le nom de 

philosophes; mais cette philosophic, cet amour de la sagesse, dont parle saint Gregoire de 

Nazianze, se trouvait accompagnee chez quelques-uns d'un esprit d'independance qui les 

portait a ne pas assez tenir compte des prescriptions episcopales. 

[II] Ps., cxl, 10. 
[12] Eccl. iii, 1. 

[13] Selon les uns, cet eveque etait Eusebe de Nicomedie; selon les autres, Eusebe Pamphile. 

[14] Eccl. V, 1. 

[15] Jer. iv, 22. 

[16] Jer. x, 2. 

[17]Isaiei, 91. 

[18] Aggee, ii, 7. 

[19] Hebr, xii, 26. 

[20] Ce passage parait se referer, telle est du moins l'avis du commentateur dans l'edition des 

Benedictins, a la conduite des moines qui, par zele pour la foi, avaient cm devoir se separer de 

saint Gregoire. 

[21] Saint Gregoire attribue aux Chretiens la fin sinistre de Georges, et ces outrages 

bizarrement cruels qui raccompagnerent. Cependant, s'il fallait en croire Zosime, 1. v, c. 7, 

Julien, dans sa lettre aux Alexandrins, affirme que Georges fut traite de la sorte pour avoir 

depouille les temples des idoles. 

[22] Le Nil coule de Choeree vers Alexandrie; mais ce fleuve populaire qui, durant tout un 

jour, se repandit au devant dAthanase, sortait au contraire dAlexandrie pour se diriger vers 

Choere- 

[23] Athanase fut trois fois exile : sous Constantin, sous Constance, sous Julien. 

[24] L'empereur Jovien. 



Premier discours theologique 

Nomenclature Migne : Discours XXVII 

Source : Gallay 1995 

Numerisation et mise en ligne : sur le site de l'association et des editions Jacque Paul Migne 

http : //www . migne. fr/gregoire_de_nazianze_di scour s_27. htm 

Adresse aux disciples d'Eunome 

1. Je m'adresse ici a ceux qui sont si habiles a parler. Et, pour commencer, je citerai ce mot de 
l'Ecriture: «Me voici contre toi, insolente» (Jr 50, 31) - au point de vue de votre 
enseignement, de votre maniere d'ecouter, de vos reflexions. II y a en effet des hommes, oui, 
il y en a qui, a nos paroles, sentent des demangeaisons aux oreilles (cf. 2 Tm 4, 3), a la langue 
et meme, je le vois, aux mains; ils n'aiment que les paroles profanes et vides, les discussions 
qui proviennent d'une fausse science et les disputes de mots qui ne menent a rien d'utile. C'est 
par ces termes que l'apotre Paul designe tout ce qu'il y a dans les paroles de superflu et 
d'indiscret, lui le heraut et le defenseur de la parole concise, lui le disciple et le maitre de 
simples pecheurs. Les hommes dont je parle, qui ont une langue agile et habile a choisir des 
paroles recherchees et agreables, que ne s'occupent-ils plutot de Taction! Au bout de quelque 
temps peut-etre seraient-ils moins des sophistes, des gens bizarres et extravagants qui font des 
pirouettes sur les mots, pour employer une expression grotesque dans un sujet grotesque. 
[PAGE 26] Dieu est a chercher dans la foi et la piete 

2. Ils ont banni de leur conduite toute piete et n'ont en vue qu'une seule chose: les difficultes 
qu'ils pourront soulever ou resoudre (cf. 1 Tm 6, 4), comme ces gens qui, sur les theatres, se 
livrent a des combats devant le public, non point pour vaincre selon les regies de la lutte, mais 
pour en imposer aux ignorants et pour arracher les applaudissements. II faut que toutes les 
places publiques resonnent du bourdonnement de leurs paroles, que tous les banquets soient 
rendus fatigants par un ennuyeux bavardage, que toutes les fetes ne soient plus des fetes, mais 
qu'elles soient pleines de tristesse, que dans toutes les afflictions on ait pour se consoler un 
malheur plus grand: celui de leurs discussions, que Ton voie le trouble dans tous les gynecees, 
habitues pourtant a la simplicity, que la pudeur se fane et disparaisse dans l'empressement 
pour la discussion. 

Puisque telle est la situation, puisque le mal est absolument intolerable et que notre grand 
mystere risque de se reduire a une miserable dexterite de langage - allons! que les espions qui 
sont ici nous supportent, nous dont le coeur paternel est emu et dont les sens sont troubles, 
selon l'expression du divin Jeremie (cf. Jr 4, 19). Qu'ils recoivent, sans protester, ce que nous 
allons dire; qu'ils retiennent quelque temps leur langue, s'ils le peuvent, et qu'ils nous pretent 
l'oreille. 

D'ailleurs, vous n'avez aucun dommage a craindre. En effet, ou bien notre parole frappera vos 
oreilles et produira quelque fruit pour votre bien (car le semeur seme la parole dans toute 
intelligence, mais c'est seulement l'intelligence [PAGE 27] belle et feconde qui porte des 
fruits), ou au contraire vous vous en irez en rejetant dedaigneusement notre parole, en 
trouvant plus ample sujet de nous contredire et de nous insulter, et cela augmentera votre 
regal. Ne vous etonnez pas s'il m'arrive de dire quelques paroles qui vous deconcertent et qui 
soient contraires a vos usages, vous qui vous faites fort de tout savoir et de tout enseigner, 
avec tant de bravoure et de generosite - je ne dis pas: avec tant d'ignorance et d'arrogance, 
pour ne pas vous peiner. 



Le mystere de Dieu 

3. Ce n'est pas a tout le monde, sachez-le, ce n'est pas a tout le monde qu'il appartient de 
discuter sur Dieu; ce n'est pas quelque chose qui s'achete a bas prix et qui est le fait de ceux 
qui se trainent a terre. J'ajouterai: ce n'est ni toujours, ni devant n'importe qui, sur toute chose 
que Ton peut discuter, mais a certains moments, devant certaines personnes et dans une 
certaine mesure. Ce n'est point a tout le monde qu'il appartient de discuter sur Dieu, mais a 
ceux qui sont deja eprouves, qui sont avances dans la contemplation et qui, avant tout, ont 
purifie leur ame et leur corps, ou tout au moins travaillent a les purifier. En effet, toucher la 
Purete, sans etre pur, c'est peut-etre aussi imprudent que de regarder un rayon de soleil avec 
des yeux malades. 

[PAGE 28] 

A quel moment peut-on discuter? Lorsque la boue et le trouble du monde exterieur nous 
laissent du repit, lorsque la partie qui doit commander en nous n'est pas melee aux images 
pleines de soucis et fuyantes; car ce serait comme si nous melangions une belle ecriture a des 
griffonnages ou des parfums a de la boue. II faut en effet avoir vraiment du loisir, et ainsi 
connaitre Dieu et, lorsqu'on aura fixe le temps pour cela (cf. Ps 74, 3), apprecier l'exactitude 
de la doctrine de Dieu. 

Devant qui peut-on discuter? Devant ceux qui traitent ces choses serieusement et non pas 
comme une affaire banale; il ne faut pas en discuter devant ceux qui ne voient la qu'un 
bavardage agreable apres les courses, les spectacles, les chansons, les festins, les debauches, 
et qui considerent comme un element de leurs plaisirs les propos futiles tenus sur ces 
questions et l'habilete des objections. Sur quoi faut-il discuter, et dans quelle mesure? Sur les 
questions qui sont a notre [PAGE 29] portee et en tenant compte des habitudes d'esprit et de la 
capacite de l'auditoire; sinon, de meme que les sons trop aigus ou les aliments trop lourds 
fatiguent les oreilles ou le corps - ou, si vous preferez, de meme que les fardeaux trop pesants 
font mal a ceux qui les portent et que les pluies trop abondantes sont nuisibles a la terre, de 
meme les auditeurs, accables et surcharges par des paroles en quelque sorte trop lourdes, 
perdront meme les forces qu'ils avaient auparavant. 
La presence de Dieu 

4. Je ne dis point, evidemment, qu'il ne faut jamais penser a Dieu; j'y insiste, car ceux qui sont 
toujours enclins a s'irriter promptement pourraient s'en prendre encore a nous! II faut rappeler 
a son esprit la pensee de Dieu plus souvent que Ton ne respire; il faut, si Ton peut dire, ne faire 
que cela. 

Oui, je suis de ceux qui approuvent la recommandation qui nous est faite de nous exercer a 
penser a Dieu jour et nuit (Ps 1, 2), de le celebrer «le soir, le matin et a midi» (Ps 54, 18), de 
«benir le Seigneur en tout temps» (Ps 33, 2), ou encore, s'il faut reprendre la parole de Moise, 
de travailler a nous purifier par ce souvenir «en nous couchant, en nous levant, en voyageant» 
(Dt 6, 7), dans toutes nos actions. 

Ainsi, je ne defends pas de penser continuellement a Dieu, mais de discuter sur Dieu; je ne 
defends meme pas de discuter sur Dieu, comme si c'etait la un acte d'impiete, mais de le faire 
hors de propos; je ne defends pas d'enseigner, mais de depasser la mesure. Le miel, tout miel 
qu'il soit, ne provoque-t-il pas des vomissements si on l'absorbe en trop grande quantite (Pr 
25, 27)? N'y a-t-il pas un temps pour toute chose (Qo 3, 1), comme je le crois avec Salomon? 
Les belles choses ne cessent-elles pas d'etre belles quand elles ne viennent pas a point: par 
exemple, une fleur est, en hiver, tout a fait insolite, de meme une parure d'homme pour des 
femmes ou une parure de femme pour des hommes, de meme la geometrie quand on est dans 
l'affliction et les larmes dans un festin. Et nous dedaignerons d'attendre le moment favorable 
uniquement quand il faut le plus tenir compte de l'opportunite? 
[PAGE 30] 
Parler saintement des choses saintes 



5. Non, mes amis et mes freres; car je vous appelle encore freres, bien que vous n'ayez pas des 
sentiments fraternels; non, ne pensons pas ainsi! N'imitons pas les chevaux fougueux et retifs 
en rejetant notre cavalier, qui est la reflexion, en repoussant la prudence, qui nous sert 
heureusement de frein, en courant loin de la borne. 

Mais discutons en restant dans nos limites; ne nous precipitons pas en Egypte, ne nous 
laissons pas entremer en Assyrie, ne chantons pas le cantique du Seigneur sur une terre 
etrangere (cf. Ps 136, 4), je veux dire devant n'importe quels auditeurs, etrangers ou de chez 
nous, amis ou ennemis, reflechis ou irreflechis, qui observent nos oeuvres avec le plus grand 
soin, qui voudraient voir nos maux se transformer d'etincelle en flamme; cette flamme, ils 
l'allument en cachette, ils l'attisent, l'elevent de leur souffle jusqu'au ciel et la font monter plus 
haut que la flamme de Babylone - laquelle brulait tout ce qui l'entourait (cf. Dn 3,22). Ne 
trouvant pas la force dans leurs dogmes, ils la cherchent dans nos points faibles: voila 
pourquoi, comme les mouches sur les plaies, ils s'attachent a ce qu'il faut appeler nos 
malheurs ou nos fautes. 

Nous, du moins, cessons de nous meconnaitre et ne dedaignons pas la reserve en ce domaine. 
S'il n'est pas possible de mettre fin a nos dissentiments, accordons-nous au moins pour parler 
d'une maniere mystique des choses mystiques et d'une maniere sainte des choses saintes, pour 
ne pas jeter a des oreilles profanes ce qu'on ne doit pas livrer au public, et pour eviter que les 
adorateurs des divinites, les serviteurs des fables et des pratiques honteuses paraissent plus 
respectueux que nous, car ils donneraient leur sang plutot que de livrer quelques mots a des 
non-inities. Sachons que s'il y a une reserve a garder dans le vetement, la conduite, le rire, la 
demarche, il [PAGE 31] y en a une aussi a garder dans la parole et dans le silence, car nous 
venerons la Parole entre les autres noms et les autres puissances de Dieu. Que notre amour de 
la discussion reste done en de justes limites. 
Generation du Verbe de Dieu 

6. Pourquoi un auditeur malveillant entendra-t-il parler de la generation ou de la creation de 
Dieu, de Dieu tire du neant, de separation, de division et d'analyse? Pourquoi etablissons-nous 
comme juges nos accusateurs? Pourquoi mettons-nous l'epee dans la main de nos adversaires? 
A ton avis, de quelle facon et dans quel esprit accueillera-t-il des propos sur la Divinite, celui 
qui approuve que Ton commette l'adultere et que Ton corrompe les enfants, celui qui adore les 
vices, celui dont la pensee ne peut s'elever au dessus du corps, celui qui hier et avant-hier s'est 
donne des dieux celebres par leurs turpitudes? Ne les accueillera-t-il pas d'une facon toute 
materielle, honteuse, stupide, suivant son habitude? Ne fera-t-il pas servir ta theologie a la 
defense de ses dieux et de ses passions a lui? Si en effet nous discreditons nous-memes les 
mots que nous employons, nous aurons [PAGE 32] bien de la peine a persuader aux paiens de 
devenir philosophe avec nous! Et si d'eux-memes ils savent inventer le mal, quand eviteront- 
ils celui que nous leur presentons? 

Voila le resultat de la guerre que nous nous sommes faite les uns aux autres; voila ce que nous 
ont valu ces gens qui defendent le Verbe plus que le Verbe ne le veut; ils sont comme des fous 
qui mettent le feu a leurs maisons, dechirent leurs enfants ou chassent leurs parents, les 
prenant pour des etrangers. 
Pourquoi cette demangeaison? 

7. Apres avoir eloigne ceux qui sont etrangers a notre foi, apres avoir envoye dans le troupeau 
des pourceaux la nombreuse legion (cf. Lc 8, 26-39) qui se jette a la mer, portons en second 
lieu notre regard sur nous-memes, et perfectionnons en nous le theologien, comme on donne 
la beaute a une statue en la polissant. Reflechissons d'abord sur les points suivants: Que 
signifient une pareille emulation pour discuter, une pareille demangeaison de parler? Qu'est- 
ce que cette maladie, cette fringale d'un nouveau genre? Pourquoi, si nous avons attache les 
mains, avons-nous arme les langues? 



Au lieu de louer ceux qui pratiquent l'hospitalite; au lieu d'admirer ceux qui observent l'amour 
fraternel ou l'amour conjugal, ceux qui gardent la virginite, ceux qui nourrissent les pauvres, 
ceux qui chantent des Psaumes, ceux qui [PAGE 33] passent des nuits entieres debout, ceux 
qui versent des larmes; au lieu de reduire notre corps par le jeune; au lieu de nous elever vers 
Dieu par la priere; au lieu de soumettre la partie inferieure de notre etre a la partie superieure, 
je veux dire la poussiere a l'esprit, comme doivent le faire ceux qui jugent equitablement le 
compose que nous sommes; au lieu de faire de la vie une meditation de la mort; au lieu de 
maitriser nos passions en nous souvenant de la noblesse que nous tenons d'en-haut au lieu de 
refrener la colere, quand elle s'enfle et s'exaspere, et de contenir le desir de nous elever qui 
nous jette a bas (cf. Ps 72,18), la tristesse inconsideree, le plaisir grassier, le rire impudique, 
les regards desordonnes, l'avidite de tout entendre, le bavardage, les pensees absurdes, et tout 
ce que l'Esprit mauvais prend en nous pour s'en servir contre nous - lui qui essaye de faire 
entrer la mort par nos fenetres, comme dit l'Ecriture (Jr 9, 20), c'est-a-dire par nos sens. 
Au lieu done d'agir de la sorte, nous faisons tout le contraire: nous assurons la liberte aux 
passions des autres, comme les rois accordent des conges apres la victoire; il suffit qu'on se 
mette de notre parti et qu'on attaque Dieu avec plus d'audace ou plus d'impiete; nous payons 
le mal d'une recompense mauvaise: en echange de l'impiete, nous permettons de tout dire. 
La demeure de Dieu 

8. Et maintenant, toi qui es raisonneur et bavard, je vais t'interroger quelque peu. «Reponds», 
comme dit a Job celui [PAGE 34] qui rend ses oracles au milieu de la tempete et des nuages 
(cf. Jb 38, 1). 

Y a-t-il plusieurs demeures aupres de Dieu, comme tu le sais, ou une seule? — Plusieurs, 
concederas-tu evidemment, et non une seule. — Toutes doivent-elles etre occupees, ou 
seulement quelques-unes, si bien qu'il y en aurait qui seraient vides et preparees inutilement? 

— Toutes doivent etre occupees, car Dieu ne fait rien en vain. — Pourrais-tu me dire quelle 
idee tu te fais de cette demeure: la consideres tu comme le repos et la gloire reserves la-haut 
aux bienheureux, ou autrement? — Je ne la considere pas autrement. 

Puisque nous voila d'accord sur ce point, continuons notre recherche. Ce qui nous fait recevoir 
dans ces demeures, est-ce quelque chose, comme je le crois, ou n'est-ce rien? — C'est quelque 
chose, certainement! — Qu'est-ce done? — C'est qu'il y a differents genres de vie que Ton 
peut choisir et qui, en accord avec la foi, menent soit a une demeure, soit a une autre, c'est ce 
que nous appelons des «voies». - Doit-on passer par toutes ces voies ou par quelques-unes? 

— Si le meme homme le pouvait, il serait bon qu'il passat par toutes les voies; sinon, par le 
plus grand nombre possible, ou tout au moins par quelques-unes; et meme ce serait beaucoup, 
je crois, d'en suivre une seule parfaitement. — Bien juge. 

[PAGE 35] 

Mais quand tu entends dire qu'il n'y a qu'une seule voie et qu'elle est etroite, que signifient ces 
mots, a ton avis? — II n'y a qu'une voie, du point de vue de la vertu; elle est unique, meme si 
elle se divise en plusieurs branches ;elle est etroite a cause des sueurs qu'elle fait repandre et 
parce que peu de gens la suivent, si on les compare avec la foule de ceux qui suivent la voie 
opposee, celle du mal. 

C'est aussi mon avis. Alors, mon ami, s'il en va de la sorte, pourquoi condamnez-vous notre 
doctrine, comme etant trap pauvre, et pourquoi laissez-vous de cote toutes les autres voies 
pour vous porter et vous jeter sur une seule, que vous croyez celle de la discussion et de la 
speculation, et que j'appelle, moi, celle du bavardage et du charlatanisme? Ecoutez les 
reprimandes de Paul qui, apres avoir enumere les differents dons spirituels, fait d'amers 
reproches sur ce sujet: «Tout le monde est-il apotre, s'ecrie-t-il, tout le monde est-il 
prophete?» et la suite (1 Co 12, 29). 
Interpellation des heretiques 



9. Mais, soit. Tu es un etre superieur, tu es plus que superieur, tu es au-dessus des nuages, si 
tu le veux, tu contemples les realites invisibles, tu entends «des paroles ineffables» (2 Co 12, 
4); tu es enleve dans les airs apres Elie, tu as l'honneur de voir Dieu apres Moise, tu es ravi au 
ciel apres Paul; mais comment peux-tu, en un jour, former les autres a la saintete, choisir des 
theologiens, leur insuffler, pour ainsi dire, ta science et faire sieger tant d'assemblees de 
savants improvises? Pourquoi captives-tu les simples dans tes [PAGE 36] toiles d'araignees 
comme si tu faisais preuve ainsi d'habilete et de noblesse? Pourquoi excites-tu les guepes 
contre notre foi? 

Pourquoi nous opposes-tu a la hate une nuee de raisonneurs, qui rappellent les geants des 
fables de jadis? Pourquoi as-tu rassemble tous les hommes legers et laches que tu as pu 
trouver, comme un tas d'immondices dans un meme egout? Pourquoi les as-tu rendus encore 
plus effemines par tes flatteries et as-tu fonde une officine d'un nouveau genre, ou tu tires 
habilement profit de leur folie? Tu me contredis encore? II n'y a done que la contradiction qui 
compte pour toi? II faut maitriser ta langue! Ne peux-tu done retenir les paroles que tu es pret 
a enfanter? Tu as bien d'autres sujets de discussions ou tu pourras t'illustrer; fais deriver ta 
maladie de ce cote si tu veux faire quelque chose d'utile. 
Occupez-vous des theses pa'i'ennes 

10. Attaque-moi plutot le silence prescrit par Pythagore, les feves orphiques et cette nouvelle 
arrogance qu'ils met-[PAGE 37]tent dans la formule: «Le maitre l'a dit.» Attaque les Idees de 
Platon, les passages et les voyages de nos ames dans differents corps, la reminiscence et les 
vilaines amours que les beaux corps font naitre dans les ames. Attaque chez Epicure 
l'atheisme, les atomes et le plaisir indigne d'un philosophes; chez Aristote, la Providence si 
mesquine, la subtilite, l'affirmation que l'ame est mortelle et les dogmes qui sont a la portee 
des humains; chez les philosophes du Portique, la gravite hautaine; chez les cyniques, l'avidite 
et le vagabondage. Attaque le vide et le plein, et tous les radotages qu'ils debitent sur les 
sacrifices, les idoles, les genies bienfaisants et malfaisants, la divination, revocation des dieux 
et des morts, la puissance des astres. 

Si tu refuses de t'occuper de ces questions parce qu'elles ont peu d'importance ou qu'on en a 
souvent parle; si tu te retournes vers toi-meme et cherches a t'illustrer de ce cote, la encore je 
te montrerai de larges voie. Etudie done le monde ou les mondes, la matiere, l'ame, les etres 
raisonnables bons et mauvais, la resurrection, le jugement, la retribution, les souffrance du 
Christ. Dans ce domaine, si tu reussis, ce sera une oeuvre utile; et si tu echoues, cela ne 
presente pas de dangers. D'ailleurs, notre but est d'atteindre Dieu, maintenant d'une maniere 
partielle, mais un peu plus tard peut-etre d'une maniere plus complete, dans le Christ Jesus 
lui-meme, notre Seigneur a qui est la gloire pour les siecles. Amen. 

Discours funebre en l'honneur du grand Basile, 
eveque de Cesaree de Cappadoce 

Nomenclature Migne : Discours XLIII 

Source : Boulenger 1908 

Numerisation et mise en ligne : Oeuvre numerisee par Marc Szwajcer, sur le site de Remacle 

http://remacle.org/bloodwolf/eglise/gregoire/basile .htm 

I. [ii II devait done, apres nous avoir toujours propose tant de sujets a traiter, le grand Basile, 
— car il etait fier de mes discours plus qu'aucun orateur ne le fut jamais des siens, — s'offrir 
aujourd'hui en personne a nous, comme une tres grande matiere a exercice pour ceux qui 
s'adonnent aux discours. mCar j'estime que, si un orateur jaloux d'essayer son talent desirait 
l'apprecier a sa mesure en se proposant un sujet entre mille, comme font les peintres pour les 
tableaux qui servent de modeles, il ecarterait seulement celui-ci, le trouvant au-dessus de 
l'eloquence, et choisirait dans les autres le premier ; [3] tant e'est un travail que l'eloge de cet 



homme, je ne dis pas pour nous qui sommes depuis longtemps degage de toute pretention, 
mais encore pour ceux-la dont l'eloquence est la vie, et qui n'ont qu'un seul et unique souci, 
celui de se distinguer dans ce genre de sujets ! C'est mon opinion sur ce point, et je crois 
qu'elle est parfaitement fondee. [4] D'un autre cote, je me demande pourquoi autre objet je 
pourrais faire appela l'eloquence, si je n'en usais au- 6i jourd'hui, el par quel moyen je 
pourrais etre plus agreable a moi-meme, aux panegyristes de la vertu, et aux lettres elles- 
memes, qu'en admirant cet homme. Car pour moi ce sera un moyen convenable d'acquitter 
une dette : si un tribut est du a ceux qui, entre autres merites, ont eu celui de la parole, c'est la 
parole. [5] Ceux-la pourront trouver tout ensemble un plaisir et un encouragement a la vertu 
dans ce discours ; car je sais que faire l'eloge d'une chose, c'est en accroitre evidemment la 
portee [cf. note]. Et pour les lettres memes, dans l'un et l'autre cas, la chose pourra aller bien : 
si elles approchent du merite, elles auront manifeste leur puissance ; si elles demeurent 
beaucoup au-dessous, ce qui est inevitable dans l'eloge de celui-la, elles auront montre par le 
fait leur insuffisance, et que celui qui est loue est superieur a la force de l'eloquence. 

II. [i]Donc les raisons qui m'ont fait prendre la parole et m'ont engage dans celte entreprise, 
les voila. Si je l'aborde avec tant de retard et apres tant de panegyristes qui ont prononce son 
eloge en particulier et en public, que nul ne s'en etonne. Mais qu'elle pardonne, cette ame 
divine et digne en tous points de mon respect, aujourd'hui comme hier. [21 Tout comme au 
temps ou, etant avec nous, il redressait en moi bien des defauts, au nom des droits de l'amitie 
et d'une loi superieure (je n'ai pas a rough de parler ainsi, puisqu'il etait, et pour tout le 
monde, une regie de vertu); ainsi, meme eleve au-dessus de nous, il nous sera misericordieux. 
Puissent pardonner aussi, ceux qui dans vos rangs sont les plus chauds panegyristes de cet 
homme. 63 si toutefois il est quelqu'un qui soit plus chaud qu'un autre, et si au contraire ce 
n'est pas ici le seul point ou tous font accorder leur estime, l'eloge de Basile. 

[31 Car ce n'est point par negligence que nous avons differe notre devoir. A Dieu ne plaise que 
nous ayons pu negliger a ce point les droits de la vertu ou ceux de l'amitie ! Ce n'est pas non 
plus par la pensee qu'a d'autres plutot qu'a nous convenait cet eloge. Mais d'abord, j'hesitais 
devant ce discours (car on dira la verite), avant d'avoir comme ceux qui s'approchent des 
choses saintes purifie ma voix et ma pensee. mEt puis, vous le savez sans doute et pourtant je 
vais vous le rappeler, dans l'intervalle nous avons eu a nous occuper de la vraie doctrine mise 
en peril, a la suite d'une heureuse violence et apres avoir quitte le pays, peut-etre en 
conformite avec Dieu, et non sans l'approbation de ce genereux defenseur de la verite, qui 
n'avait d'autre aspiration que de precher la doctrine pieuse, salut du monde entier. [5] Quant 
aux choses du corps, peut-etre ne dois-je meme pas avoir l'audace d'en parler a un homme 
genereux et superieur a son corps avant d'emigrer d'ici, et qui ne voulait pas que ces liens 
pussent porter atteinte aux biens de fame. 

Mais restons-en la dans cette justification. Je ne crois meme pas qu'il nous soit necessaire de 
la prolonger, puisque nous nous adressons a lui et a des hommes qui sont bien au courant de 
nos affaires. [6] Nous avons maintenant a aborder l'eloge, en mettant le Dieu meme de celui-la 
en tete de ce discours, afin que les eloges ne soient pas un outragea l'homme et que nous 
n'arrivions pas trop en retard sur les autres, bien que nous soyons 65 tous egalement loin de lui, 
comme par rapport au ciel et aux rayons du soleil ceux qui les regardent. 

III. fii Si je le voyais tirer vanite de la naissance et des avantages de la naissance, ou de 
quelqu'une des choses tout a fait petites dont s'enorgueillissent les gens qui regardent par 
terre, il y aurait un nouveau catalogue de heros a vous faire voir. Que de traits nous pourrions 
emprunter a ses ancetres pour les amasser sur lui ! Nous enleverions meme a l'histoire toute 
superiorite sur nous, et nous aurions du moins l'absolue superiorite d'emprunter notre 
illustration non pas aux fictions de la fable, mais a des faits seuls, et qui ont eu beaucoup de 
temoins. [21 Nombreux sont les recits que le Pont nous fournit du cote paternel, et nullement 
inferieurs aux merveilles que l'antiquite y rattache et qui remplissent entierement et l'histoire 



et la poesie; nombreux aussi, ceux que nous offre mon pays que voici, la noble Cappadoce, 
non moins fertile en beaux jeunes gens qu'en beaux coursiers. m Des lors a la lignee du pere 
nous pouvons opposer celle de la mere. Charges militaires, fonctions civiles, dignites a la cour 
des empereurs; et de plus, fortune, elevation du rang, honneurs publics, eclat de l'eloquence, 
qui en a eu davantage ou de plus grands? [4] Aussi nous, s'il nous etait permis d'en parler a 
notre gre, nous tiendrions pour neant les Pelopides, les Cecropides, les Alcmeonides, les 
Kacides, les Heraclides, et ceux que rien ne surpasse, qui n'ayant point de merites personnels 
a proclamer au grand jour, se refugient dans l'obscur, et rattachent leurs origines a des 
demons, a des dieux et a des mythes dont le cote le 67 plus noble ne merite pas creance et qui 
sont infames dans ce qu'ils ont de vrai. 

IV. [i] Mais puisque nous avons a parler d'un homme qui estimait que c'est d'apres l'homme 
qu'on juge la noblesse, et qui n'admettait point que, puisque les formes et les couleurs, les 
chevaux de race et les betes de rebut ne tirent leur prix que d'eux-memes, nous nous fassions 
peindre sous des traits pris au dehors, il y a une ou deux des qualites qu'il tenait de son 
origine, qui ne faisaient plus qu'un avec sa vie et dont il aimerait tout specialement a entendre 
parler, que je vais vous dire, et puis j'en arriverai a lui. 

f2i Les families et les individus ont chacun un trait caracteristique et une histoire, petite ou 
plus grande, semblable a un heritage paternel d'origine lointaine ou proche et qui se transmet a 
ceux qui suivent ; lui, dans l'une et l'autre lignee, c'est la piete qui est sa marque; c'est ce que 
va montrer maintenant le discours. 

V. [i] II y eut une persecution, la plus formidable et la plus terrible. Vous la connaissez, je 
parle de celle de Maximin, qui venu apres plusieurs persecuteurs recents, les fit tous paraitre 
humains par son debordement d'arrogance et ses pretentions a s'attacher l'empire de l'impiete. 
Mais il fut vaincu par beaucoup de nos athletes qui lutterent jusqu'a la mort, et tout pres de la 
mort, epargnes assez pour survivre a la victoire et ne pas succomber a la lutte, et pour rester 
aux autres comme maitres dans la vertu ; [2] temoins vivants, steles animees, predications 
muettes ; et avec tous ceux que Ton comptait, les aieuls paternels de celui-ci. 69 qui s'etaient 
exerces dans toutes les voies de la piete et a qui cette circonstance ajouta une belle couronne. 
Car ils s'etaient prepares et disposes de facon a subir volontiers toutes les epreuves pour 
lesquelles le Christ couronne ceux qui imitent le combat qu'il a livre pour nous. 

VI. [i] Mais comme il fallait que leur lutte fut aussi conforme a la loi ; — or la loi du 
martyre, c'est de ne point aller de plein gre au-devant de la lutte, par management pour les 
persecuteurs et les faibles, mais quand on y est de ne pas se derober : car dans le premier cas 
c'est temerite et dans l'autre lachete, — ainsi, pour rendre hommage au legislateur, que vont- 
ils imaginer? ou plutot vers quel but les mene la Providence qui dirigeait tous leurs conseils? 
C'est dans une foret des montagnes du Pont — et les forets y sont nombreuses et profondes et 
des plus etendues — qu'ils vont se refugier, n'ayant avec eux que tres peu de gens pour aider a 
la fuite et veiller a la subsistance. pj Que d'autres admirent la longueur du temps, car en tout 
leur exil dura, dit-on, jusqu'a la septieme annee environ, et un peu davantage; et ce qu'il y 
avait dans ce regime, pour des corps bien nes, de dur et d'etrange, comme il est vraisemblable, 
les incommodites du plein air avec le froid, le chaud, la pluie ; le desert sans amis et 
l'isolement et l'abandon ; et ce qu' il en resultait de souffrance pour des gens qu'un nombreux 
cortege comblait d'egards ; [3] pour moi, il y a quelque chose de plus grand que cela et plus 
admirable, que je m'en vais vous dire; et on ne sera pas incredule, a moins de ne rien voir de 
grand dans les persecutions et les dan- 71 gers encourus pour le Christ, par une erreur de 
pensee des plus dangereuses. 

VII. mils souhaitaient aussi quelque chose pour le plaisir, ces nobles personnages, fatigues a 
la longue et rebutes de leur necessaire. Et leur langage ne fut point celui des Israelites : ils 
n'etaient pas murmurants comme ceux-la, qui au desert etaient malheureux apres la fuite 
d'Egypte, a la pensee que l'Egypte leur etait meilleure que le desert, qu'elle leur fournissait 



avec une pleine profusion les marmites et les viandes, et toutes les autres choses qu'ils avaient 
laissees la ; les briques et le mortier, ils les comptaient pour rien alors a cause de leur 
aveuglement. Mais leur langage etait different, et combien plus pieux et plus confiant! 
m « Quoi d'invraisemblable, disaient-ils, a ce que le Dieu des miracles, celui qui a nourri 
magnifiquement dans le desert un peuple etranger et fugitif, au point de faire pleuvoir du pain 
et jaillir des oiseaux, et de le nourrir non seulement du necessaire, mais meme du superflu ; 
qui a divise la mer, arrete le soleil, refoule un fleuve, — et ils ajoutaient toutes les autres 
choses qu'il avait faites ; car fame se plait en des circonstances pareilles a se livrer a des recits 
et pour des miracles nombreux a chanter un hymne a Dieu — , quoi d'invraisemblable a ce que 
celui-la, concluaient-ils, nous nourrisse aussi aujourd'hui de delices, nous les athletes de la 
piete ? [3] Bien des betes sauvages qui ont echappe aux tables des riches — et nous en avions 
jadis nous aussi — se refugient dans ces montagnes ; une foule d'oiseaux comestibles volent a 
souhait au- dessus de nous ; et qu'y a-t-il la qu'on ne puisse prendre 73 a la chasse, rien qu'a le 
vouloir ? » [4] Ils disaient cela, et le gibier etait la, mets spontane, repas sans fatigue : des cerfs, 
d'un point des collines apparus en troupes! combien grands ! combien gras! combien prets 
pour regorgement ! Encore un peu — on eut pu le croire — ils regrettaient de n'avoir pas ete 
appeles plus tot. [5] On les attirait par des signes, et ils se laissaient mener. Qu'y avait-il pour 
les poursuivre ou les forcer? Personne. Quels cavaliers? Quelle espece de chiens ? Quels 
aboiements, quels cris, quels jeunes gens pour occuper les issues, suivant les lois de la chasse? 
Ils etaient captifs d'une priere, d'une juste demande. Qui a vu un pareil butin, aujourd'hui ou 
n'importe quand ? 

VIII. [i] 6 miracle ! ils etaient eux-memes arbitres de la chasse. Tout ce qui plaisait, il 
suffisait pour l'avoir d'un desir; tout ce qu'il y a de meilleur, la foret le leur envoyait pour le 
second service. Les cuisiniers etaient improvises, le festin prepare, les convives 
reconnaissants, car ils avaient deja le prelude de leurs esperances dans le present miracle : et 
de la, en vue de la lutte qui leur valait ces choses, ils sortaient plus ardents. Tels sont mes 
recits. [21 Mais toi, viens done me citer tes chasseuses de cerfs, et les Orions et tes Acteons, ces 
chasseurs infortunes, toi mon persecuteur, toi qui admires les fables et la biche substitute a la 
vierge, si cela te fait autant d'honneur, a supposer que nous t'accordions que ces histoires ne 
sont pas de la fable! [3]Et la suite de ce recit, quel exces de honte ! Car a quoi bon la 
substitution, si elle ne sauve la vie a une vierge que pour lui enseigner a tuer des hotes, et. 75 
lui apprendre a rendre l'humanite par rie l'inhumanite ? 

[4] C'est assez de ce trait pris isolement entre beaucoup et pour beaucoup, a mon avis. Et si je 
l'ai rapporte, ce n'est point dans le dessein d'ajouter a sa gloire : ni la mer n'a besoin des 
fleuves qui s'y versent, bien qu'il s'y en verse d'aussi nombreux et d'aussi grands qu'il est 
possible ; ni. de ce qui puisse contribuer ;i sa gloire, celui qui est loue aujourd'hui. rsi Mais j'ai 
voulu montrer quels ont ete ses ancetres, quels modeles il eut sous les yeux et combien il les 
surpassa. S'il est grand pour les autres de recevoir de ses aieux des titres de gloire, il fut plus 
grand pour lui d'en ajouter a ses aieux en les tirant de sa personne, comme un courant qui 
remonte a sa source. 

IX. [i] L'union des parents n'etait pas moins grande dans l'estime commune de la vertu que 
dans les corps, et il y en a maintes preuves, notamment la nourriture des pauvres, l'hospitalite 
pour les etrangers, la purification de l'ame par l'austerite, le prelevement de dimes consacrees 
a Dieu, pratique qui n'avait pas encore beaucoup de zelateurs a cette epoque et qui aujourd'hui 
a pris de l'extension et est mise en honneur grace aux premiers exemples ; et le reste, tout ce 
que le Pont et la Cappadoce se partageaient et dont le bruit suffisait a remplir nombre 
d'oreilles; mais, a mon avis, la preuve la plus grande, la plus eclatante, c'est leur bonheur en 
enfants. 

mDes personnages qui ont a la fois beaucoup d'enfants et de beaux enfants, les fables peut- 
etre en renferment; mais nous ici, c'est l'experience qui nous les a 77 fournis : tels par eux- 



memes, que meme sans etre peres de tels enfants, ils pourraient suffire a leur propre gloire ; et 
peres de tels enfants, que meme s'ils n'avaient pas ete aussi zeles pour la vertu, ils seraient 
superieurs a tous par leur bonheur en enfants. [3] Qu'il y en ait un ou deux qu'on loue, on peut 
l'attribuer a leur naturel; mais la superiorite chez tous, evidemment c'est un eloge pour leurs 
educateurs. Or c'est ce dont temoigne le nombre enviable des pretres, des vierges, et de ceux 
qui dans le mariage se firent violence pour que leur union ne fut point un obstacle a une egale 
reputation de vertu, et qui estimaient que ce sont la questions de choix dans les carrieres plutot 
que dans la conduite. 

X. [i] Qui ne connait le pere de celui-ci, Basile, nom grand partout, qui realisa ses souhaits de 
pere, sinon seul, du moins autant qu'homme du monde ? Superieur a tous en vertu, il trouve 
dans son fils seul un obstacle a occuper le premier rang. Et Emmelie, appelee ce qu'elle devint 
ou devenue ce qu'elle fut appelee, la veritablement bien nommee du nom de l'harmonie, qui se 
montra entre les femmes, pour tout dire d'un mot, telle que lui parmi les hommes ? [21 En sorte 
que, .s'il devait etre asservi completement a la nature, l'objet de cet eloge, pour etre donne aux 
hommes comme un de ces anciens personnages accordes par Dieu pour le bien general, il 
convenait qu'il naquit de ceux-la plutot que d'autres, et aussi que ce fut de lui plutot que d'un 
autre qu'ils fussent nommes les parents ; et cette coincidence se trouva heureusement realisee. 
[3] Mais puisque les premices de nos louanges ont ete, pour obeir au precepte divin qui 
ordonne de rendre 79 tout honneur aux parents, consacrees a ceux que nous avons mentionnes, 
hatons-nous d'en arriver a lui-meme, en disant seulement, parole qui pourra sembler vraie 
aussi, je pense, a tous ceux qui le connaissent, que c'est sa voix seule qu'il nous faudrait pour 
le louer. [41 Car il est tout a la fois un magnifique sujet d'eloge, et aussi le seul dont l'eloquence 
soit a la hauteur de ce sujet. La beaute, la force, la taille, ou je vois la foule se complaire, nous 
les laisserons a ceux qui s'y interessent. Ce n'est pas que la encore Basile eut ete inferieur a 
aucun de ces petits esprits, empresses autour de leur corps, tant qu'il resta jeune et qu'il n'eut 
pas encore dompte sa chair par la philosophie. [5] Mais je ne veux pas avoir le sort des athletes 
inexperimentes qui epuisent leurs forces en luttant a l'aventure et sans utilite, et qu'on trouve 
impuissants au moment opportun, a celui qui decide de la victoire, de la couronne et de la 
proclamation. Et ce que je pense pouvoir dire, sans paraitre prolixe ni jeter ce discours hors de 
son but, c'est ce dont je ferai l'objet de mon eloge. 

XI. fi] Je crois que tous les hommes de sens conviennent que l'education, parmi nos biens, 
tient le premier rang; et non pas seulement la plus noble, la notre, qui dedaigne toutes les 
ambitieuses parures du discours, pour ne s'attacher qu'au salut et a la beaute de la pensee, mais 
aussi celle du dehors, que la plupart des Chretiens repoussent comme un piege, un danger, un 
obstacle qui nous rejette loin de Dieu, par erreur de jugement. [21 De meme que le ciel, la terre, 
l'air et tout ce qu'ils renferment, pour etre mal si compris par des hommes qui a la place de 
Dieu honorent les creatures de Dieu, n'en sont pas pour cela a mepriser : au contraire nous y 
recueillons tout ce qu'ils offrent d'avantages pour la vie et pour l'utilite, el nous y evitons tout 
ce qui est dangereux, sans dresser en face du Createur la creature, a l'imitation des insenses, 
mais des oeuvres nous elevant a la connaissance de l'ouvrier (Sap., xiii, 5), et, comme dit le 
divin Apotre, amenant au Christ toute pensee captive (// Cor., x, 5); [3] de meme que dans le 
feu, dans la nourriture, dans le fer et dans le reste, nous savons qu'il n'y a rien en soi de 
souverainement utile ou nuisible, et que tout depend de l'intention de ceux qui s'en servent : il 
n'y a pas jusqu'a des reptiles, qu'on ne melange a des remedes salutaires ; de meme aussi nous 
prenons la tout ce qui peut nous porter a l'etude et a la contemplation ; mais tout ce qui 
conduit aux demons, a l'erreur, a l'abime de perdition, nous le rejetons, sauf que meme de ces 
choses nous tirons profit pour la piete, car du mal nous apprenons a tirer le bien, et de leur 
faiblesse nous faisons la force de notre doctrine. 

[4] II ne faut done pas mepriser la science parce que quelques-uns en jugent ainsi ; il faut plutot 
considerer comme ignorants et sans culture les gens qui se component de la sorte, et qui 



voudraient voir tout le monde semblable a eux, pour que dans la masse leur cas fut inapercu et 
que leur ignorance s'epargnat des reproches. Ce principe une fois pose et admis, allons, 
examinons ce qui concerne notre heros. 

XII. [i] Dans le premier age, c'est sous la direction de l'illustre pere que le Pont se proposait 
alors comme 83 maitre de vertus pour tous, que des les langes il recoit une formation eminente 
et tres pure, que le divin David a raison de nommer la formation au grand jour [Ps., cxxxviii, 
16], par opposition a celle qui se donne la nuit. m C'est sous lui que, faisant aller de pair le 
progres et l'ascension dans sa vie et dans son eloquence, ce prodige fait son education. II n'a 
pas la gloire d'avoir eu un antre des montagnes de Thessalie comme officine de vertu ; ni un 
Centaure fanfaron, maitre des heros de son temps ; il n'a pas appris de lui a abattre les lievres, 
a courir le faon ou a chasser la biche ; a etre tres fort dans les choses de la guerre, a exceller 
au dressage des chevaux avec lui en meme temps pour monture et pour maitre ; il n'a pas eu 
des moelles de cerf et de lion, comme dans la fable, pour se nourrir. Mais on lui enseigne le 
cercle des sciences, on l'exerce a la piete ; pour parler en abrege, ses etudes du debut le 
mettent sur la voie de sa perfection future. 

[3i Ceux qui perfectionnent seulement soit leur vie, soit leur eloquence, et l'une a l'exclusion de 
l'autre, ne se distinguent en rien, il me semble, des borgnes, dont le desavantage est grand, 
mais la difformite plus grande des qu'ils regardent ou qu'on les regarde. Mais ceux qui sous 
les deux rapports se font apprecier et ont de la dexterite, ceux-la sont des hommes accomplis 
et vivent avec la felicite de la-bas. hi C'est l'heureuse destinee qui lui echut ; il puisa chez lui 
le modele de la vertu, il n'eut qu'a y jeter les yeux pour etre tout de suite excellent. Comme 
nous voyons les poulains et les veaux, des leur naissance, sauter a cote de leur mere, 85 ainsi 
de son cote il courait tout pres de son pere, avec une ardeur de poulain, et sans se laisser 
beaucoup devancer par les elans sublimes de sa vertu ; et si on prefere, cette ebauche laissait 
deviner la beaute de sa vertu future ; et avant l'age de la perfection, il offrait deja en lui une 
esquisse de la perfection. 

XIII. ni Comme c'etait assez de l'instruction qu'on trouvait la, et qu'il lui fallait ne negliger 
aucune forme de la beaute et ne pas se laisser depasser en diligence par l'abeille qui butine sur 
chaque fleur ce qu'elle a de plus utile, il se hate d'arriver a la ville de Cesaree pour en 
frequenter les ecoles; je parle de cette ville illustre et aussi la notre, puisqu'elle fut aussi de 
mon eloquence le guide et la maitresse, qui n'est pas moins la metropole de l'eloquence que 
celle des villes qu'elle domine et qui sont soumises a son pouvoir; vouloir lui enlever sa 
suprematie dans l'eloquence ce serait la depouiller de ce qu'elle a de plus beau et de plus 
legitime. [2] Les villes se glorifient chacune de gloires differentes, anciennes on modernes, cela 
depend, je pense, de leurs annales ou de leurs monuments. Celle-ci, son signe distinctif c'est 
l'eloquence, comme sur les armes ou dans les pieces de theatre, l'episeme. mPour ce qui suit, 
qu'ils racontent eux-memes, ceux qui tout en instruisant l'homme a leur cote profiterent de son 
instruction ; combien il etait grand aux yeux de ses maitres, combien grand aux yeux de ses 
camarades : egalant les uns, surpassant les autres dans tous les genres de science ; quelle 
gloire il sut en peu de temps se menager aupres de tout le monde, les gens du peuple et les 
premiers de la ville, montrant une science superieure a son age 87 et une inflexibilite de moeurs 
superieure a sa science ; rheteur entre les rheteurs, meme avant la chaire de conferencier; 
philosophe entre les philosophes, meme avant les systemes philosophiques ; et, chose plus 
grande, pretre aux yeux des Chretiens, meme avant la pretrise. Tant il y avait d'unanimite a 
s'effacer devant lui en toute chose ! m Chez lui l'eloquence n'etait que l'accessoire ; tout 
l'avantage qu'il y cherchat, c'etait d'en taire l'auxiliaire de notre philosophie, d'autant que la 
puissance qu'elle renferme est necessaire a la manifestation des idees; car ce n'est qu'un 
mouvement de paralytique qu'une idee sans expression, rsi Mais c'est la philosophie qui etait 
son but, la separation d'avec le monde, l'union avec Dieu, gagner par le moyen des biens d'en- 



bas ceux d'en-haut, et par les choses instables et qui s'ecoulent acquerir les biens solides et qui 
demeurent. 

XIV. fh De la, a Byzance, capitale de l'Orient ; car die etait illustree par des sophistes et des 
philosophes des plus accomplis, de qui en peu de temps il recueillit le plus solide, grace a la 
promptitude et a l'ampleur de son esprit. De la, c'est vers la pairie de l'eloquence, vers Athenes 
qu'il est envoye par Dieu et par une belle insatiabilite de savoir ; Athenes, vraiment doree 
pour moi et dispensatrice de bienfaits, si elle le fut pour quelqu'un! [21 C'est elle qui m'a fait 
plus particulierement connaitre cet homme qui deja ne m'etait pas inconnu ; et en cherchant 
l'eloquence, je trouvai le bonheur. D'une maniere differente, il m'arriva la meme chose qu'a 
Saul (I Rieg., ix, 3 suiv.) , qui cherchant les anesses de son pere trouva la royaute, et gagna un 
accessoire qui valait mieux que le principal. 

[3] Jusqu'ici notre discours a marche d'une allure aisee, et dans la voie unie, tres facile et 
vraiment royale des eloges de ce heros. Mais desormais, je ne sais quel langage tenir ni ou me 
tourner, car un obstacle s'oppose a nous dans ce discours. [4] D'une part je desire, arrive ace 
point du discours, profiter de l'occasion pour ajouter quelques faits qui me concernent a ce qui 
a ete dit, et m'attarder un instant dans ce recit pour vous dire l'origine, l'occasion et le 
commencement de cette amitie, ou de cet accord de sentiments et de nature, pour parler plus 
exactement. 15] Car l'oeil n'aime pas se detacher facilement des spectacles charmants, mais 
aime, si on Ten arrache par violence, s'y porter de nouveau ; ni l'eloquence n'aime se detacher 
des recits tres agreables. D'autre part, j'ai peur de l'impertinence de mon entreprise. J'essaierai 
done d'y proceder avec toute la reserve possible ; mais si mon amour me fait violence, on 
excusera un sentiment legitime entre tous les sentiments et qu'on n'ignore qu'a son detriment, 
du moins au jugement des gens d'esprit. 

XV. [i] Nous appartenions a Athenes, apres avoir, comme le courant d'un fleuve, ete separes 
au sortir d'une unique source natale pour aller par des chemins differents au-dela des 
frontieres par amour du savoir, de nouveau reunis au meme endroit, comme s'il y avait eu 
entente la ou il n'y avait qu'impulsion divine. Moi, j'appartenais a Athenes depuis peu de 
temps; lui m'y suivit de pres, attendu avec une impatience vive et manifeste. [2] Son nom etait 
sur toutes les levres avant son arrivee, et chacun mettait de l'importance a s'emparer le premier 
de l'objet aime. Et on ne saurait 91 mieux faire que d'agrementer ce discours en y ajoutant une 
petite anecdote, souvenir pour ceux qui savent, instruction pour ceux qui ignorent. 

[3] II regne une sophistomanie a Athenes, dans la plus grande partie de la jeunesse et la moins 
serieuse; et non pas seulement chez les jeunes gens sans naissance et sans nom, mais meme 
chez les jeunes gens de famille et qui sont en vue ; car ils forment une masse confuse, a la fois 
jeune et impatiente du frein. [4] On peut remarquer la facon dont se comportent aux luttes de 
l'hippodrome les amateurs de chevaux ou de spectacles; ils bondissent, ils crient, ils envoient 
la poussiere au ciel ; ils font le cocher de leur place, frappent l'air, frappent les chevaux avec 
les doigts en guise de fouet; ils attellent, attellent autrement ; et sans rien avoir a eux, ils ne se 
genent pas pour echanger cochers, chevaux, ecuries, strateges ; et qui fait cela? Les pauvres 
souvent, les gens sans ressources et qui n'ont meme pas de nourriture pour un seul jour. [5] 
C'est ainsi que les etudiants se comportent exactement a l'egard de leurs maitres et des maitres 
rivaux, faisant diligence pour croitre en nombre et s'employer a les enrichir, et la chose ne va 
pas sans absurdite ni extravagance. [6] Ils assiegent villes, routes, ports, sommets des 
montagnes, plaines, deserts, sans omettre un seul point de l'Attique ou du reste de la Grece, la 
plupart des habitants meme, car ils les amenent par leurs cabales a prendre parti. 



XVI. [i] Done des qu'il arrive un nouveau, et qu'il tombe aux mains qui s'en emparent — et il 
y tombe de force ou de gre — ils observent une coutume attique, et ou le badinage s'unit au 
serieux. II com- 93 mence par devenir l'hote de l'un de ceux qui l'ont pris, un ami, un parent, un 
compatriote, un des experts en sophistique et des pourvoyeurs d'argent, et par la tenus en 
haute estime par ceux-la ; car il y va de leur salaire de tomber sur des hommes zeles. \i\ Puis il 
est plaisante par le premier venu ; leur intention, je pense, e'est de rabaisser les pretentions des 
nouveaux venus et de les reduire en leur pouvoir des le debut. Et on le plaisante, les uns avec 
plus d'insolence, les autres avec plus d'esprit, suivant le degre de rusticite ou d'elegance de 
chacun. [3] La chose, quand on l'ignore, effraie beaucoup par sa brutalite ; mais quand on est 
prevenu elle est pleine d'un charme aimable, car il y a plus de mise en scene que de realite 
dans ces menaces. Puis en pompe, a travers l'agora, on le conduit au bain. [4] Voici le cortege. 
Places en files, deux de front, a distance, ceux qui se chargent de la procession en l'honneur 
du nouveau l'escortent en avant jusqu'au bain. [5] Une fois tout proches, ils poussent de 
grands cris en bondissant comme dans un acces de folie : ce cri, e'est l'ordre de ne pas 
avancer, et de s'arreter comme si le bain leur refusait faeces ; en meme temps ils frappent aux 
portes, et quand ils ont effraye le nouveau par du tapage et qu'ensuite ils lui ont accorde 
l'entree, alors seulement ils lui donnent la liberte et ils l'admettent comme leur pair a la suite 
du bain et comme l'un des leurs. Le plus rejouissant de la ceremonie, e'est l'extreme rapidite 
avec laquelle ces facheux se separent et se dispersent. 

[6] Done a ce moment pour mon grand Basile, je ne me contentais point du respect que je 
ressentais per- 95 sonnellement, a voir sa gravite de moeurs et sa maturite de paroles; mais je 
tachais de les faire partager aux autres, a cette partie de la jeunesse qui ignorait l'homme : car 
pour le plus grand nombre il fui tout de suite un objet de veneration, ayant ete devance par la 
renommee. La consequence de cela? e'est qu'il fut a peu pres le seul des arrivants a echapper a 
la loi commune, distinction qui depassait la condition d'un nouveau-venu. 

XVII. [i] Voila le debut de notre amitie; e'est de la que jaillit l'etincelle de notre union ; e'est 
ainsi que nous fumes blesses l'un par l'autre. Dans la suite, il se presenta une circonstance 
analogue ; elle merite aussi de ne pas etre passee sous silence. 

[21 Je trouve que les Armeniens sont une race qui manque de franchise, et qui est pleine de 
dissimulation et de perfidie. A ce moment done quelques-uns, ses familiers et ses amis depuis 
longtemps, cela datait de son pere et d'une vieille camaraderie — car ils appartenaient a cette 
ecole, — l'abordant avec les apparences de l'amitie, mais en se laissant guider par l'envie, non 
par la bienveillance, lui poserent des questions ou la jalousie avait plus de part que la raison, 
et tacherent de le mettre sous leur dependance par cette premiere tentative ; car le talent de 
Basile, deja ancien, leur etait connu, et l'honneur qu'on lui faisait a ce moment leur etait 
insupportable. II etait dur de s'etre les premiers revetus du manteau et rompus aux exercices 
du gosier, et de n'avoir pas l'avantage sur lui, un etranger et un nouveau-venu. [3] Et moi, le 
philathenien, le vain — ne soupconnant point l'envie et me 97 fiant aux apparences — , au 
moment ou je les vis flechir et tourner le dos, je me sentis pique de voir la gloire d'Athenes 
detruite en leur personne et du meme coup enveloppee dans le mepris, je vins au secours de 
ces jeunes gens et je retablis la discussion ; je leur apportai gracieusement le poids de mon 
autorite et, comme le moindre appoint est tout-puissant dans des conjonctures semblables, je 
retablis, comme dit le proverbe, l'egalite des fronts dans la bataille. [4] Mais quand le cote 
secret de la discussion me fut connu, et qu'impossible a garder desormais il finit par se 
montrer a nu, immediatement je virai, tournai la poupe et me decidant pour lui je mis la 
victoire de l'autre cote. [5] Lui se sentit sur le champ heureux de l'incident, car il etait d'esprit 
prompt s'il en fut. Et plein d'ardeur, pour achever de lui appliquer les vers d'Homere, il poussa 
vivement de sa parole ces fiers personnages, les frappa a coups d'arguments, et ne se donna 



point de relache avant de les avoir mis en pleine deroute et de s'etre nettement attache la 
victoire. Ce fut le second degre de notre amitie, non plus une etincelle, mais desormais une 
flamme qui brule eclatante et aerienne. 

XVIII. [ii Eux done se retirerent ainsi sans resultat, en se faisant a eux-memes de vifs 
reproches pour leur precipitation, et vivement irrites contre moi a cause de ce piege, si bien 
qu'ils me declarerent une haine ouverte et m'accuserent de trahison, non seulement envers 
eux, mais meme envers Athenes vaincue, pensaient-ils, des la premiere epreuve, et 
deshonoree par un seul homme, et cela sans meme qu' il fut en situation de payer d'audace. [2] 
Mais lui, — car c est un sen- 99 timent humain, quand on a espere beaucoup et qu'on voit ses 
esperances se realiser en masse, de trouver que les apparences sont inferieures a notre attente 
— , il avait lui aussi cette impression, il etait triste, a charge a lui-meme, il ne pouvait se 
feliciter de son arrivee, il en etait a chercher ce qu'il avait espere : il nommait Athenes une 
felicite vide. [3] Voila pour lui. Quant a moi, je tachais de dissiper le plus possible de son 
chagrin, discutant dans sa compagnie, le gagnant par mes reflexions et, ce qui etait vrai, disant 
que si on ne peut pas saisir le caractere d'un homme tout de suite, mais seulement a force de 
temps et par une intimite plus complete, on ne juge pas non plus la science sur des epreuves 
peu nombreuses el de peu de temps. Par la, je le ramenais au calme, et par les preuves que je 
lui donnai et que j'en recus, je me l'attachai davantage. 

XIX. [i] Lorsque, avec le temps, nous nous fumes avoue mutuellement noire inclination, et 
que l'objet de notre zele etait la philosophie, desormais nous fumes tout l'un pour l'autre, ayant 
meme toit, meme table, memes sentiments, les yeux fixes sur un but unique, sentant chaque 
jour notre affection mutuelle gagner en chaleur et en force. [2] Les amours charnelles, basees 
sur ce qui passe, passent aussi comme des fleurs printanieres ; car ni la flamme ne resiste 
quand la matiere est consumee : elle disparait avec le combustible ; ni le desir ne subsiste 
quand son foyer s'epuise. Mais celles qui sont selon Dieu et chastes, ayant un objet solide, 
sont par la meme plus durables ; et plus la beaute se decouvre a mix, plus elle unit a 101 elle et 
entre eux ceux qui ont les memes amours : e'est la loi de l'amour qui est superieur a nous. 

f3i Mais je sens que je me laisse emporter au-dela des convenances et de la mesure, et je ne 
sais comment je tombe dans ces propos ; d'autre part, je ne vois pas le moyen de m'arreter 
dans mon recit : car chaque fois ce qui a ete omis m'apparait comme necessaire, et superieur a 
ce qui avait ete pris d'abord ; [-ti et si on me tyrannise pour m'empecher de continuer, j'aurai le 
sort des polypes : si on les arrache de leur gite, les rochers adhereront a leurs trompes el on ne 
les en separera pas sans que des deux cotes il n'y ait quelque chose d'emporte par la violence. 
Si done on me donne la permission, j'ai ce que je demande; sinon, je le prendrai de moi- 
meme. 

XX. [i] C'est dans ces dispositions mutuelles, e'est avec de telles « colonnes d'or comme 
soutiens d'une chambre aux bons murs », comme dit Pindare, que nous allions de l'avant, avec 
Dieu et l'amour pour auxiliaires. Helas ! comment ne pas pleurer en evoquant ces souvenirs ! 
D'egales esperances nous guidaient, celles d'une chose fort en butte a l'envie, la science; mais 
l'envie etait absente, c'est l'emulation qui etait notre but. mil y avait lutte entre les deux, non 
pas a qui aurait seul le premier rang, mais par quel moyen il le cederait a l'autre : car chacun 
de nous faisait sienne la gloire de l'autre. On eut dit chez l'un et chez l'autre une seule ame 
pour porter deux corps. Et s'il ne faut pas croire ceux qui disent que tout est dans tout, nous du 
moins, il faut nous croire quand nous disons que nous etions l'un dans l'autre et l'un pres de 
l'autre. mNous 103 n'avions tous deux qu'une affaire, la vertu, vivre en vue des esperances 
futures, et avant de partir d'ici etre detaches d'ici. Les yeux fixes sur le but, nous dirigions 
notre vie et notre conduite tout entiere, en nous laissant ainsi conduire par la loi, en nous 
stimulant mutuellement a la vertu, el si ce n'est pas trop pour moi de le dire, etant l'un pour 
l'autre une regie et une balance pour distinguer le bien du mal. [4] Parmi nos compagnons, nous 
frequentions non les plus libertins, mais les plus chastes, ni les plus querelleurs, mais les plus 



pacifiques et ceux dont le commerce etait le plus utile ; sachant qu'il est plus facile de 
contracter le vice que de communiquer la vertu, puisqu'il est plus facile de gagner une maladie 
que de donner la sante. Quant aux etudes, ce ne sont pas tant les plus agreables que les 
meilleures ou nous trouvions plaisir, puisque il peut de la aussi resulter pour la jeunesse 
l'impression de la vertu ou du vice. 

XXI. [i] Deux routes nous etaient connues : l'une, premiere et plus precieuse ; l'autre, 
deuxieme et d'une moindre valeur; celle-la, conduisant a nos demeures sacrees el aux maitres 
qui s'y trouvent, celle-ci aux maitres du dehors. Le reste, nous l'abandonnions aux amateurs : 
fetes, spectacles, panegyries, banquets; [2] car il n'y a pas, je pense, a l'aire estime de ce qui ne 
porte pas a la vertu el ne rend pas meilleurs ceux qui s'y appliquent. Chacun ji un surnom 
particulier qu'il tire ou de ses ancetres ou de chez soi, de ses propres moeurs ou actions; pour 
nous, la grande affaire, le grand nom. c'etait d'etre Chretiens el d'etre appeles Chretiens. [3] De 
cela nous etions plus fiers que ne le fut Gyges de la 105 bague tournante, — si toutefois ce n'est 
pas une fable, — qui lui valut le trime de Lydie; ou qu'autrefois Midas, de l'or ou il trouva sa 
perte, pour avoir vu son voeu se realiser et tous ses biens devenir de l'or, autre fable 
phrygienne. [4i Car a quoi bon citer la fleche d'Abaris l'Hyperboreen ou Pegase l'argien, pour 
qui il fut moins grand d'etre transporters a travers les airs, que pour nous de nous elever a Dieu 
l'un par l'autre, et l'un avec l'autre. 

[5i Soyons bref. Athenes est funeste aux autres pour les choses de fame, et les gens pieux n'ont 
pas tort d'etre de cet avis; car elle est riche de la mauvaise richesse, les idoles, plus que le 
reste de la Grece, et il est difficile de ne pas se laisser entrainer par leurs panegyristes et leurs 
defenseurs. Mais nous, elles ne nous firent point de mal, car nous avions au coeur une armure 
impenetrable. [«jAu Contraire, s'il faut aller jusqu'au paradoxe, ce nous fut une occasion de 
nous affermir dans la foi ; car nous reconnumes leur mensonge et leur imposture, et nous 
meprisames les demons dans l'endroit meme ou Ton admire les demons. Et s'il y a, du moins 
si Ton croit qu'il y a un fleuve coulant a travers la mer en restant doux, ou un animal 
bondissant dans le feu qui detruit tout, c'est la ce que nous etions parmi tous ceux de notre 
age. 

XXII. [i] Mais le plus beau, c'est qu'il y avait autour de nous une confrerie qui n'etait pas sans 
renom, qui sous la conduite de Basile s'instruisait, se dirigeait, partageait les memes plaisirs. 
Toutefois nous n'etions que des pietons luttant a la course avec un char de Lydie, en 
comparaison de son allure et de sa conduite. De la il resulta 107 que nous fumes celebres 
aupres de nos maitres et rie nos compagnons, celebres dans la Grece entiere et surtout parmi 
ses notabilites. [2]Bien mieux, nous depassames la frontiere, comme on l'a vu clairement par 
les recits nombreux qu'on en fait. Nos maitres etaient partout ou etait Athenes, et nous partout 
ou etaient nos maitres, tous deux connus et vantes de compagnie ; couple fameux, reconnu et 
vante pour tel parmi nos maitres. [3] Rien de semblable pour eux dans les Orestes et les Pylades 
; rien dans les Molioides, merveille du poeme d'Homere, qu'illustrait leur communaute 
d'infortune, leur habilete a conduire un char ou ils se partageaient dans le meme temps les 
renes et le fouet. 

T4i Mais voila qu'a mon insu je me suis laisse entrainera faire mon eloge, moi qui jamais n'ai 
admis cela d'un autre. Et il n'y a rien d'etonnant, puisque la encore je tire profit de son amitie ; 
pendant sa vie, c'etait pour la vertu ; apres sa mort, c'est pour la gloire. Mais ramenons le 
discours a son but. 

XXIII. [i] Qui fut, comme lui, tete blanche par la raison, meme avant d'avoir blanchi ? 
puisque c'est a ce signe que Salomon lui-meme reconnait la vieillesse (Sap., iv, 8-9). Qui fut 
aussi respectable aux anciens ou aux jeunes, non seulement de notre generation, mais encore 
des generations bien anterieures? Qui eut moins besoin de science en vertu de la conduite, et 
chez qui vit-on plus de science s'allier a plus de conduite ? f2j Quel ordre des sciences n'a-t-il 
pas aborde, ou plutot quel est celui ou il n'a point excelle comme si c'etait le seul? les 



parcourant toutes, comme per- 109 sonne ne le l'ait pour une seule, et chacune jusqu'au bout 
comme s il ne le faisait pour aucune des autres. C'est que l'application alia de pair avec une 
heureuse nature : et c'est ce qui donne la superiorite aux sciences et aux arts. mNul besoin de 
penetration naturelle grace a l'application, ni d'application grace a la penetration ; mais ces 
deux qualites, il les reunissait si bien en les confondant en une, qu'on ne pouvait voir celle des 
deux ou il etait plus admirable. 

f4i Qui fut aussi grand dans la rhetorique, « au puissant souffle de feu », bien que les moeurs 
chez lui ne fussent point conformes a celles des rheteurs? Qui, dans la grammaire, qui 
enseigne a parler grec, codifie l'histoire, preside a la metrique, donne des lois a la poesie? Qui, 
dans la philosophie, celle qui est vraiment sublime et plane dans les hauteurs, la pratique et la 
speculative, celle qui traite de la demonstration et de l'opposition logique et de la controverse, 
et qu'on nomme dialectique, si bien qu'il etait plus facile de traverser les labyrinthes que de 
s'echapper au travers des mailles de son argumentation, quand cela lui etait necessaire? [5] 
Quant a l'astronomie, a la geometrie, aux rapports de nombres, il en prit assez pour eviter 
l'attaque de ceux qui y sont habiles, et il en rejeta l'exces, comme inutile a ceux qui veulent 
etre pieux : en sorte qu'on peut admirer ce qu'il a choisi plus que ce qu'il a neglige, et plus que 
ce qu'il a choisi ce qu'il a neglige. [6] Car pour la medecine, la faiblesse du corps et le 
traitement des maladies lui firent, de cette fille de la philosophie et de l'activite, une necessite 
; c'est en partant de la qu'il en vint a posseder cet art : 111 et encore, la medecine qui traite non 
pas de ce qui se voit et git par terre, mais de tout ce qui est doctrine et philosophie. Mais cela, 
si grand qu'il puisse etre, qu'est-ce en comparaison de la science de Basile dans la morale? m 
Ce n'est que bagatelle aux yeux de ceux qui ont eprouve notre heros, que ce Minos et ce 
Rhadamanthe que les Grecs ont juges dignes des prairies d'asphodeles et des Champs-Elysees, 
quand ils eurent acquis la notion de notre paradis, d'apres, je pense, les livres de Moise qui 
sont aussi les notres : en depit de quelques differences dans l'appellation, c'est sous d'autres 
noms ce qu'ils signifiaient. 

XXIV. m Les choses en etaient la et nous avions une pleine cargaison de science, du moins 
dans la mesure accessible a la nature humaine ; car au-dela de Gades on ne peut pas penetrer. 
Ce qu'il fallait desormais c'etait le retour, une vie plus parfaite, realiser nos esperances et nos 
communs projets. II etait venu, le jour du depart, avec tout ce qui est propre au depart : 
discours d'adieu, corteges, salutations, plaintes, embras- sements, larmes. [2] Car il n'y a rien au 
monde de penible comme d'avoir ete compagnons la-bas, et de s'arracher a Athenes, et l'un a 
l'autre. On voit alors un spectacle pitoyable et digne de l'histoire. Autour de nous le cercle de 
nos camarades et des jeunes gens de notre age, et aussi quelques-uns de nos maitres 
protestaient, quoi qu'il advint, qu'ils ne nous laisseraient point partir, avec des prieres, la 
violence, la persuasion. Que ne disaient-ils pas, que ne faisaient-ils pas de ce qui est naturel a 
la douleur? 

[3] Ici, je vais m'accuser un peu moi-meme, je vais 113 accuser aussi cette ame divine et 
irreprochable, encore que ce soit temeraire. Lui, ayant expose les raisons qui pressaient son 
retour, se montra superieur a la contrainte; et si ce fut a contrecoeur, tout de meme on 
consentit a son depart. Tandis que moi, je restai a Athenes, un peu par faiblesse, car on dira la 
verite, mais un peu par la trahison de celui-la, qui s'etait laisse persuader de me lacher quand 
je ne le lachais point, et de m'abandonner a ceux qui me retenaient. w La chose, avant 
l'evenement, n'eut pas ete croyable. C'est comme un corps coupe en deux, et la mort pour les 
deux ; ou comme des boeufs nourris ensemble et compagnons de joug qu'on separe, mugissant 
lamentablement l'un sur l'autre et incapables de supporter la privation, [s] Mon malheur 
toutefois ne fut pas de trop longue duree; il m'etait intolerable d'offrir plus longtemps en moi 
un spectacle de pitie, et de rendre raison a chacun de notre separation. Aussi apres un sejour 
peu prolonge a Athenes, le regret fait de moi le cheval d'Homere : je brisai les liens qui me 
retenaient, je pris mon galop a travers la plaine et j'allai retrouver mon compagnon. 



XXV. [i] Apres notre retour, nous sacrifiames peu au monde et a son theatre, et seulement 
pour satisfaire, par maniere d'acquit, au desir de la foule ; car personnellement nous n'etions 
pas amis de l'ostentation scenique; et nous ne tardames point a nous appartenir, a compter 
parmi les hommes, d'imberbes que nous etions, et a aborder en hommes la philosophie : non 
plus de compagnie, car l'envie nous l'avait interdit, mais reunis par l'amour. mLui, la ville de 
Cesaree 115 le retient comme un second fondateur et un genie tutelaire ; puis, comme il ne 
nous avait pas, il est pris par quelques voyages indispensables et non etrangers a ses projets de 
philosophie. Moi, la piete a l'egard de mes parents, le soin de leur vieillesse, une invasion 
d'infortunes me retinrent separe de lui ; ce n'etait pas bien peut-etre, ni juste ; en tout cas, j'en 
fus separe. [3] Je me demande si ce ne fut pas la cause de toutes les inegalites, de toutes les 
difficultes de ma vie, des obstacles qui s'opposerent a mes gouts pour la philosophie et 
m'empecherent d'y repondre dans la mesure de mes desirs et de mes resolutions. Puissent 
done nos affaires suivre la voie qui plaira a Dieu ; et puissent-elles par les prieres de Basile 
suivre une voie meilleure ! [4] Pour lui, la bonte infiniment variee de Dieu et sa providence a 
l'egard de notre race, apres l'avoir fait connaitre grace a diverses situations eu vue et mis en 
evidence chaque jour avec plus d'eclat, le place a la tete de l'Eglise, comme un flambeau 
brillant et fameux aux alentours ; elle l'avait, dans l'intervalle, appele a la chaire sacree du 
sacerdoce et, par la seule ville de Cesaree, elle illuminait le monde entier. [5] Et de quelle 
maniere? Ce n'est pas en l'improvisant dans la dignite, ni en lui donnant en meme temps le 
bapteme et la sagesse, comme pour la plupart de ceux qui aujourd'hui aspirent a l'episcopat ; 
mais e'est d'apres l'ordre et la loi de l'ascension spirituelle qu'elle lui attribua cet honneur. 

XXVI. Je ne loue pas le desordre et la licence de chez nous, meme parfois chez ceux qui 
occupent la premiere place dans le sanctuaire, car je n'aurai pas m l'audace de generaliser 
cette accusation, ce ne serait pas juste. Je loue le reglement de la marine, qui a commence par 
mettre la rame aux mains de celui qui est actuellement pilote et de la le mene a la proue, lui a 
confie les emplois subalternes, et ne l'assied au gouvernail que quand il a battu la plupart des 
mers et observe les vents ; il en est aussi de meme a l'armee : on est soldat, taxiarque, stratege. 
Cet ordre a lui seules! excellent et tres avantageux pour les subordonnes. [21 Le notre serait 
bien apprecie s'il etait constitue de la sorte. Mais aujourd'hui le plus saint de tous les ordres 
risque d'etre de tous ceux de chez nous le plus ridicule : ce n'est pas tant la vertu que l'intrigue 
qui donne l'episcopat ; ce n'est pas non plus aux plus dignes, mais aux plus puissants 
qu'appartiennent les sieges. 

f3i Samuel est au nombre des prophetes, lui qui voyait l'avenir; mais aussi Saul, le reprouve. 
Hoboam est parmi les rois, lui fils de Salomon ; mais aussi Jeroboam, l'esclave et l'apostat. 
Point de medecin ni de peintre qui n'ait commence par observer la nature des maladies ou fait 
usage d'un grand nombre de couleurs pour des melanges ou des figures. Mais un eveque, on le 
trouve facilement, sans formation, de promotion hative, qu'on seme et qui leve en meme 
temps, de la facon dont la fable cree les geants. r-ij Nous fabriquons en un jour les saints, et 
nous voulons qu'ils soient des sages ; et ils ne savent rien de la sagesse, et ils n'ont de titre a la 
dignite que leur vouloir. Celui-ci se contente de la place du bas et s'y tient modestement, qui 
est digne de la plus haute par son zele a s'occuper des divines Ecritures et a assujettir sa chair 
a la loi de l'esprit. [5] 119 Celui-la s'asseoit avec arrogance au premier rang, leve un regard 
menacant sur de plus dignes; et il ne tremble pas sur son siege, et il ne sent point son oeil 
fremir quand il l'abaisse sur celui qui se maitrise. Au contraire, il se figure qu'en meme temps 
que la puissance il a aussi acquis plus de sagesse : erreur de pensee d'un homme a qui le 
pouvoir enleve le jugement. 

XXVII. fi] II en est tout autrement du noble et grand Basile ; et ainsi que partout ailleurs, il 
apparait comme un exemple, pour la foule, de l'ordre dans ces matieres. En lisant les saints 
Livres au peuple pour commencer, lui leur interprete, et sans trouver indigne de lui cette 
fonction du sanctuaire ; de meme dans la chaire des pretres ; de meme dans celle des eveques, 



il glorifie le Seigneur, sans avoir demande son autorite ni au vol ni a la rapine; sans avoir 
poursuivi les honneurs, mais en se laissant poursuivre par les honneurs ; sans avoir recu de 
faveur humaine, mais une faveur venue de Dieu et vraiment divine. 

[2] Mais laissons attendre le recit de son episcopat, pour nous attarder quelques instants a celui 
de son sacerdoce. Quel evenement a manque de m'echapper, au centre de ceux dont je vous ai 
parle ! 

XXVIII. [i] II surgit un differend entre notre heros et son predecesseur dans la direction de 
l'Eglise ; quelle en fut l'origine ou les circonstances? il vaut mieux n'en rien dire, sauf qu'il y 
en eut un. C'etait du reste un homme non depourvu de noblesse et d'une piete remarquable, 
ainsi que l'a demontre la persecution d'alors et l'opposition a laquelle il fut en butte ; mais il 
eut a l'egard de Basile un sentiment humain. [2] Car Momos 121 arrive a toucher non seulement 
les gens du vulgaire mais encore les meilleurs, puisqu'il ne peut appartenir qu'a Dieu d'etre 
tout a t'ait infaillible, et de ne pas donner de prise aux passions. 

[3] On voit done se soulever contre lui tout ce qu'il y a dans l'Eglise de choisi et de plus sage , 
si toutefois on doit considerer comme plus sages que la foule ceux qui se sont separes du 
monde pour consacrer leur vie a Dieu : je veux parler des Nazireens de chez nous, qui 
deploient beaucoup de zele dans les choses de ce genre. II leur semble indigne de tolerer que 
leur chef soit couvert d'outrages et mis a l'ecart, et ils s'aventurent dans une entreprise des plus 
dangereuses ; ils meditent de produire une defection et un schisme dans le vaste et paisible 
corps de l'Eglise, et d'en detacher une portion considerable du peuple, aussi bien dans la classe 
inferieure que chez les personnages en dignite. [4] C'etait facile pour trois raisons tres fortes : 
Basile etait venere, comme ne Test a ma connaissance aucun philosophe de notre temps, et 
capable de donner de la confiance, s'il l'avait voulu, a la Taction ; de plus, celui qui lui causait 
de l'ennui, la ville le tenait en suspicion, en raison des troubles qui avaient entoure son 
election, sous pretexte que c'etait d'une facon irreguliere et moins en vertu des canons que par 
la violence, qu'il avait recu le gouvernement ; et il y avait la quelques eveques d'Occident qui 
attiraient de leur cote tout ce que l'Eglise avait d'orthodoxe. 

XXIX. [ii Que fit done ce coeur genereux, ce disciple du Pacifique? II ne pouvait pas resister a 
ses detracteurs ou a ses partisans ; il ne lui convenait pas davantage de 123 lutter, ou de 
dechirer le corps de l'Eglise, attaquee deja et mise en peril par la puissance dont jouissait alors 
l'heresie. [2] Apres avoir tout ensemble pris l'avis sur ce point de nous et de quelques 
conseillers sinceres, il part d'ici en fugitif avec nous pour se transporter dans le Pont, et il 
prend la direction des monasteres qui se trouvent la. II etablit pour eux des statuts memorables 
et il embrasse la solitude avec Elie et Jean, ces parfaits philosophes, estimant que ce parti lui 
etait plus avantageux que de s'arreter au sujet des evenements actuels a des pensees indignes 
de sa philosophie, et de perdre dans la tempete l'empire que, dans le calme, il exercait sur sa 
raison. pj Mais si philosophique et si admirable qu'ait ete son depart, nous allons trouver son 
retour plus puissant et plus admirable. Voici comment il se fit. 

XXX. [ii Nous en etions la, quand tout a coup s'eleve un nuage, charge de grele, avec un 
vacarme de mort, apres avoir devaste toutes les eglises sur lesquelles il etait venu eclater et 
s'abattre : l'empereur, tres ami de l'or et tres ennemi du Christ, en proie aux deux tres grandes 
maladies que voici, la cupidite et le blaspheme : [21 persecuteur apres le persecuteur, et apres 
l'apostat, non pas apostat, mais n'en valant pas mieux pour des Chretiens, ou plutot pour cette 
portion des Chretiens la plus pieuse et la plus pure, adoratrice de la Triade, que moi j'appelle la 
seule piete et le dogme sauveur. [3] Car nous ne pesons pas la divinite ; et, la nature une et 
inaccessible, nous ne la rendons pas etrangere a elle-meme par d'etranges incompatibilites: 
nous ne guerissons pas le mal par un mal en refutant la confu- 125 sion athee de Sabellius par 
une distinction, un depecement plus impie : maladie dont fut atteint Arius, qui donna son nom 
a cette folie, et qui lui fit porter le trouble et la ruine dans la plus grande partie de l'Eglise ; 
sans honorer le Pere, il deshonore ce qui precede de Lui, par les degres inegaux dans la 



divinite. [4] Nous, au contraire, nous ne reconnaissons au Pere qu'une seule gloire, son egalite 
d'honneur avec son Fils unique ; et une seule gloire au Fils, son egalite d'honneur avec 
l'Esprit. Et rabaisser quoi que ce soit des trois, nous croyons que c'est detruire le tout; nous 
venerons et reconnaissons trois par les proprietes, un par la divinite. [siLui, ne concevant rien 
a cela, incapable d'elever ses regards, et humilie par ceux qui le menaient, eut l'audace de faire 
participer la nature divine a sa propre humiliation : il devient une creature perverse, qui ravale 
la puissance jusqu'a la servitude, et met au rang des creatures la nature increee et superieure 
au temps. 

XXXI. [i] Lui done, c'est dans ces sentiments et avec une telle impiete qu'il fait campagne 
contre nous : car il n'y a pas autre chose a considerer la, qu'une incursion barbare, ayant pour 
but non pas la destruction de remparts, de villes, de maisons ou de quelques menus ouvrages 
faits de main d'hommes et bientot rebatis, mais le ravage des ames elles-memes. mD'autre 
part, on voit s'elancer avec lui une digne armee, les mauvais chefs des Eglises, les cruels 
tetrarques des regions a lui soumises. Ceux-ci, deja maitres d'une partie des Eglises, en train 
d'en attaquer d'autres, et comptant pour d'autres sur l'aide et l'appui que l'empereur leur 127 
prete ou menace de leur preter, etaient venus pour detruire aussi la notre, avec une audace 
qu'autorisait par-dessus tout la pusillanimite de ceux dont j'ai parle, l'imperitie de l'homme qui 
etait alors a notre tete et les infirmites qui existaient parmi nous. 

[3] La lutte done etait grande ; d'un autre cote l'ardeur de la foule n'etait pas sans generosite ; 
mais l'ordre de bataille etait faible, puisqu'il y manquait le champion et le defenseur habile par 
la puissance de la parole et de l'Esprit. Que va done faire cette genereuse et grande ame de 
Basile, vraie amante du Christ? hi II n'eut pas besoin de grands discours pour etre la et pour 
aider; il ne nous eut pas plus tot vu intervenir, car nous etions tous deux interesses dans la 
lutte a titre de defenseurs du Verbe, qu'il ceda a notre intervention, distinguant a part lui avec 
beaucoup d'a propos et de sagesse, grace aux oracles de l'Esprit, qu'il y a un temps pour la 
pusillanimite, si Ton doit eprouver un sentiment de cette nature, celui de la securite ; et un 
autre pour la longanimite, celui de la necessite. [51 Aussitot il quitte le Pont avec nous, il se 
prend de zele pour la verite en peril, et il est heureux de devenir un allie, et de lui-meme il se 
consacre a l'Eglise sa mere. 

XXXII. [i] Mais s'il deploya pareille ardeur, est-ce qu'il fut en combattant au-dessous de cette 
ardeur? ou bien s'il est vaillant pendant tout le combat, l'est-il inconsiderement ? Et s'il s'y 
montre expert, y est-il sans danger? Et s'il faisait tout cela avec une perfection superieure aux 
paroles, gardait-il dans son coeur un reste de decouragement? Point du tout. [21 Mais tout en 
meme temps il opere sa reconciliation, il delibere, 129 il prepare la defense. II ecarte de la route 
les obstacles, les pierres de scandale, et tout ce qui encourageait ceux- la dans leur guerre 
contre nous ; il se concilie ceci, il contient cela, il eloigne cette autre chose. II devient pour les 
uns un mur solide (Jerem., i, 18) el un retranchement; pour les autres, une hache qui taille 
dans le roc (ibid., xxiii, 29), ou un feu dans les epines (Ps., cxvii, 12), comme dit la divine 
Ecriture, qui facilement consume cette broussaille, insolente envers la divinite. [3] Si Barnabe, 
qui dit et ecrit ces choses, a pris quelque part aux combats de Paul, c'est grace a Paul qui 
l'avait choisi pour l'associer au combat. 

XXXIII. m Eux done partirent ainsi sans succes, et miserables ils essuyerent miserablement, 
alors pour la premiere fois, la honte d'une defaite, et ils apprirent qu'il n'etait point facile de 
mepriser les Cappadociens, lors meme qu'il le serait de mepriser tous les hommes ; car il n'y a 
rien qui leur soit propre comme la solidite de leur croyance et la sincerite de leur foi dans la 
Triade, de qui leur vient et l'union et la force, qui les aide comme ils l'aident, et encore avec 
plus d'efficacite et de force. [21 Mais un second sujet de travail et de zele s'offre a lui, c'est de 
donner ses soins a l'eveque, dissiper les soupcons, persuader a tous les hommes que les 
chagrins qu'il avait essuyes etaient une tentation et une attaque du malin, jaloux d'une entente 
en vue du bien, et qu'il connaissait quant a lui les lois de l'obeissance et de la hierarchie 



spirituelle. [3] C'est pourquoi il etait la, conseillait, ecoutait, avertissait, il etait tout pour lui : 
bon conseiller, auxiliaire habile, interprete des choses divines, directeur de conduite, baton de 
vieillesse, 131 soutien de la foi, le plus fidele au-dedans, le plus actif au-dehors, en un mot, 
aussi plein de bienveillance qu'on lui supposait auparavant d'antipathie. [4]Le resultat, c'est 
qu'il fut investi meme du gouvernement de l'Eglise, bien qu'il n'occupat que le second rang du 
siege : pour la bienveillance qu'il apportait, il recevait en retour l'autorite; et c'etait chose 
admirable que cette harmonie et cette union dans le pouvoir. L'un conduisait le peuple; l'autre, 
le conducteur; il etait comme un dompteur de lion, ayant l'art d'apprivoiser le maitre. [si Et il 
avait besoin, — etant nouvellement promu a son siege, respirant encore un peu de l'air du 
monde et peu au courant des choses de l'Esprit, au sein de la tempete violemment dechainee et 
sous les menaces des ennemis de l'Eglise, — d'une main directrice et d'un soutien. C'est 
pourquoi il cherissait celte alliance ; et tandis que celui-la commandait, il croyait commander 
lui-meme. 

XXXIV. [ii La sollicitude et la protection dont Basile entoure l'Eglise offrent beaucoup 
d'exemples, notamment d'independance envers les magistrats et les plus puissants dela ville; 
solutions de differends exemptes de suspicion, et qui une fois scellees de sa bouche revetaient 
le caractere d'une loi ; [21 protection des besogneux, plus souvent spirituelle, souvent aussi 
corporelle : car c'est souvent un moyen qui fait atteindre fame et captive par la bonte; 
subsistance des pauvres, hospitalite envers les etrangers, sollicitude pour les vierges ; 
institutions pour les moines, ecrites et orales ; formules de prieres ; bon ordre dans le 
sanctuaire; tout ce qu'un veritable homme de Dieu et 133 range du cote de Dieu pouvait faire 
pour etre utile a un peuple. Mais il en est un qui est des plus grands et des plus connus. 

[3] Une famine regnait, de memoire d'homme la plus epouvantable. La ville etait malade ; de 
secours, il n'en venait de nulle part, non plus que de remede au fleau. Car si les villes 
maritimes supportent sans difficulte des disettes de ce genre, puisqu'elles livrent de leurs 
produits et recoivent ceux qui leur viennent par mer, nous sur le continent, nous ne pouvons 
tirer profit du superflu ni nous procurer le necessaire, n'ayant pas les moyens de rien vendre 
de ce que nous avons ou d'importer ce que nous n'avons pas. [4] Et le plus penible dans de 
pareilles conjonctures, c'est la cruaute et la cupidite de ceux qui possedent; ils guettent les 
occasions, font trafic de l'indigence et exploitent les calamites, sans entendre cette parole : « 
C'est preter au Seigneur, que d'avoir pitie des pauvres » (Prov., xix, 17), ou : « Celui qui 
retient le ble est maudit du peuple » (Ibid., xi, 26], ou toute autre des promesses faites a ceux 
qui sont humains, ou des menaces contre ceux qui sont inhumains. [5] En verite leur cupidite 
depasse la mesure, et leur calcul est faux. A ceux-la c'est leurs biens, mais a eux-memes c'est 
le coeur de Dieu qu'ils ferment, de qui ils ne s'apercoivent pas qu'ils ont plus besoin que les 
autres n'ont besoin d'eux. Voila ce que sont ces accapareurs de ble et ces revendeurs au detail : 
sans egard pour leurs freres et sans reconnaissance pour la divinite, a qui ils doivent de 
posseder quand d'autres sont dans le besoin. 

XXXV. [i]Lui ne pouvait pas sans doute faire pleuvoir 135 le pain du ciel (Ex., xvi, 15) par la 
priere, et nourrir au desert un peuple fugitif; ni faire sourdre une nourriture gratuite du fond 
d'un vase qui s'emplissait en se vidant (HI Reg., xvii, 14), afin — chose encore merveilleuse 
— de nourrir celle qui nourrissait, en retour de l'hospitalite ; ni nourrir des milliers d'hommes 
avec cinq pains, dont les restes meme representaient a nouveau une charge de plusieurs tables 
(Matth., xvi, 19; Luc, ix, 16; Jo., iv, 11); [2] car ces choses etaient propres a Moise, a Elie, et a 
mon Dieu qui leur donnait ce pouvoir; peut-etre aussi a ces temps-la et aux conditions de 
l'epoque, puisque les signes sont pour les incredules, non pour les croyants (I Cor., xiv, 22), 
Mais, ce qui est la consequence de ces choses et tend au meme resultat, il le concut et 
l'executa avec la meme foi. mPar sa parole, il ouvre les greniers des riches ainsi que par ses 
exhortations, et il realise le mot de l'Ecriture : « II brise sa nourriture pour ceux qui ont faim » 
(Is., Lviii, 7), il rassasie les pauvres de pain (Ps., cxxxi, 15), il les nourrit dans la famine (Ps., 



xxxii, 19), il remplit de biens les ames affamees (Luc, i, 53). Et de quelle maniere? car c'est 
un point aussi qui ne rut pas d'un mediocre avantage. [41 II rassemble dans le meme endroit les 
blesses de la faim, il y en a meme qui respirent a peine, hommes, femmes, enfants, vieillards, 
tous les ages dignes de pitie; il ramasse toute espece de vivres, tout ce qui est un secours pour 
la faim; il fait disposer des marmites remplies de legumes en puree et du mets sale de chez 
nous, la nourriture des pauvres ; [5] puis il imite le Christ serviteur qui, un linge a la ceinture, 
ne dedaignait point de laver les 137 pieds des disciples ; et avec ses propres esclaves, ou si Ton 
veut ses compagnons d'esclavage devenus pour la circonstance des compagnons de travail, il 
soignait les corps des besogneux, il soignait les ames, joignant au necessaire les marques de 
respect et leur procurant du soulagement des deux cotes. 



XXXVI. [i] Tel fut le nouveau distributeur de ble pour nous, et le second Joseph, sauf que 
nous avons, nous, quelque chose de plus a en dire. Car l'un trafique de la famine et il achete 
l'Egypte par son humanite, en disposant le temps de l'abondance en vue du temps de la famine 
et en se reglant dans cette fin sur les songes d'autrui ; l'autre rend gratuitement service, vient 
en aide a la disette sans en tirer profit, et n'a en vue qu'un seul but, se concilier la bonte par la 
bonte, acquerir les biens de la-bas par la distribution du pain ici. [21 A cela s'ajoute la 
nourriture de la parole, une bienfaisance et une largesse plus parfaite, vraiment celeste et 
sublime ; puisque la parole c'est le pain des anges, la nourriture et le breuvage des ames qui 
ont faim de Dieu, et qui cherchent une nourriture non pas fuyante et ephemere, mais qui 
demeure toujours. p] C'est de ce pain qu'il fut distributeur, et avec beaucoup de munificence, 
lui le plus pauvre et le plus depourvu que nous sachions, pour calmer non pas une faim de 
pain ni une soif d'eau, mais un besoin de la parole, celle qui est veritablement vivifiante et 
nourriciere, et qui mene au progres dans la vie spirituelle celui qui s'en nourrit bien. 

XXXVII. [i] Ces faits et ceux du meme genre — car quel besoin de m'attarder a tout dire? — 
peu apres la 139 mort de celui dont le nom designe la piete, et qui expira doucement aux mains 
de celui-la, l'amenent au trone eleve de l'episcopat. Ce ne fut pas sans difficulte, ni sans envie 
et opposition de la part des evoques du pays et des pires individus de la ville qui se rangerent 
avec eux. [2] Mais il fallait que l'Esprit Saint fut vainqueur, et en verite il fut vainqueur 
surabondamment. II suscite en effet d'au-dela des frontieres pour l'oindre des hommes connus 
pour la piete et pleins de zele, et parmi eux, le nouvel Abraham, notre patriarche, c'est mon 
pere dont je parle, qui est l'occasion d'une sorte de prodige. [3] Tout en se trouvant non 
seulement affaibli par le grand nombre des annees, mais encore consume par la maladie et 
tout pres de son dernier souffle, il affronte le voyage pour apporter l'aide de son suffrage, et 
apres s'etre confie a l'Esprit ; pour parler en resume, on le depose mort sur une litiere comme 
dans un tombeau, et il revient jeune, vigoureux, l'oeil en haut, fortifie par la main et l'onction, 
et — ce n'est pas trop dire — par la tete meme de l'oint. [4] Qu'on rattache ceci aux recits 
anciens qui disent que le travail dispense la sante, l'entrain ressuscite les morts, et que la 
vieillesse bondit, une fois ointe par l'Esprit. 

XXXVIII. [ii Ainsi honore du premier siege, — comme il convient a des hommes d'une telle 
naissance, favorises d'une telle grace et jouissant de cette reputation, — il ne fit rien dans la 
suite qui put compromettre sa propre philosophie ou les esperances de ceux qui s'etaient fies a 
lui. [2] Mais on le vit toujours se surpasser autant lui-meme qu'on l'avait vu auparavant 141 
surpasser les autres, et professer sur ce point des idees nobles et sages entre toutes. Car il 
estimait que chez un particulier, c'est de la vertu que de n'etre pas vicieux, ou meme d'etre bon 
dans une certaine mesure; mais que dans une autorite et un chef, c'est un vice, surtout s'il 
occupe une pareille dignite, que de ne pas l'emporter hautement sur la foule, de ne point se 
montrer chaque jour meilleur, et de ne pas mettre sa vertu au niveau de la dignite et du trone. 



[3] II trouvait difficile quand on est au sommet d'atteindre la mediocrite, et quand on a une 
surabondance de vertu d'attirer la foule a la mediocrite ; ou plutot, pour mieux philosopher sur 
ce point, ce que je vois dans le Sauveur — ainsi, je pense, que tous ceux qui ont quelque 
sagesse — au temps ou il vecut parmi nous, revetu d'une forme superieure et identique a la 
notre, je reflechis qu'on le trouve ici aussi. [4] « Celui-la, est-il dit. comme il croissait en 
stature, croissait aussi en sagesse et en grace » (Luc, ii 52) ; non pas qu'il y eut du progres 
dans ces choses, — car que peut-il y avoir de plus parfait que ce qui est parfait des le principe 
? — mais c'est qu'on les voyait peu a peu se decouvrir et se manifester. Et de meme la vertu 
de Basile prenait a cette epoque non pas du developpement, mais, je pense, un accroissement 
d'activite, trouvant dans sa fonction plus ample matiere. 

XXXIX. [i] D'abord il montre clairement a tous, que ce n'etait point a l'effet d'une faveur 
humaine, mais a un don de Dieu qu'il devait ce don; c'est ce que va montrer aussi un fait qui 
nous concerne. Par quelle philosophic ne repondit-il pas, dans cette circonstance, 143 a ma 
philosophic ! Tous les autres pensaient que j'allais accourir, a l'evenement, et en ressentir une 
grande joie, — et il est possible qu'un autre eut eprouve ce sentiment, — et que je serais un 
associe au pouvoir, plutot qu'un auxiliaire ; c'est notre ami tie qui leur suggerait ces 
conjectures. [21 Et lorsque, pour echapper au fardeau, — et je l'ai fait partout, autant que tout 
autre — , et en meme temps a l'odieux des circonstances, surtout dans un temps ou sa situation 
etait douloureuse et meme troublee, il m'eut vu rester chez moi, faire violence et mettre un 
frein a mon desir, il m'adressa des reproches, puis me pardonna. m Et dans la suite, quand je 
vins aupres de lui et que je n'acceptai point l'honneur de la chaire, pour la meme raison, de 
meme que le premier rang parmi les pretres, loin de m'en blamer il m'en felicita, et avec 
raison : car il preferait s'entendre taxer de morgue par quelques-uns, qui ne connaissaient pas 
ces principes de conduite, plutot que d'agir contrairement a la raison et a ses desseins. [4] Et en 
verite, quel meilleur moyen avait-il de montrer qu'il etait un homme dont fame etait plus forte 
que l'adulation et que la flatterie, et qu'il avait uniquement en vue la regie du bien, — que 
l'attitude qu'il observa envers nous, qu'il avouait pour l'un de ses premiers amis et familiers? 
XL. rn Ensuite, les partis qui lui font opposition, il les apaise et les traite par les precedes 
d'une medecine sublime ; car il fait cela sans flatterie ni bassesse, mais avec beaucoup de 
courage et de noblesse, en homme qui n'envisage pas seulement le present, mais qui se 
menage l'obeissance dans l'avenir. [2] Considerant en 145 effet que la faiblesse n'est que 
relachement et mollesse, et que la severite n'est qu'aigreur et arrogance, il corrige l'une par 
l'autre ces deux choses; il tempere la durete par la douceur, et la faiblesse par la fermete. 
C'etait rarement en recourant a la parole, mais le plus souvent avec la puissance de ses oeuvres 
qu'il donnait des soins, ne subjuguant point par artifice, mais captivant par la bonte ; [3] ne 
faisant point appel a l'autorite, mais attirant a soi par l'autorite et aussi par la douceur; et ce 
qui est capital, par ce motif que tout le monde etait vaincu par son intelligence, lui savait une 
vertu inaccessible, croyait qu'il n'y avait pour eux qu'un moyen de salut, se ranger a ses cotes 
et sous lui ; un seul danger, se heurter contre lui ; et pensait que c'etait se separer de Dieu que 
de se detacher de lui. [4] Ainsi, de bon coeur, ils battaient en retraite, se laissaient vaincre et 
terrasser comme par un coup de tonnerre ; ils voulaient chacun etre le premier a la reparation : 
la mesure de leur haine devint la mesure de leur bienveillance et de leurs progres dans la 
vertu, seule reparation qui leur pariit tres solide. II y en eut toutefois qui, pour leur perversite 
incurable, furent delaisses et rejetes de cote, pour s'user et s'abimer en eux-memes, comme la 
rouille qui se consume en consumant le fer. 



XLI. [ii Apres avoir pourvu aux affaires de chez lui a son gre, et contre l'attente des infideles, 
qui ne le con- naissaient pas, il medite un dessein d'une conception plus grande et plus haute. 
Tandis que tous les autres hommes ne considerent que ce qu'ils ont devant eux et ne 



reflechissent qu'au moyen de sauvegarder leurs interets — si c'est la les sauvegarder — , sans 
aller au dela, inca- 147 pables de concevoir ou de realiser un dessein grand et hardi, lui 
d'ailleurs mesure en tout le reste, ici ne connait point de mesure. [2] Mais il leve la tete en haut, 
promene autour de lui l'oeil de Tame, il se represente en lui-meme toute la terre que la parole 
du salut a parcourue. Voyant le grand heritage de Dieu, acquis au prix de ses paroles, de ses 
lois, de ses souffrances, le peuple saint, le royal sacerdoce, plonge dans le malheur et dechire 
en une infinite de doctrines et d'erreurs ; [3] et la vigne enlevee et transplanted d'Egypte, de 
l'ignorance impie et tenebreuse parvenue a une beaute et une grandeur infinie, au point.de 
couvrir toute la terre et de s'etendre au-dessus des montagnes et des cedres, ~ ravagee par un 
cruel et farouche sanglier, le diable, il n'estime pas suffisant de deplorer en silence le desastre, 
de lever les mains vers Dieu seul pour implorer de lui la delivrance des maux dont ils sont la 
proie, et quant a lui de dormir ; mais il pensait qu'il lui fallait apporter du secours et payer de 
sa personne. 

XLII. [i] Car quoi de plus affligeant que ce fleau? quel interet public devait exciter davantage 
le zele d'un homme dont le regard est fixe en haut ? Qu'un particulier ait de la prosperite ou du 
malheur, il n'y a pas de signification a tirer de la pour l'Etat ; mais si c'est l'Etat qui se trouve 
dans cette situation-ci ou dans celle-la, il est de toute necessite que le particulier aussi eprouve 
un sort analogue, m Voila quelles etaient ses pensees et ses reflexions, a lui, le gardien et le 
defenseur de l'interet public. Car c'est un ver qui ronge les os, qu'un coeur sensible (Prov., xiv, 
30), suivant ce que pense Salomon et la verite ; si Tindifference c'est la 149 joie, la compassion 
c'est la tristesse ; et c'est la consomption du coeur, que des reflexions prolongees. [3] C'est 
pourquoi il etait agite, il etait triste, il etait blesse; il eprouvait les sentiments de Jonas, de 
David; renoncait a son ame; ne donnait ni sommeil a ses yeux ni assoupissement a ses 
paupieres (Ps., cxxxi, 4), depensait son reste de chair dans les soucis, jusqu'a ce qu'il eut 
trouve au mal un remede. II demandait a Dieu ou aux hommes un secours capable, quel qu'il 
fut, de mettre fin a l'embrasement general et a la nuit obscure qui s'etendait sur nous. 
XLIII. [i] II imagine done ce premier moyen tout a fait salutaire. Apres s'etre recueilli en lui- 
meme, autant que la chose etait possible, et s'etre enferme avec l'Esprit ; apres avoir mis en 
branle toutes les raisons humaines, rassemble tout ce qu'il y a de profond dans les Ecritures, il 
redige un traite de la piete, et dans des luttes contradictoires et des combats il brise l'audace 
extreme des heretiques. mCeux qui en viennent aux mains, c'est avec des armes pour 
combattre de pres, celles qui lui viennent de la langue, qu'il les abat; ceux qui sont loin, il les 
frappe avec des traits, ceux d'une encre non moins estimable que les caracteres inscrits sur les 
tables de la loi, et ce n'est pas pour donner a la seule nation juive, a une petite nation, des lois 
sur les aliments et les boissons, sur des sacrifices caducs et sur les purifications charnelles ; 
mais c'est pour en donner a toute race, a toute portion de la terre sur la doctrine de la verite, 
d'ou provient aussi le salut. [3] II y eut un second moyen. Comme c'est chose egalement 
imparfaite que Taction sans la parole, et la parole sans Taction, il ajou- 51 tait a sa parole le 
secours de Taction, allant trouver les uns, envoyant vers les autres, appelant, avertissant, 
reprenant, censurant (II Tim., iv, 2), menacant, invectivant, prenant la defense des peuples, des 
villes, des particuliers, imaginant toute espece de salut, guerissant par tous les moyens ; il est 
Beseleel, le constructeur du tabernacle divin, employant pour son oeuvre tous les genres de 
materiaux et d'arts, et faisant conspirer toutes choses a la magnificence et a Tharmonie d'un 
chef-d'oeuvre unique (Ex., xxxi, 2 suiv.). 

XLIV. fn Pourquoi parler des autres moyens ? Voici qu'etait revenu a nous Tempereur, 
ennemi du Christ et tyran de la foi, avec une impiete plus grande et une hostilite plus ardente, 
persuade qu'il avait affaire a un antagoniste plus resistant : a la maniere de cet esprit impur et 
pervers qui, chasse d'un homme et errant aux alentours, retourne vers le meme homme 
accompagne d'un plus grand nombre d'esprits, dans Tintention d'y habiter, comme nous 
Tavons appris dans les Evangiles (Luc, xi, 24 suiv.). [2] C'est le modele dont il devient 



l'imitateur, en vue tout ensemble de reparer la premiere defaite, et de rencherir sur les 
premieres manoeuvres : car il etait intolerable et cruel que le chef de beaucoup de nations, un 
homme qui avait acquis une grande renommee, soumis au pouvoir de l'impiete tous les 
environs, et reduit tout ce qui s'etait trouve sur sa route, apparut aux regards vaincu par un 
seul homme et par une seule ville, et donnat a rire non seulement a ceux qui le menaient, les 
chefs de l'atheisme, mais aussi a tous les hommes, comme il le comprenait. 
XLV. m Le roi de Perse, dit-on, lors d'une expedition 153 qu'il faisait jadis contre la Grece, en 
entrainant contre eux des hommes de toutes races, et livre a tous les bouillonnements de la 
colere et de l'orgueil, ne se contenta point de cela pour s'exalter et faire des menaces 
immoderees ; mais pour accroitre leur epouvante, il voulut se rendre redoutable meme par des 
entreprises nouvelles contre les elements. [2] On entendait parler d'une terre et d'une mer 
etranges de ce nouveau demiurge ; d'une armee voguant sur le continent, et traversant a pied 
la mer ; d'iles capturees, de mer fouettee, et de toutes choses qui etaient l'indice manifeste de 
la demence de l'armee et du commandement : cause de terreur pour les faibles, objet de risee 
pour les hommes de coeur et de ferme raison. [3] Celui-ci n'avait nul besoin de pareils moyens 
dans son expedition contre nous. Mais on lui attribuait des actes et des paroles d'un caractere 
plus criminel et plus funeste. II leva la bouche contre le ciel, proferant le blaspheme vers la 
hauteur, sa langue se repandit sur la terre (Ps., Lxxii, 9). r-tiLe divin David a bien su avant 
nous stigmatiser celui qui rabaissait le ciel vers la terre, mettait au rang de la creature l'etre 
superieur au monde, que la creature n'est point capable de contenir, meme si cet etre s'associe 
dans une certaine mesure a nous, par raison d'amour, afin de nous elever jusqu'a lui, nous qui 
gisons par terre. 

XL VI. [i] Et certes il y eut de l'eclat dans ses premieres audaces, et plus d'eclat dans ses 
dernieres luttes contre nous. Qu'est-ce que je veux dire paries premieres ? Proscriptions, 
bannissements, confiscations, machinations declarees ou dissimulees ; la persuasion quand 
c'etait 155 opportun, la violence quand il n'y avait point place pour la persuasion. [21 Les uns 
chasses des eglises : tous ceux qui etaient de la vraie doctrine, la notre ; les autres qu'on 
installait : tous ceux qui etaient de la peste imperiale, ceux qui exigeaient des certificats 
d'impiete et faisaient des ecrits plus detestables encore. Des pretres briiles dans la mer; des 
generaux impies occupes, non a vaincre les Perses ni a dompter les Scythes ou a faire evacuer 
quelque autre nation barbare, mais a guerroyer contre les eglises, a danser sur des autels, a 
souiller les sacrifices non sanglants du sang des hommes et des victimes, a violer la pudeur 
des vierges. [3] Dans quel but? pour chasser le patriarche Jacob, lui substituer Esau, celui qui a 
ete hai des avant sa naissance. Voila le recit de ses premieres audaces : aujourd'hui encore 
elles tirent des larmes a la plupart des yeux, en penetrant dans la memoire et dans l'oreille. 
XL VII. ni Apres avoir passe partout, c'est ici, sur la mere des eglises, inaccessible aux 
secousses et aux menaces, qu'il s'elanca pour l'asservir, elle, etincelle et seul reste encore 
vivant de la verite ; alors pour la premiere fois, il s'apercut qu'il avait mal pris ses dispositions 
: [2] comme une fleche en frappant contre un corps trop resistant est rejetee en arriere, et 
comme un cable en se brisant se retire, il vint contre un tel defenseur de l'Eglise se heurter, et 
contre un roc aussi puissant se briser et se reduire en pieces. 

Pour le reste, on peut l'apprendre de la bouche et des recits de ceux qui ont passe par les 
epreuves de cette epoque : et il n'est absolument personne qui n'en fasse des recits. [3] Mais on 
est emerveille chaque fois 157 qu'on vient a connaitre les luttes de cette epoque, les assauts, les 
promesses, les menaces ; les personnages de l'ordre judiciaire qu'on lui delegue pour tacher de 
le persuader ; les personnages de l'armee ; [4] ceux du gynecee, hommes parmi les femmes el 
femmes parmi les hommes, n'ayant de viril que leur impiete, et qui physiquement incapables 
de debauche se servent pour se prostituer du seul instrument qui leur soit possible, leur langue 
; le chef des cuisiniers, Nabuzardan, qui le menace du couteau de son etat el qu'on envoyait 



avec son feu familier. Mais ce qu'il y eut de plus admirable, a mon avis, dans la conduite de 
Basile, et qu'il me serait impossible, meme si je le voulais, de passer sous silence, je vais vous 
l'exposer, aussi succinctement qu'il est possible. 

XL VIII. [ii Qui ne connait le lieutenant d'alors, qui entre tous deploya personnellement une 
grande audace contre nous, apres avoir de ces gens-la aussi recu par le bapteme sa 
consecration ou mieux sa condamnation ; et qui par une excessive docilite envers son chef et 
une universelle condescendance s'assurait a lui-meme une longue jouissance du pouvoir. [2] 
Devant cet homme, grondant contre l'eglise, ayant fair d'un lion, comme un lion grincant des 
dents, et qui n'etait meme pas abordable a la foule, ce heros est introduit ; ou plutot on le voit 
s'avancer, comme un homme qu'on appelle a une fete, non a un jugement. Comment pouvoir 
dignement rappeler ou l'insolence du prefet, ou la sage resistance que Basile lui opposa? 
[3] « Que signifie, toi la, dit-il en ajoutant son nom, car il ne daignait pas encore lui donner le 
nom d'eveque, 159 cette hardiesse a l'egard d'un si haut pouvoir, et chez toi seul cette arrogance 
? — Pourquoi cette question, dit le heros, et de quelle demence parles-tu ? car je n'arrive pas 
encore a la connaitre? — C'est que tu n'honores pas les affaires du souverain, dit-il, alors que 
les autres avec ensemble s'inclinent et se soumettent. — [4] Mais c'est que mon souverain a 
moi ne le veut pas ; et que je ne puis pas me resigner a adorer une creature, etant creature de 
Dieu et appele a etre un dieu. — Mais nous, que sommes-nous a tes yeux? — En verite vous 
n'etes rien, quand vous nous donnez ces ordres-la. — Quoi done ? n'est-ce pas une grande 
chose pour toi de prendre rang parmi nous et de nous avoir dans ta communion? — [sj Vous 
etes des officiers, et des haut places, je ne vais pas le nier, mais vous ne meritez d'aucune 
facon plus d'honneur que Dieu. Quant a vous avoir dans ma communion, ce serait une grande 
chose sans doute : pourquoi pas ? vous aussi vous etes creatures de Dieu. Mais ce serait au 
meme titre que d'autres qui sont soumis a ma direction : car ce n'est pas le personnage, c'est la 
foi qui fait le chretien. » 

XLIX. [i] Alors, en proie a l'agitation, le prefet sent la colere lui bouillir davantage, il se leve 
de son siege et prenant un ton plus agressif : « Quoi ! dit-il, tu ne redoutes pas ma puissance ? 

— Qu'est-ce qui pourrait m'arriver ? que pourrais-je souffrir ? — Un seul des nombreux 
tourments qui sont en mon pouvoir. — Quels sont-ils? fais-les-moi connaitre. — [2] La 
confiscation, l'exil, les tortures, la mort. — Si tu en as quelque autre, dit-il, tu peux m'en 
menacer; car il n'y i6i a rien la qui m'atteigne. » Et il lui dit : « Comment ? qu'est-ce a dire ?» 

— « C'est que en verite la confiscation est sans prise sur un homme qui n'a rien ; a moins que 
tu ne tiennes a ces mechants haillons que voila et a quelques livres, ce sont la toutes mes 
ressources. [3] Quant a l'exil, je n'en connais point, puisque je ne suis circonscrit par aucun lieu 
; que je n'ai pas a moi la terre ou j'habite actuellement, et que j'ai a moi toute terre ou Ton 
pourrait me releguer; ou plutot elle est toute a Dieu, de qui je suis l'hote de passage. Les 
tourments? quelle prise peuvent-ils avoir quand on n'a point de corps? m A moins que tu ne 
veuilles parler du premier coup, c'est le seul dont tu sois le maitre. Quant a la mort, elle me 
sera une bienfaitrice, car elle m'enverra plus tot vers Dieu, pour qui je vis et suis gouverne, 
pour qui je suis mort en tres grande partie, et aupres de qui depuis longtemps j'ai hate 
d'arriver. » 

L. [i] Ces paroles stupefierent le prefet : « Personne, jusqu'a ce jour, n'a tenu un pareil langage 
et avec tant de liberte, a moi, dit-il en ajoutant son propre nom. — C'est que ce n'est pas sur 
un eveque apparemment que tu tombais, dit-il : ou bien il t'aurait parle exactement de cette 
maniere, ayant les memes interets a defendre. [21 Pour le reste, nous sommes accommodants, 
prefet, et plus humbles que personne d'autre, car la loi le present; et ce n'est pas seulement 
envers une si haute autorite, mais meme a l'egard des premiers venus que nous nous gardons 
de hausser les sourcils. Mais quand c'est Dieu qui est mis en question et de qui il s'agit, nous 
comptons le reste pour rien, nous ne regardons que lui. mLe feu, le glaive, les betes feroces, 
les 163 ongles qui dechirent les chairs font plutot nos delices que notre effroi. Apres cela, 



injurie, menace, fais tout ce que tu voudras, mets a profit ta puissance. Qu'on fasse savoir 
aussi a l'empereur que tu ne nous feras, ni par la violence ni par la persuasion, adherer a 
l'impiete, dussent tes menaces croitre en violence. » 

LI. [i] Quand le prefet eut dit et entendu ces paroles et qu'il se fut rendu compte que la 
resistance du heros etait a ce point inaccessible a 1 'intimidation et a la defaite, il l'envoya 
dehors et le congedia, non plus avec les memes menaces, mais avec une sorte de respect et de 
deference. Puis en personne, il alia trouver l'empereur en toute hate : [21 « Nous voila vaincus, 
empereur, par le chef de cette Eglise-ci. II est superieur aux menaces, cet homme, sourd aux 
raisonnements, invincible a la persuasion. C'est a un autre qu'il faut s'en prendre, a quelqu'un 
de plus vulgaire : lui, il faut ou bien lui faire ouvertement violence ou bien desesperer de le 
voir ceder a la menace. » [3] A ces mots, l'empereur comprit ses torts, et se trouvant desarme 
par l'eloge qu'on faisait de Basile, car le courage d'un homme excite l'admiration meme d'un 
ennemi, il ne donna point l'ordre qu'on lui fit violence. Mais il lui arriva la meme chose qu'au 
fer, qui s'amollit au feu sans cesser d'etre du fer : tout en passant de la menace a l'admiration, 
il refusa d'embrasser sa communion, par honte du changement ; pourtant il cherchait un 
moyen — le plus convenable — pour reparer : ce discours va aussi le faire connaitre. 
LII. [i] Etant alle au temple, accompagne de toute sa garde, — c'etait le jour de l'Epiphanie, 
et il y avait i65 foule, — il prit place dans le peuple, ainsi il realise l'unite : celle circonstance 
merite aussi de ne pas etre negligee. [2] Car lorsqu'il fut a l'interieur, et que la psalmodie vint 
frapper son oreille avec un bruit de tonnerre, lorsqu'il vit cet ocean de peuple, tout ce bel ordre 
tant autour de l'autel qu'a proximite, et qui etait angelique plutot qu'humain ; Basile d'une part, 
faisant face au peuple, debout, dans l'attitude ou l'Ecriture represente Samuel (I Reg., xix, 20), 
sans un mouvement dans le corps, les yeux, la pensee, comme si rien de nouveau n 'etait 
arrive, et comme une stele, si je puis ainsi dire, fixe a Dieu et a l'autel ; d'autre part, ceux qui 
l'entouraient, debout dans la crainte et le respect : a ce spectacle, dont pas un exemple ne 
pouvait lui donner une idee, il eprouva quelque chose d'humain ; les tenebres et le vertige 
s'emparent de ses yeux et de son esprit par suite de sa stupeur; elle fait echappait encore au 
plus grand nombre. [3] Mais quand il lui fallut presentera la divine table les presents qu'il avait 
travailles de ses mains, et qu'il ne vit personne pour Ten decharger, comme c'etait l'usage, car 
on ne savait pas s'ils seraient acceptes, a ce moment-la sa souffrance se fait visible. [4] II 
chancelle, et si un des ministres de l'autel ne lui avait prete la main pour soutenir sa demarche 
vacillante, il aurait meme fait une chute lamentable. Mais passons. 

LIII. [i] Quant au langage que Basile tint a l'empereur meme, — et avec quelle philosophie! 
— un jour qu'il etait venu de nouveau d'une facon quelconque se meler a notre assemblee, et 
qu'il avait penetree l'interieur de la tenture pour une entrevue et un entretien qu'il desi- 167 rait 
depuis longtemps, qu'en faut-il dire? sinon en verite que c'etaient les voix de Dieu qui se 
faisaient entendre a l'entourage de l'empereur et a nous qui etions entres en meme temps. [2] 
C'est la l'origine de l'humanite de l'empereur a notre egard, et le debut de l'apaisement. Cet 
acte de fermete fit disparaitre comme dans un torrent la plupart des calomnies qui etaient alors 
une occasion de troubles. 

LIV. [i] II y a un autre fait, non moindre que ce qui a ete dit. Les mechants etaient vainqueurs 
: on decrete contre le heros le bannissement ; rien ne manquait a l'execution de ce dessein. II 
faisait nuit; le chariot etait pret; le parti de la haine etait dans la jubilation, dans l'abattement 
celui de la piete ; nous entourions le voyageur joyeux : bref tous les autres details de cette 
glorieuse fletrissure avaient ete regies jusqu'au dernier. [2] Qu'arrive-t-il done? Dieu y met 
obstacle. Celui qui frappa les premiers-nes de l'Egypte (Ex., xii, 29) quand elle sevissait 
contre Israel, celui-la frappe aussi le fils de l'empereur d'un coup de la maladie, et quelle 
rapidite ! La, la sentence du bannissement ; ici, le decret de la maladie; la main du scribe 
impie est paralysee, le saint est sauve, un homme pieux devient la rancon d'une fievre qui rend 
a la moderation l'audacieux empereur. [3] Quoi de plus equitable ou de plus expeditif? A la 



suite de cela, le fils de l'empereur etait souffrant, il avait le corps en mauvais etat; le pere 
souffrait en meme temps. Et que fait le pere ? II cherche de tous cotes un remede a la maladie, 
il fait choix des plus habiles medecins, il s'abime dans la priere, plus que dans aucune autre 
circonstance, prosterne contre 169 terre. [4] Car la souffrance rend les rois humbles; et il n'y a 
pas a s'en etonner, puisqu'auparavant David avait au sujet de son fils passe par les memes 
epreuves, au temoignage de l'Ecriture (II Reg., xii, 16). [5] Ne trouvant nulle part un remede au 
mal, il cherche son refuge dans la foi de Basile ; mais ce n'est pas en son propre nom qu'il le 
fait venir, car l'outrage recent le fait rough ; il confie cette mission a d'autres, qu'il prend 
parmi ceux qui sont le plus avant dans sa familiarite et son amitie. Et Basile se presente, sans 
se derober, sans s'insurger contre les circonstances, comme un autre aurait fait; et des qu'il est 
present, le mal se fait plus traitable et le pere se livre a de meilleures esperances. [6]Et s'il 
n'avait pas mele l'eau salee a l'eau potable, si en meme temps qu'il appelait celui-ci il n'avait 
pas donne sa confiance aux heretiques, l'enfant eut aussi recouvre la sante et eut ete rendu sain 
et sauf aux mains de son pere : c'etait la creance de ceux qui se trouvaient la a ce moment et 
qui furent meles a ce malheur. 

LV. m La meme chose arriva aussi, dit-on, au prefet peu de temps apres. II se voit abattre, lui 
aussi, aux mains du saint par une maladie qui lui survient. En verite, un malheur devient pour 
les gens senses une lecon, et la maladie vaut souvent mieux que la sante. II souffrait, il 
pleurait, il s'agitait, envoyait vers lui, suppliait : [2] « Tu as satisfaction, criait-il, donne-moi la 
guerison. » Et en effet il l'obtient, comme lui- meme le reconnaissait et le certifiait a bien des 
personnes qui l'ignoraient : car il ne cessait de raconter avec admiration les actions de Basile. 
171 Voila done bien quels furent ses rapports avec eux et le resultat qu'ils obtinrent. Mais 
envers d'autres n'agit-il pas autrement, luttant pour des mesquineries et par des moyens 
mesquins, ne faisant preuve que d'une mediocre philosophie, digne du silence, ou assez peu 
louable? [3] Non certes. Mais celui qui excita autrefois contre Israel le criminel Ader (III Reg., 
xi, 14 suiv.) excite aussi contre lui le lieutenant de la province Pontique, qui pretextait une 
vive indignation au sujet d'une certaine femme, mais en realite combattait en faveur de 
l'impiete et se dressait contre la piete. [41 Je laisse de cote toutes les autres insultes, quelles 
qu'elles soient, qu'il lancait contre ce heros, on pourrait aussi bien dire contre Dieu meme, but 
et motif de la guerre. Mais le fait principal, qui couvrit de honte l'insulteur et grandit son 
adversaire, — s'il y a de la grandeur et de l'elevation dans la philosophie et dans la superiorite 
manifeste qu'elle nous donne sur le vulgaire, — je vais le donner dans ce discours. 
LVI. [ii Une femme de distinction, peu de temps apres la mort de son mari, etait en butte aux 
violences de l'assesseur du juge, qui voulait l'entrainer malgre elle au mariage. Ne sachant 
comment echapper a cette tyrannie, elle prend une resolution non moins hardie que sage ; elle 
se refugie a la sainte table, et prend Dieu pour protecteur contre l'outrage. pi Quelle devait etre 
la conduite, par la Triade meme ! — , pour parler un peu la langue du barreau au cours de cet 
eloge, — non seulement du grand Basile, qui avait regie les cas de ce genre par des lois 
generates, mais de quelque autre de ses plus humbles subordonnes, pourvu qu'il fut pretre? 
173 N'etait-ce pas de reclamer, retenir, proleger? preter main forte a la bonte de Dieu et a la loi 
qui fait respecter les autels? pi Avoir la volonte de tout faire et tout souffrir, avant de prendre 
contre elle une mesure inhumaine, avant d'insulter a la sainte table et d'insulter aussi a la 
confiance de ses supplications ? « Non, dit ce juge etrange; il faut que tout le monde cede a 
mon autorite, et que les Chretiens deviennent traitres a leurs propres lois. » m L'un recherchait 
la suppliante, l'autre la retenait de force. Celui-la devenait furieux : il finit par envoyer 
quelques magistrats fouiller la chambre a coucher du saint, bien moins par necessite que par 
maniere d'outrage. — Que dis-tu? la maison de cet homme sans passion, qu'entourent de 
respect les anges, et que craignent de regarder les femmes ? — Et ce n'est pas suffisant; il va 
jusqu'a lui donner l'ordre de comparaitre pour se justifier, et non pas sur un ton de douceur et 
de bienveillance, mais comme a un condamne. [5] Et l'un etait la ; l'autre etait a son siege, plein 



de colere et d'arrogance. II se tenait debout, tel que mon Jesus au jugement de Pilate. Et la 
foudre ne s'en souciait pas ! et le glaive de Dieu elincelait encore et demeurait en suspens ! 
Mais l'arc etait tendu ; il ne se retenait que pour fournir une occasion au repentir. Voila bien la 
loi de Dieu. 

LVII. [i] Considere maintenant un autre combat entre l'athlete et le persecuteur. Celui- 
ci'ordonnait qu'on lui arrachat le haillon qui lui entourait le cou. II lui dit : « Je me 
depouillerai encore, si lu le veux, meme de ma tunique ». II menacait de faire flageller ce 
corps sans chair: lui, courbait le dos; de le faire mettre en 175 pieces avec des ongles : il lui dit: 
[21 « C'est me guerir le foie — tu vois combien j'en souffre — que d'employer pour le traiter ce 
genre de mutilations ». Voila done ou ils en etaient. [3] Mais la ville, des qu'elle eut 
connaissance de ce malheur et du commun danger suspendu sur tout le monde, car ils 
consideraient chacun comme un danger pour soi cet outrage, elle s'affole tout entiere et prend 
feu. Et comme un essaim d'abeilles quand il est chasse par la fumee, on les voit l'un apres 
l'autre se reveiller, se soulever, toutes les conditions et tous les ages, les armuriers et les 
tisserands imperiaux surtout, car ils sont dans des conjonctures pareilles assez ardents, et 
l'audace leur vient de leurs franchises. Et tout leur devenait a chacun une arme : ce que leur 
metier leur offrait a portee, ou tout autre instrument improvise au hasard pour la circonstance. 
[4] Les torches sont dans les mains, les pierres sont tendues en avant, les massues sont pretes, 
tout le monde court comme un seul homme, il n'y a qu'un cri, l'ardeur est generale. C'est la 
colere qui fait le redoutable soldat ou le stratege. Les femmes elles-memes ne sont point sans 
armes a ce moment, car la circonstance les aiguillonne ; pour lances, elles avaient leurs 
fuseaux ; elles ne restaient meme plus femmes, l'emulation grandissait leur force et les 
transformait en hommes intrepides. rs] Je serai bref; ils auraient cru participer a une oeuvre pie, 
en le mettant en pieces. Et celui-la leur semblait avoir plus de piele, qui le premier mettrait la 
main sur celui qui avait eu de pareilles audaces. Et que fit ce juge fier et entreprenant? il etait 
suppliant, pitoyable, malheureux, plus rampant que personne, jusqu'au moment ou Ton vit 177 
paraitre ce martyr non sanglant, ce couronne sans blessures, qui maintint par la force le peuple 
que le respect dominait, et sauva son suppliant et son bourreau. [6]Ce fut l'oeuvre du Dieu des 
saints, qui fait et transforme tout en vue du mieux, qui resiste aux superbes, et mesure 
largement sa grace aux humbles (Jac, IV, 6). Et pourquoi n'aurait-on point vu celui qui fendit 
la mer, arreta un fleuve, dompta les elements, et par un geste de ses mains etendues dressa des 
trophees pour sauver un peuple fugitif, soustraire aussi celui-ci aux dangers? 
LVIII. fii La guerre contre le siecle se termina ici, et eut grace a Dieu une issue heureuse et 
digne de la foi de Basile. Mais c'est a ce moment que commence desormais la guerre contre 
les evoques et leurs allies ; dont grande fut la honte, mais plus grand le dommage qui en 
resulta pour leurs administres. Car qui pourrait persuader aux autres la moderation, quand les 
chefs ont une pareille attitude? [21 Les eveques n'etaient guere, et depuis longtemps , 
bienveillants a l'egard de Basile ; les motifs etaient au nombre de trois : c'est que, en matiere 
de foi, ils ne marchaient pas avec lui, sauf en toute necessite, sous la pression de la multitude ; 
de plus, le depit que leur avait cause son election n'etait pas encore tout a fait dissipe ; et la 
grande inferiorite de leur prestige leur etait par-dessus tout penible, encore qu'il fut tres 
honteux d'en convenir. Mais il survint encore un autre differend qui raviva ceux-la. 
[3] Notre patrie en effet avait ete divisee en deux provinces et en deux metropoles, et une part 
considerable de ce qui appartenait a la premiere avait ete adjointe a 179 la nouvelle : ce fut 
l'origine du conflit qui surgit entre eux. L'un pretendait qu'aux circonscriptions politiques 
devaient aussi correspondre les notres : et c'est pourquoi il revendiquait les parties recemment 
adjointes, sous pretexte que c'est lui qu'elles interessaient desormais, et qu'on les avait 
enlevees a celui-la. [4] L'autre s'attachait a l'ancienne tradition et a la division qui remontait 
aux ancetres. De la bien des incidents facheux, les uns deja en train de se produire, les autres 
arrives a terme. Des agglomerations etaient enlevees par le nouveau metropolitain, des 



revenus confisques ; les pretres des Eglises ou bien se laissaient persuader, ou bien etaient 
changes. 

[5i Ces faits eurent pour resultat de rendre plus facheuse encore la situation des Eglises, qui se 
trouvaient separees et mutilees. Car les hommes prennent un certain plaisir aux nouveautes et 
font volontiers leur profit de l'injustice ; et il est plus facile de renverser l'ordre constitue que 
de retablir ce qui a ete renverse. [6] Mais ce qui le mettait davantage en fureur, c'etaient les 
revenus du Tauros qui passaient par la, qu'il voyait de ses yeux, mais qui etaient destines a 
Basile ; et les profits a tirer de Saint-Oreste etaient pour lui d'un grand prix ; si bien qu'il alia 
jusqu'a porter un jour la main sur les mules de Basile, qui faisait le voyage a titre prive, et 
qu'il l'empecha d'avancer, a l'aide d'une troupe de brigands. Et le pretexte, comme il etait 
specieux ! [7] C'etaient « ses fils spirituels, les ames, la doctrine de la foi» : moyens pour 
masquer sa cupidite, l'invention etait facile; celui-ci encore : « II ne fallait pas payer de 
redevances aux heretiques » ; et tout homme genant etait heretique. 

i8i LIX. [ij Neanmoins on ne vit point le saint de Dieu, le vrai metropolitain de la Jerusalem 
d'en-haut, se laisser entrainer par l'erreur ni se resigner a compter pour rien ces evenements, 
ou n'imaginer qu'un faible remede au mal. Voyons au contraire comme il en imagina un 
noble, admirable, que .dire encore? digne de cette ame. Car il fait servir la discorde au 
developpement de l'Eglise, et donne au mal la meilleure issue possible, en garnissant sa patrie 
d'un plus grand nombre d'eveques. m Qu'est-ce qui en resulte ? trois choses excellentes : une 
plus grande sollicitude pour les ames; pour chaque ville la possession de ce qui est a elle ; et 
par la, la fin de la guerre. 

Dans ce projet, j'ai peur que ma personne n'ait ete qu'un accessoire, ou je ne sais quel terme 
convenable il faudrait employer. [3] Car bien que j 'admire tout dans cet homme, plus que je ne 
puis dire, il y a une chose que je ne puis approuver, — je vais faire l'aveu d'un chagrin 
d'ailleurs connu de la plupart, — c'est a notre egard un precede nouveau et une infidelite, dont 
le temps meme n'a pas encore efface l'amertume. Car c'est de la que me sont venues toutes les 
inegalites, toutes les agitations de ma vie, et l'impossibilite d'etre philosophe ou d'en avoir la 
reputation, encore que ce second point n'ait qu'une importance insignifiante ; m a moins qu'on 
nous permette de dire a la decharge de cet homme, qu'ayant des pensees superieures a 
l'humanite, et etant detache d'ici avant d'avoirquitte la vie, il ramenait tout a l'Esprit, et que 
tout en sachant respecter l'amitie, il la meprisait seulement du moment qu'il lui fallait faire 
predominer l'honneur du a Dieu, et faire passer avant ce qui perit ce que nous esperons. 
183 LX. [i] Je crains qu'en tachant d'eviter le reproche de negligence de la part de ceux qui 
desirent connaitre tout cequileconcernejene m'entendeaccuserdeprolixite par ceux qui louent 
la mesure, que celui-la ne dedaignait pas non plus, puisqu'il louait tout particulierement le mot 
: «La mesure en tout, c'est la perfection », et qu'il s'y tint toute sa vie. \i\ Mais j'aurai egard 
egalement aux uns et aux autres, a ceux qui sont trop precipites, et a ceux qui sont insatiables, 
et c'est a peu pres ainsi que je vais m'exprimer. Les uns ont une qualite, les autres une autre ; il 
y en a qui ont certaines formes de la vertu, lesquelles sont assez nombreuses. Personne 
n'arrive a les posseder toutes au supreme degre, du moins parmi ceux que nous connaissons 
actuellement ; mais celui-la est tres vertueux a nos yeux, qui se trouve avoir le plus grand 
nombre de qualites, ou bien qui en possede une dans la perfection. Basile est passe par toutes, 
au point d'etre un sujet d'orgueil pour la nature. Voyons cela. 

[3] Fait-on l'eloge de la pauvrete, d'une vie denuee d'apparat et de recherche ? Mais lui, qu'eut- 
il jamais, en dehors de son corps et des voiles indispensables de sa chair? sa richesse, c'etait 
de ne rien avoir, avec la croix, qui etait sa seule vie, qu'il estimait de plus de prix pour lui- 
meme que de nombreuses richesses. [4] Posseder tous les biens, il n'est pas un homme,en depit 
de ses desirs, qui le puisse ; mais il peut savoir les mepriser tous, et ainsi se montrer superieur 
a tous les biens ensemble. Avec de tels sentiments et de telles dispositions, il n'eut pas besoin 
d'un piedestal, ni dela vaine gloire, ni d'une proclamation publique : « Grates a Crates de 



Thebes donne la liberte. » rsi Car c'est a la realite, iss non a l'apparence qu'il visait dans la 
vertu. II n'habitait pas non plus dans un tonneau au milieu de l'agora, pour vivre aupres de 
tous dans la mollesse, en faisant de son indigence un moyen nouveau de s'enrichir. Mais c'est 
sans ambition qu'il etait pauvre et inculte ; et apres avoir consenti a l'abandon de tout ce qu'il 
possedait jadis, il traversait d'un coeur leger l'ocean de la vie. 

LXI. [ii C'est une chose admirable que la temperance et la frugalite, de ne pas se laisser 
vaincre par les plaisirs et, comme a un maitre cruel et degrade, de resister a son ventre. Qui fut 
plus que lui etranger a la nourriture, pourrait-on dire sans exageration, et depouille de chair? 
L'exces et la satiete, il l'abandonna a ceux qui ont perdu toute raison, et dont la vie est faite de 
servilisme et d'abjection. pj Quant a lui, il n'attachait point de prix a des choses qui, le gosier 
franchi, ont une egale valeur, mais il se contentait du necessaire pour vivre, aussi longtemps 
qu'il le put; le seul luxe qu'il connut, c'etait de montrer qu'il se passait de luxe, et que pour ce 
motif il n'avait pas des besoins etendus; et il regardait les lis et les oiseaux, dont la beaute est 
sans artifice et la nourriture a portee, suivant la grande recommandation de mon Christ 
(Matth. vi, 26 suiv.), qui alia jusqu'a se faire pauvre de chair, pour nous faire riches de 
divinite. [3] Aussi n'avait-il qu'une seule tunique, un seul manteau, la terre comme lit, les 
insomnies, la privation de bains : c'etait son faste a lui. Son repas et son mets favori, c'etait le 
pain et le sel, raffinement nouveau ; sa boisson frugale et abondante, c'etait ce que produisent 
les fontaines sans exiger de fatigue. C'est de cela, ou avec cela, que nous venaient les remedes 
et la guerison, objet commun de nos preoc- 187 cupations : car je devais egaler ses souffrances, 
tout en le cedant a lui sur les autres points. 

LXII. [i] C'est une grande chose que la virginite et le celibat ; de prendre rang avec les anges 
et la nature simple, je n'ose dire avec le Christ qui, ayant consenti meme a etre enfante pour 
nous, les enfantes, nait d'une vierge, et donne force de loi a la virginite, par la raison qu'elle 
detache d'ici, qu'elle supprime le monde, ou plutot qu'elle neglige un monde pour un monde, 
le present pour le futur. \i\ Des lors qui a, plus que Basile, estime la virginite, ou impose des 
lois a la chair, non seulement par l'exemple de sa personne, mais encore par les oeuvres qui 
firent l'objet de son zele ? [31 De qui sont ces asiles de vierges, et ces regies ecrites, par 
lesquelles il moderaittous les sens, reglait tous les membres, recommandait la vraie virginite, 
faisant passer la beaute a l'interieur, de ce qu'on voit a ce qu'on ne voit pas ; fletrissant ce qui 
est du dehors, et soustrayant a la flamme son aliment, mais montrant a Dieu ce qui est cache, 
au seul epoux des ames pures, qui introduit avec lui les ames vigilantes, si c'est avec des 
lampes allumees et abondamment alimentees d'huile qu'elles viennent a sa rencontre (cf. 
Matth., xxv, 6 suiv.) ? 

[41 Or comme la vie des solitaires et la vie des migades se combattent l'une l'autre le plus 
souvent et vont en sens contraire, et qu'elles n'ont ni l'une ni l'autre d'avantages ou 
d'inconvenients purs de tout melange, — l'une etant plus tranquille, plus stable et unissant a 
Dieu, mais n'allant pas sans orgueil, parce que la vertu y echappe a l'epreuve et a la 
comparaison ; et l'autre, plus active et plus utile, mais sans echapper a i89 l'agitation, — il su t 
tres bien les reconcilier et les melanger Tune avec l'autre, [5] en faisant batir des habitations 
pour ascetes et pour moines, mais a peu de distance des cenobites et des migades ; sans mettre 
non plus au milieu comme un mur de separation ni les eloigner les unes des autres, mais les 
rapprochant pour les faire contigues et distinctes, afin qu'il n'y eut point de philosophie sans 
vie commune ni de vie active sans philosophie ; et qu'elles pussent, comme la terre et la mer, 
se livrer a des echanges mutuels pour concourir a la seule gloire de Dieu. 
LXIII. [ii Que dire encore ? C'est une belle chose que la bienfaisance, l'entretien des pauvres, 
le soulagement de la faiblesse humaine. Sors un peu de cette ville, et va voir la nouvelle ville ; 
le grenier de la piete ; le tresor commun de ceux qui possedent, ou le superflu des richesses, 
parfois meme le necessaire, sur les exhortations de celui-la, vient se deposer, sans laisser de 
prise aux vers, sans faire la joie des voleurs (Matth. vi, 19 suiv., Luc, xii, 33), echappant aux 



assauts de l'envie et a Taction destructrice du temps ; ou la maladie est matiere a philosophie, 
le malheur estime bienheureux, et la misericorde mise a l'epreuve.m Que sont a mes yeux 
aupres de ce travail, Thebes aux sept portes ou Thebes egyptienne, et les murailles de 
Babylone, et le tombeau Carien de Mausole, elles Pyramides et l'immense airain du Colosse, 
ou la grandeur et la beaute de temples qui ne sont plus, et le reste de ce que les hommes 
admirent et qu'il consignent dans l'histoire, choses dont pas une n'a rapporte a son auteur 
d'autre profit qu'un peu de gloire. [3] Mais le plus admirable a mes yeux, c'est le 191 chemin du 
salut raccourci, l'ascension vers le ciel devenue des plus faciles. Nous n'avons plus maintenant 
sous les yeux de spectacle lugubre et lamentable, des hommes morts avant la mort, morts dans 
la plupart de leurs membres, ecartes des villes, des maisons, des places publiques, des 
fontaines, meme des etres les plus chers, plus facilement reconnaissables a leur nom qu'a leur 
corps ; on ne les voit plus se presenter dans les assemblies et les reunions par couples et par 
groupes, objets non de pitie pour leur maladie, mais de haine ; artisans de chansons 
pitoyables, quand il leur reste encore de la voix. [4] A quoi bon jusqu'au bout tourner au 
tragique notre sujet puisque la parole ne peut suffire au fleau ? Mais c'est bien lui certes, qui 
mieux que tous nous apprit, hommes a ne pas mepriser des hommes, et a ne pas manquer de 
respect au Christ, notre unique tete a tous, par notre inhumanite envers ces gens-la ; mais a 
faire sur les malheurs d'autrui un bon placement de nos biens, et a preter a Dieu notre pitie 
puisque nous avons besoin de pitie. [5] C'est pourquoi, il ne dedaignait pas d'honorer meme de 
ses levres cette maladie, lui homme noble et de noble famille, et dont la renommee etait si 
eclatante; mais il les embrassait comme des freres, non pas, ainsi qu'on pourrait le supposer, 
par ostentation (qui fut aussi eloigne de ce sentiment?), [6]mais pour nous former par 
l'exemple de sa propre philosophie a nous approcher des corps pour les soigner, exhortation a 
la fois eloquente et muette. Et on ne peut pas dire qu'il en alia ainsi de la ville, et qu'il en fut 
autrement de la contree et du dehors ; au contraire, il proposa comme un commun objet 
d'emu- 193 lation pour tous les chefs des peuples, la charite et la generosite envers eux. [7] A 
d'autres les traiteurs, les tables opulentes, les prestigieux raffinements de la cuisine, les chars 
elegants, et tout ce qu'il y a de vetements delicats et flottants ; a Basile les malades, les 
remedes aux blessures et l'imitation du Christ, qui non pas en parole, mais en fait, guerissait la 
lepre. 

LXIV. [i] A cela, que vont nous dire ceux qui le taxent d'orgueil et d'arrogance, ces apres 
censeurs de telles actions, qui mettent en regard du modele des gens qui ne sont pas des 
modeles? Est-il possible d'embrasser des lepreux, de porter jusque-la l'humilite, et de traiter 
avec dedain ceux qui ont de la sante ? d'epuiser sa chair par l'austerite, et de livrer son ame a 
l'enflure d'un vain orgueil? m de condamner le Pharisien et de rappeler l'humiliation que lui 
attire sa suffisance, de savoir que le Christ s'est abaisse jusqu'a une forme d'esclave (Philip., ii, 
7), qu'il a mange avec des publicains, qu'il lavait les pieds de ses disciples et qu'il ne reculait 
pas devant une croix pour y clouer mon peche (et qu'y a-t-il en verite de plus extraordinaire 
que cela? contempler un Dieu crucifie, et encore dans la compagnie de larrons, moque des 
passants, lui, inaccessible et au-dessus de la souffrance) ; et quant a soi, de s'elever au-dessus 
des nuages, sans vouloir rien reconnaitre d'egal, ainsi que le croient les detracteurs de Basile? 
[3] Mais c'est, je pense, ce qu'il y avait dans son caractere d'equilibre, de fermete, d'integrite 
qu'on appelle de l'arrogance. Et ces memes hommes, je soupconne qu'ils qualifier aient sans 
peine aussi le courage de temerite, la circonspection de timidite, la reserve de misanthropie et 
la justice d'insociabi- 195 lite ; car on n'a pas eu tort de faire cette sage remarque, que c'est pres 
des vertus que les vices ont leurs racines et qu'ils ont des portes en quelque sorte voisines ; il 
est tres facile quand on est une chose, d'etre pris pour ce qu'elle n'est pas, par des gens non au 
courant de ces matieres. 

[4] Quel homme en effet a plus que lui honore la vertu, chatie le vice, temoigne de la bonte a 
ceux qui marchent droit ou de la severite a ceux qui devient, lui de qui un sourire, c'etait 



souvent un eloge, et le silence un blame, pierre de touche du mal pour la conscience intime. Si 
ce n'etait pas un babillard, un rieur et un habitue de l'agora, un homme qui cherche a se faire 
agreer de la foule, en se faisant par complaisance tout a tous, qu'est-ce a dire ? [5] Ne merite-t- 
il pas plus d'eloge que de blame, aux yeux du moins des gens senses? a moins qu'on ne fasse 
aussi au lion un grief de n'avoir pas un air de singe, mais un air terrible et royal, lui dont les 
bonds meme ont une noblesse qu'on admire et qu'on aime ; a moins qu'on n'admire les 
histrions et qu'on ne leur trouve de l'agrement et de l'humanite, parce qu'ils plaisent au peuple 
et qu'ils excitent le rire par des coups sur la joue et par des cris. \6] Cependant, meme si nous 
faisions une enquete sur ce point, qui fut aussi charmant dans les reunions, dans la mesure ou 
je puis le connaitre, moi qui l'ai tout particulierement pratique ? Qui eut meilleure grace a 
conter ? a badiner avec sagesse, et aussi a reprendre avec delicatesse ? II ne tournait ni la 
censure en violence ni l'indulgence en faiblesse, mais de part et d'autre il evitait l'exces, usant 
de l'un et de l'autre avec justesse et a propos, suivant les preceptes de Salomon quia toute 
chose a marque son temps (Eccl., iii, i suiv.). 

197 LXV. fi] Mais qu'est-ce que cela en comparaison de la puissance de parole de cet homme, 
et de cet enseignement victorieux qui sait se concilier les regions extremes ? Nous en sommes 
encore a nous retourner au pied de la montagne, loin du sommet; nous en sommes encore a 
traverser un detroit, tournant le dos a la mer immense et profonde. [21 Je pense en effet que s'il 
y eut ou doit y avoir une trompette penetrant l'immensite de l'espace; une voix de Dieu 
couvrant le monde ; un ebranlement de la terre, a la suite d'une revolution et d'un prodige, 
c'est cela qu'etaient la voix et la pensee de celui-la, laissant tous les hommes autant derriere 
elles ou sous elles, que nous, nous laissons les natures sans raison. 

[3] Qui s'est purifie davantage pour l'Esprit, et s'est mieux prepare a exposer dignement les 
choses divines? Qui mieux que lui fut illumine des claries de la science, penetra dans les 
profondeurs de l'Esprit et scruta avec Dieu les choses de Dieu? Qui eut une parole plus fidele 
interprete de ses pensees? si bien qu'il ne pecha point comme beaucoup par l'un de ces 
deuxdefauts, une pensee qui n'a pas d'expression, ou une expression qui ne va pas au gre de la 
pensee ; mais que sous les deux rapports il fut pareillement remarquable et se montra egal a 
lui- meme et vraiment harmonieux. [4] Scruter toutes choses, meme les profondeurs de Dieu, 
c'est le temoignage qui est rendu a l'Esprit (I Cor., II, 10): non pas que l'Esprit ignore, mais 
parce qu'il se complait dans cette contemplation. Lui, Basile, il a scrute toutes les choses de 
l'Esprit; et c'est a cela qu'il doit d'avoir instruit toutes les moeurs, donne un enseignement 
sublime, detourne du present pour transporter vers l'avenir. 

197 LXVI. [i] Le soleil est loue dans David pour sa beaute, sa grandeur, la rapidite de sa 
course et sa puissance ; il est brillant comme un fiance, grand comme un geant, car telle est la 
puissance de sa longue traversee que des extremites aux extremites elle eclaire egalement, et 
que sa chaleur n'est en rien diminuee par les distances (Ps., xviii, 6-7). [2] La beaute de Basile, 
c'est la vertu; sa grandeur, la theologie ; sa course, le mouvement incessant qui le portait 
jusqu'a Dieu par ses ascensions; sa puissance, la semence et la diffusion de la parole : en sorte 
que j e ne dois pas hesiter a dire que sa voix a parcouru toute la terre, et que la puissance de 
ses paroles est allee aux extremites du monde (Ps., xviii, 5 ; Rom. x, 18), parole que Paul a 
dite des apotres et empruntee a David, m Ou trouver ailleurs aujourd'hui la joie d'un entretien, 
le plaisir des festins, des agoras, des assemblies, le charme des hommes en charge et de leurs 
subordonnes, des moines ou des migades, de ceux qui ont du loisir ou de ceux qui sont dans 
les affaires, de ceux qui suivent la philosophie du dehors ou la notre ? II n'y a qu'une 
jouissance, au-dessus de toutes et la plus grande, ce sont ses ecrits et ses travaux. [41 Et il n'y a 
pas non plus pour les ecrivains d'autres ressources, apres sa personne, que ses ecrits. Le 
silence se fait sur ce qui est ancien, sur tout ce qu'on a sue a ecrire sur les oracles divins ; la 
vogue est au nouveau, et a nos yeux, c'est etre le plus fort dans la science que d'etre le mieux 



au courant de ses ecrits, de les avoir a la bouche et de les rendre intelligibles aux oreilles, car 
il a suffi a prendre la place de tous, pour ceux qui ont a coeur de s'instruire. 
LXVII. rn Je n'ai plus que ceci a dire de lui. Quand j'ai en mains son Hexaemeron et que je 
l'ai a la bouche, j'entre dans la compagnie du Createur, je comprends les raisons de la creation, 
j'admire le Createur plus qu'auparavant, grace uniquement aux lecons de mes yeux. Quand je 
tombe sur ses livres de controverse, je vois le feu de Sodome qui reduit en cendres les langues 
criminelles et impies, ou la tour de Chalane miserablement edifiee et miserablement 
renversee. m Quand c'est sur ceux qui traitent de l'Esprit, je trouve le Dieu que je possede, et 
j'ai le courage de la verite, grace a l'appui de sa theologie et de ses illuminations. Quand c'est 
sur les autres commentaires, qu'il deploie a ceux qui ont la vue courte et qu'il inscrit sous trois 
formes sur les tables solides de sou coeur (cf. II Cor. iii, 3), je me laisse persuader de ne pas 
m'arreter a l'ecorce de la lettre et de ne pas me borner a contempler les choses d'en-haut, mais 
de m'avancer au-dela, de marcher encore de profondeur en profondeur, appelant un abime par 
un abime (cf. Ps., Xli, 8), trouvant une lumiere grace a une lumiere, jusqu'a ce que je puisse 
me hater vers le sommet. [3] Quand je m'arrete a ses eloges d'athletes, je meprise mon corps, je 
suis avec ceux qui sont loues, et je me sens excite au combat. Quand je m'arrete a ses traites 
moraux et pratiques, je suis purifie dans fame et dans le corps, je deviens un temple pret a 
recevoir Dieu, et un instrument que touche l'Esprit et qui chante un hymne a la gloire et a la 
puissance divine ; cela me rend meilleur, met en moi de l'harmonie, me fait devenir un tout 
autre homme, me fait subir une transformation divine. 

LXVIII. rnPuisque j'ai fait mention de theologie, et de l'accent tout particulierement 
grandiose de Basile 203 sur ce point, j'ai encore a ajouter a ce qui a ete dit, ceci, qui est 
souverainement utile au grand nombre, pour eviter qu'ils se fassent tort en acceptant les 
rumeurs facheuses dont il est l'objet : ces paroles s'adressent aux esprits pervers qui viennent 
en aide a leurs propres vices par leurs calomnies contre autrui. 

[2] Lui, en faveur de la vraie doctrine et — relativement a la sainte Triade — en faveur de 
l'union et de la co-divinite (je ne sais quoi dire de plus propre et de plus clair), non seulement 
d'etre precipite d'un trone sur lequel meme au debut il n'avait pas bondi, mais meme l'exil, la 
mort, les supplices d'avant la mort, il aurait tout accepte de bon coeur, comme un gain, non 
comme un danger, m A preuve, ce qu'il avait deja fait, et ce qu'il avait souffert : c'est un 
homme qui, condamne a l'exil pour la verite, s'etait contente en fait de dispositions, de dire a 
un de sa suite d'emporter les tablettes et de le suivre. Mais il jugeait necessaire de disposer ses 
discours avec economie (Ps., cxi, 5) suivant le conseil du divin David sur ce point ; de 
supporter a peu pres le temps de la guerre et la puissance des heretiques, jusqu'a ce que 
survint le temps de la liberie et de l'eclaircie, qui donnat a la langue sa franchise, m Eux, ils ne 
cherchaient qu'a surprendre, dans sa nudite, ce mot sur l'Esprit : a savoir qu'il est Dieu, ce qui 
est vrai, mais que ceux-la ainsi que le chef pervers de l'impiete prenaient pour une impiete, 
afin de pouvoir, lui, le bannir de la ville en meme temps que sa langue de theologien, et quant 
a eux s'emparer de l'Eglise, s'en faire un point d'appui pour leur perversite, et de la, comme 
d'une citadelle, ravager tout le reste. [5] Et lui, dans 205 d'autres paroles de l'Ecriture, dans des 
temoignages non douteux et d'une force identique, dans des argumentations rigoureuses, 
dominait tellement ses contradicteurs qu'ils ne pouvaient riposter, et qu'ils se trouvaient pris 
dans leurs propres paroles, ce qui est bien le supreme degre de puissance et de perspicacite de 
la parole. [6i Ce qui le montrera, c'est le traite qu'il a compose sur ce sujet, en maniant un style 
qui semble sortir d'un ecrin de l'Esprit. Mais le mot propre, il en differait pour le moment 
l'emploi : a l'Esprit lui-meme et a ses loyaux defenseurs il demandait en grace de ne pas 
s'offenser de cette economie, de ne pas s'attacher a un mot unique, pour tout perdre par 
insatiabilite, dans un temps ou la piete etait en proie aux dechirements. m II n'y avait point 
pour eux d'inconvenient a un leger changement d'expressions, puisqu'on d'autres termes ils 
enseignaient la meme chose ; c'etait moins dans des mots qu'etait pour nous le salut, que dans 



des choses; il ne repousserait pas la nation des Juifs si, tout en desirant pour quelque temps 
remplacer par le mot d'oint celui de Christ, ils consentaient a se joindre a nos rangs ; mais le 
plus grand dommage qui put survenir a la communaute, c'etait qu'on vint a s'emparer de 
l'Eglise. 

LXIX. [i] Et en effet, qu'ilaitmieuxque quiconque connu la divinite de l'Esprit, c'est ce qui 
ressort clairement de ce fait qu'il l'a souvent proclamee en public, si jamais l'occasion s'en 
presentait, et que dans l'intimite, a ceux qui l'interrogeaient il mettait de l'empressement a la 
confesser; mais il l'a fait en termes plus clairs dans ses conversations avec moi, pour qui il 
n'avait rien de cache quand il m'entretenait de cette question : non 207 content de simples 
declarations sur ce point, mais — chose qu'il n'avait encore i'aite auparavant que rarement, — 
formulant contre soi la plus effroyable des imprecations : de se voir rejete par l'Esprit lui- 
meme, s'il ne venerait pas l'Esprit avec le Pere et le Fils, comme etant de la meme substance et 
digne des memes honneurs. [21 Et si Ton veut bien me permettre de m'associer a lui, meme dans 
de pareilles matieres, je vais reveler une chose ignoree jusqu'a present de la plupart: dans la 
gene ou les circonstances nous mettaient, il confia les temperaments a lui-meme, et le franc - 
parler a nous, que personne ne devait juger ni chasser de la pairie et qu'on estimait pour notre 
obscurite, en sorte que grace a l'un et a l'autre notre evangile put etre puissant. 
[31 Si j'ai donne ces details, ce n'est pas pour defendre la reputation de Basile : il est au-dessus 
de ses detracteurs, quels qu'ils soient, cet homme ; mais c'est pour eviter qu'on ne considere 
comme regie de la piete les mots isoles trouves dans ses ecrits et qu'on ne sente sa foi faiblir, 
et qu'on ne donne comme un argument en faveur de sa propre perversite la theologie de celui- 
la, qui etait l'oeuvre des circonstances en meme temps que de l'Esprit ; et qu'au contraire, 
appreciant la portee de ce qui avait ete ecrit et le but qui l'avait fait ecrire, davantage on se 
sente attire vers la verite et on ferme la bouche aux impies. w Certes puisse-je avoir, moi et 
tous ceux qui me sont chers, sa theologie ! J'ai tant de confiance dans l'integrite de mon heros 
dans cette affaire, qu'ici encore je fais cause commune avec lui a la face de tout le monde ; 
qu'on mette a son compte ce qui est a moi, a mon compte ce qui est a lui, 209 devant Dieu et 
ce qu'il y a de plus sage parmi les hommes. [5] Nous n'irons pas soutenir en effet que les 
evangelistes se sont contredits mutuellement, parce que les uns se sont appliques plutot a 
l'humanite du Christ, et que les autres ont aborde sa divinite ; parce que les uns ont debute par 
ce qui est a notre portee, les autres par ce qui nous depasse : ainsi ils se partageaient la 
predication dans l'interet, je pense, de ceux qui l'accueillaient ; ainsi les formait l'Esprit qui 
etait en eux. 

LXX. ni Mais poursuivons. Puisqu'il y a eu dans l'antiquite et aujourd'hui des hommes 
remarquables pour la piete, legislateurs, strateges, prophetes, docteurs, courageux jusqu'au 
sang, c'est par comparaison avec eux que nous envisagerons notre sujet, et parla nous 
apprendrons a connaitre Basile. 

[2] Adam eut la faveur de la main de Dieu, des delices du paradis et de la premiere legislation ; 
mais, pour ne rien dire d'outrageant au respect du au premier pere, il ne garda pas le 
commandement (Gen., i, 27 suiv.) ; celui-ci l'a recu, l'a observe, n'eut pas a souffrir de l'arbre 
de la science, et apres avoir echappe au glaive flamboyant, je le sais bien, il est entre en 
possession du paradis, mEnos le premier espera invoquer le Seigneur (Gen., iv, 26) ; celui-ci 
l'invoqua, et en plus il le precha aux autres, ce qui est bien plus meritoire que de l'invoquer. 
Enoch fut transporte, ayant pour une piete mediocre, car la foi etait encore dans des ombres, 
obtenu comme recompense d'etre transporte, et il echappa au danger d'une prolongation de vie 
(Gen., v, 21 suiv.); celui-ci, sa vie ne fut tout entiere qu'un transport, car dans une vie parfaite 
il a parfaitement soutenu l'epreuve. hi Noe se vit 211 confier une arche avec les semences d'un 
deuxieme monde, confiees a un faible bois et sauvees des eaux (Gen., vi, 13 suiv.) ; celui-ci 
echappa a un deluge d'impiete et se fil une arche de salut, de sa ville qui navigua legerement 



par-dessus les heresies : grace a quoi il ranima un monde entier. 

LXXI. [i] II fut grand, Abraham, patriarche, sacrificateur d'un sacrifice nouveau, qui vint 
conduire a celui qui le lui avait donne le fruit de la promesse, victime preparee et qui se hate 
vers regorgement ; mais facte de celui-la ne fut pas non plus sans grandeur, quand on le vit 
s'offrir en personne a Dieu, sans qu'il lui fut rien substitue a titre de compensation : ou l'aurait- 
on trouve ? en sorte que le noble sacrifice fut consomme. 

[2] Isaac fut promis des avant sa naissance (Gen., xviii, 10 suiv.) ; celui-ci s'offrit 
spontanement, et sa Rebecca, je veux dire l'Eglise, il l'epousa non pas au loin, mais tout pres; 
ni par l'entremise d'une ambassade domestique, mais par un don et un depot recu de Dieu; il 
ne se laissa pas non plus induire en erreur sur la preeminence des enfants, mais a chacun sans 
fraude il fit la part de son merite avec la prudence de l'Esprit. 

[3i Je loue l'echelle de Jacob et la stele qu'il oignit en l'honneur de Dieu, et son combat contre 
lui, quelle qu'en fut la nature (Gen., xxxii, 24 suiv.) (c'est, je pense, l'humaine mesure en 
parallele et aux prises avec la hauteur divine, et qui emporte de la les signes de la defaite de la 
creature). [4] Je loue encore, l'habilete de l'homme et son bonheur dans ce qui concerne ses 
troupeaux, les douze patriarches sortis de lui, le partage des benedictions, avec une prediction 
fameuse de l'ave- 213 nir; mais je loue aussi chez Basile l'echelle, que non seulement il vit, 
mais qu'il gravit aussi par des ascensions graduelles vers la vertu ; la stele qu'il n'a pas ointe, 
mais qu'il a erigee a Dieu, pour y clouer l'impiete ; la lutte qu'il soutint non pas contre Dieu, 
mais pour Dieu, en vue d'aneantir l'heresie ; et son industrie pastorale, qui l'enrichit en lui 
faisant gagner plus de brebis marquees que de brebis non marquees ; et la belle et nombreuse 
lignee de ses fils selon Dieu, et la benediction' dont il fit pour beaucoup un appui. 
LXXII. [i] Joseph fut distributeur de ble, mais pour la seule Egypte, rarement et au sens 
physique (Gen., xii, 40 suiv.) ; celui-ci le fut pour tout le monde, continuellement et au sens 
spirituel, ce qui a mes yeux est plus auguste que cette distribution-la. 

Avec Job de la terre de Hus, il fut tente, eut la victoire et fut brillamment proclame a la fin de 
ses luttes, sans s'etre jamais laisse ebranler par des secousses qui furent frequentes, et apres 
avoir surabondamment triomphe du tentateur et ferme la bouche a des amis irreflechis qui 
ignoraient le mystere de son epreuve. 

piMoise et Aaron sont parmi ses pretres (Ps., xcviii, 6). II est grand, Moise, qui a eprouve 
l'Egypte, sauve le peuple par un grand nombre de signes et de prodiges, penetre a l'interieur de 
la nuee, institue les deux lois : l'une litterale et exterieure, l'autre interieure et spirituelle ; [3] et 
aussi Aaron, frere de Moise par le corps et par l'esprit, qui sacrifiait et priait pour le peuple, 
myste du saint et grand tabernacle (Ex., vii, 22 suiv.; xxix, 4suiv.) que le Seigneur a dresse, et 
non pas un homme 215 (Hebr., viii, 2). [4]De ces deux-ci Basile est l'emule, eprouvant non par 
des fleaux corporels, mais par des ileaux de l'Esprit et de la parole la nation heretique et 
egyptienne ; conduisant le peuple choisi et zele pour les bonnes oeuvres (Tit., ii, 14) a la terre 
de la promesse ; gravant sur des tables qu'on ne brise pas mais qui se conservent, des lois non 
plus semblables a des ombres mais entierement spirituelles ; et dans le saint des saints 
penetrant, non pas une fois fan, mais souvent et pour ainsi dire chaque jour, d'ou il nous 
decouvre la sainte Triade ; et purifiant le peuple non par des ablutions passageres mais par des 
purifications eternelles. 

[5] Qu'y eut-il de plus beau dans Josue ? son commandement militaire, le partage, et la prise 
de possession de la terre sainte. Mais Basile ne fut-il pas chef ? ne fut-il pas stratege de ceux 
qui se sauvent par la foi? distributeur des lots et des demeures diverses qui sont aupres de 
Dieu et qu'il repartit entre ceux qu'il conduit ? si bien qu'il eut pu prononcer aussi ce mot-la : « 
Des parts me sont echues entre les meilleures » (Ps., xv, 6) ; et : « Mes lots sont dans tes 
mains » (Ps., xxx, 16), lots d'un bien plus grand prix que ceux qui rampent a terre et qui se 
laissent ravir. 



LXXIII. [i] De meme, — pour ne rien dire des Juges ou des plus illustres des Juges — , 
Samuel fut au nombre de ceux qui invoquaient son nom (Ps., xcviii, 6), donne a Dieu avant la 
naissance, apres la naissance aussitot consacre, et oignant les rois et les pretres avec sa corne. 
m Mais Basile, ne fut-il pas des sa tendre enfance, des le sein maternel, consacre a Dieu, 
presente a l'autel avec le double manteau, attentif aux 217 choses celestes, oint du Seigneur et 
oignant ceux qui se perfectionnent sous Taction de l'Esprit ? 

David est celebre parmi les rois ; de lui l'histoire dit un grand nombre de victoires et de 
trophees remportes sur l'ennemi ; la douceur, qui etait son principal caractere ; avant la 
royaute, la puissance de sa harpe, capable de charmer meme l'esprit mauvais. 
[3] Salomon demanda a Dieu la largeur du coeur, et il l'obtint (III Reg., iv, 29 suiv.) ; il sut se 
pousser a un supreme degre de sagesse et de clairvoyance, au point de devenir le plus fameux 
de tous ceux de son temps. 

f4i Basile ne reste, selon moi, nullement ou a peine en arriere, de l'un pour la douceur, de 
l'autre pour la sagesse ; au point qu'il calma l'audace de rois possedes du demon, et qu'il n'y 
eut pas qu'une reine du Midi ou tel autre personnage que le renom de sa sagesse fit venir a sa 
rencontre des extremites de la terre, mais que sa sagesse se faisait connaitre meme de toutes 
les extremites. Je vais passer la suite de Salomon ; elle est connue de tous malgre notre 
reserve. 

LXXIV. [i]Tu loues la liberte d'Elie a l'egard des tyrans (IV Reg., n, 1 suiv.) et son 
enlevement au milieu du feu? elle bel heritage d'Elisee, la peau de mouton, et allant de pair 
avec elle l'esprit d'Elie (IV Reg., ii, 9 suiv.) ? Loue aussi chez Basile sa vie au milieu du feu, 
je veux dire dans la multitude de ses epreuves ; sa preservation au travers d'un feu qui brulait, 
mais sans le consumer, miracle du buisson (Ex., iii, 2); et la belle peau qui lui vint d'en-haut, 
l'absence de chair. 

[21 J'omets le reste, les jeunes gens mouilles de rosee au milieu du feu (Dan., iii, 5 suiv.), le 
prophete fugitif 219 priant dans le ventre d'une baleine (Jon. ii, i suiv.) et sortant du monstre 
comme d'une chambre ; le juste dans la fosse, enchainant la ferocite des lions (Dan., vi, 16 
suiv.) ; le combat des sept Macchabees qui avec un pretre et une mere furent acheves dans le 
sang et toutes sortes de supplices (II Mach, vii, 1 suiv.) : d'eux, Basile imita la fermete et 
conquit aussi la gloire. 

LXXV. [ii Je passe au Nouveau Testament, et en comparant aux gloires qui s'y trouvent les 
actes de Basile, j'honorerai le disciple par les maitres. 

Qui fut precurseur de Jesus ? Jean, voix du verbe (Luc, iii, 4), flambeau de la lumiere, en 
presence de qui il tressaillit au sein, qu'il preceda aux enfers ou la fureur d'Herode l'envoya 
pour qu'il fut la aussi le heraut de celui qui arrivait. [2] Et si on trouve ce langage hardi, qu'on 
considere au debut de ces paroles que ce n'est pas pour preferer ni pour egaler Basile a celui 
qui parmi les enfants des femmes est superieur a tous (Luc, vii, 28), que j'etablis celte 
comparaison; mais pour signaler un emule qui n'est pas sans porter en sa personne quelque 
chose du caractere de celui-la : pi ce n'est pas chose petite pour les hommes vertueux qu'une 
imitation meme petite des plus grands. [41 Or est-ce qu'il ne fut pas l'image visible de la 
philosophic de celui-la, Basile? lui aussi il habita le desert ; lui aussi avait un cilice comme 
vetement de ses nuits, obscurement et sans ostentation; lui aussi se contenta de la meme 
nourriture, se purifiant pour Dieu par l'abstinence; lui aussi eut l'honneur de devenir le heraut 
du Christ, sinon son precurseur ; et Ton voyait venir a lui, non seulement tout le pays 
d'alentour, mais encore d'au-dela des frontieres; lui aussi, 221 au milieu des deux testaments, 
abolissait la lettre de l'un, popularisait l'esprit de l'autre et faisait la realisation de la loi cachee 
par l'abolition de la loi visible. 

LXXVI. [ii II imita de Pierre le zele, de Paul la fermete; de l'un et de l'autre qui eurent des 
noms celebres et qui changerent de nom, la foi ; des fils de Zebedee, la grande voix ; de tous 
les disciples, la frugalite et la simplicite. C'est pourquoi aussi la clef des cieux lui est confiee 



(matth., xvi, 19); et non content du cercle qui va de Jerusalem a l'lllyricum (Rom., xv, 19), 
pour l'Evangile il en embrasse un plus vaste ; fils du tonnerre, il n'en a pas le nom, mais il Test 
; il repose sur la poitrine de Jesus, et de la il tire la puissance de la parole et la profondeur des 
pensees. 

m Quant a devenir un Etienne, il en fut empeche en depit de sa bonne volonte, car il tint a 
distance par le respect ceux qui cherchaient a le lapider. 

II m'est encore possible de me resumer davantage, pour eviter d'examiner ces choses une a 
une. Dans les vertus, tantot il fut initiateur, tantot emule, tantot vainqueur ; et pour avoir passe 
par toutes, il l'emporta sur tous ceux d'aujourd'hui. J'ai un mot a ajouter, il sera court. 
LXXVII. [i] Telle etait la vertu de ce heros et sa richesse de reputation que plusieurs de ses 
petitesses meme et aussi de ses defauts physiques furent imagines par d'autres comme des 
moyens de s'illustrer, par exemple sa paleur, sa barbe, sa marche habituelle, et quand il parlait 
son absence de precipitation, son air pensif a l'ordinaire et son recueillement interieur : copie 
malheureuse chez la plupart et manque de bon sens qui dege- 223 neraient en humeur sombre ; 
ou encore l'aspect de son vetement, la forme de son lit, sa facon de manger : toutes choses qui 
chez Basile allaient sans application, se faisaient avec simplicite et au hasard des 
circonstances. [2] On peut voir bien des Basiles de surface, statues au milieu des ombres ; ce 
serait beaucoup de dire aussi, echo qui repete une voix : car si celui-ci n'imite que la fin du 
mot, c'est du moins avec quelque clarte ; eux s'eloignent encore plus du modele, qu'ils n'ont le 
desir d'en approcher. [3] Mais il y a une chose, non pas mediocre cette fois, mais grandement 
flatteuse a juste titre, c'est d'avoir jadis eu la chance de l'approcher, de le cultiver, et d'avoir 
quelque chose, parole ou action, plaisante ou grave, a emporter en souvenir, comme je sais 
que j'en ai eu souvent l'honneur ; car meme les negligences de Basile avaient infiniment plus 
de valeur et d'eclat que les fatigues des autres. 

LXXVIII. [i] Comme, ayant acheve la course et garde la foi (// Tim., iv, 7), il desirait la 
mort, que le temps des couronnes etait imminent et qu'il avait entendu non pas cette parole : « 
Monte sur la montagne et meurs » (Deut., xxxii, 49), mais celle-ci :« Meurs et monte vers 
nous», il fait a ce moment encore un prodige qui ne le cede pas a ce dont j'ai deja parle. [2] II 
etait deja presque mort et sans souffle, et la vie s'etait presque entierement retiree quand on le 
voit reprendre un accroissement de vigueur, au moment des paroles d'adieu, afin que son 
depart fut accompagne des paroles de la piete; et par l'imposition des mains aux plus genereux 
de ses serviteurs, il leur donne sa main et l'Esprit, afin que l'autel ne soit pas frustre de ceux 
qui avaient ete ses dis- 225 ciples et les collaborateurs de son sacerdoce. pj Ce qui suit, ma 
parole hesite a l'aborder ; elle l'abordera cependant, bien que ce soit plutot a d'autres qu'a nous 
que convienne ce recit. Car je ne puis etre philosophe dans ma douleur, bien que je m'efforce 
vivement d'etre philosophe, au souvenir de la perte commune et du malheur qui s'est abattu 
sur la terre. 

LXXIX. [ii II etait etendu, l'homme, rendant ses derniers souffles, et reclame par le choeur 
d'en haut, sur lequel depuis longtemps il fixait les yeux. On voyait repandue autour de lui 
toute la ville, incapable de supporter cette perte, criant contre ce depart comme contre une 
tyrannie ; s'attachant a cette ame, dans l'idee qu'ils pourraient la retenir et lui faire violence 
avec les mains ou des prieres ; car ils devenaient fous de douleur ; et ils lui auraient 
abandonne chacun une partie de sa propre vie, s'il eut ete possible, de bon coeur. [21 Quand ils 
se virent vaincus — car il devait donner la preuve qu'il etait homme — , et qu'il eut dit pour 
finir : « Je remettrai mon esprit dans tes mains» (Ps., xxx, 6), aux anges qui l'emmenaient il 
rendit fame avec bonheur, apres avoir initie aux mysteres les assistants et les avoir rendus 
meilleurs par ses recommandations. Alors se produit le prodige le plus fameux de ceux qui 
ont jamais eu lieu. 

LXXX. [i] Le saint etait porte haut par des mains de saints ; et chacun s'empressait de saisir, 
l'un une frange, l'autre l'ombre, l'autre le lit porteur d'un saint, rien que pour le toucher : car y 



avait-il quelque chose de plus saint, de plus pur que ce corps-la ? m l'autre de se rapprocher 
des porteurs, l'autre de jouir seulement de sa vue, persuade qu'elle lui porterait bonheur. [3] II 
227 y avait plein les places, les portiques, les maisons a deux, a trois etages de gens qui 
l'escortaient, marchant en avant, marchant en arriere, serrant de pres, montant les uns sur les 
autres ; foules innombrables, de toute race et de tout age, auparavant inconnues. Les 
psalmodies etaient dominees par les gemissements et la philosophic aneantie par la douleur. II 
y avait lutte entre les notres et ceux du dehors, Grecs, Juifs, etrangers ; entre ceux-la et nous a 
qui pleurerait davantage pour participer davantage a sa protection. [4] En fin de compte, la 
douleur finit meme par devenir un danger : il mourut avec lui un bon nombre de personnes, 
par suite de la poussee violente et du tumulte ; et on regarda cette fin comme un bonheur pour 
elles, sous pretexte qu'elles avaient ete associees a son depart, et qu'elles etaient des victimes 
funeraires, dirait peut-etre un exalte. [5]Le corps ne put qu'avec peine echapper aux ravisseurs 
et vaincre les gens du cortege ; alors on le confie au tombeau de ses peres, on place a cote des 
pretres l'eveque, a cote des predicateurs la grande voix qui resonne encore a mes oreilles, le 
martyr a cote des martyrs. 

[6]Et maintenant, lui il est dans les cieux ; et la pour nous, je pense, il offre ses sacrifices, et il 
prie pour le peuple ; car en nous quittant, il ne nous a pas quittes tout a fait. Mais moi, 
Gregoire, mort pour une moitie et ampute d'une moitie, maintenant que j'ai ete arrache a cette 
grande amitie, trainant une vie douloureuse et penible comme il est naturel a la suite de cette 
separation, je ne sais ou j'aboutirai, apres la direction qu'il me donnait, lui de qui aujourd'hui 
encore je recois 229 des avertissements et des reprimandes, au cours de mes visions nocturnes, 
s'il m'arrive de sortir du devoir et de tomber. m Pour moi, si je mele des threnes aux eloges ; si 
je fais l'histoire dela carriere de l'homme pour la proposer aux ages comme un commun 
modele de vertu, et un programme de salut pour toutes les Eglises et toutes lesames, ou nous 
regarderons pour regler notre vie comme sur une loi vivante, ce ne peut etre que pour vous 
conseiller, a vous qui vous etes perfectionnes a son ecole, d'avoir toujours les yeux fixes sur 
lui, et, comme s'il vous voyait et que vous le voyiez, de vous perfectionner pour l'Esprit. 
LXXXI. fi] ici maintenant reunis autour de moi, vous tous qui etiez le choeur de celui-la, 
ceux du sanctuaire et ceux des bas degres, ceux de chez nous et ceux du dehors, collaborez 
avec moi a cet eloge, chacun de vous redisant et regrettant l'une ou l'autre de ses vertus : m les 
princes, le legislateur ; les gouvernants, le fondateur de cite ; le peuple, son amour de l'ordre ; 
les orateurs, le maitre; les vierges, le paranymphe ; les femmes mariees, le conseiller ; les 
solitaires, l'homme qui donnait des ailes ; les migades, le juge ; les simples, le conducteur ; les 
contemplatifs, le theologien ; m les heureux, le frein ; les malheureux, la consolation; la 
vieillesse, le baton; la jeunesse, la regie; la pauvrete, le pourvoyeur; la richesse, l'intendant. [4] 
II me semble aussi que des veuves doivent celebrer leur protecteur; des orphelins, leur pere ; 
des pauvres, l'ami des pauvres ; les etrangers, l'ami des etrangers ; des freres, l'ami de ses 
freres ; les malades, le medecin, pour tout ce qu'on veut de maladies et de traitements ; ceux 
qui ont de la sante, le gardien de la sante; tous, celui qui s'etait fait 231 tout a tous afin de les 
gagner tous (I Cor., ix, 22), [du moins un bon nombre]. 

LXXXII. [i] Recois cela de nous, Basile, d'une voix qui jadis te fut tres douce, de ton egal en 
dignite et en age. S'il approche de ton merite, c'est grace a toi : c'est parce que j'avais 
confiance en toi, que j'ai entrepris ce discours sur toi. S'il en est loin et qu'il soit contraire a 
ton attente, qu'est-ce qui doit m'arriver, dans l'accablement ou me mettent la vieillesse, la 
maladie et le regret de toi ? uiToutefois Dieu agree meme ce qu'on fait suivant ses forces. 
Pour toi, puisses-tu nous regarder d'en haut, tete divine et sacree; cet aiguillon de la chair (II 
Cor., xii, 7), qui nous a ete donne par Dieu pour notre instruction, puisses-tu le retenir par ton 
intercession, ou nous inspirer le courage de le supporter ; notre vie tout entiere, puisses-tu la 
diriger a notre plus grand profit. [3] Et quand nous partirons, puisses-tu nous accueillir la aussi 
sous ta tente, afin que l'un et l'autre ensemble vivant et contemplant avec plus de clarte et de 



perfection la sainte et bienheureuse Triade, dont nous n'avons percu maintenant que de faibles 
reflets, nous puissions borner la notre desir, et recevoir cette recompense pour les combats 
que nous aurons livres ou qui nous auront ete livres. r-tiToi done recois de nous ce discours. 
Mais nous qui nous louera apres toi, quand nous quitterons la vie ? a supposer qu'il se trouve 
en nous digne matiere a un discours d'eloges, dans le Christ Jesus, notre Seigneur, a qui est la 
gloire pour les siecles. Amen. 



St Gregoire le Theologien 
(Euvres poetiques 

Poemes dogmatiques 



Les plaies d'Egypte. 

Nomenclature Migne : P I, 1, 14 

Source : Darolles 1839 

Numerisation et mise en ligne : Albocicade 

Souviens-toi toujours des plaies dont le Seigneur affligea l'Egypte, 

et tremble devant la force de son bras. 

Les eaux furent changees en sang. 

Des grenouilles sans nombre couvrirent la surface de cette terre maudite, 

des nuees de moucherons obscurcirent les airs, 

des mouches malfaisantes remplirent les demeures; 

un fleau destructeur s'appesantit sur les quadrupedes; 

des ulceres hideux couvrirent les habitants; 

le ciel versa des torrents de feu et de grele; 

les sauterelles devorerent l'herbe et les fruits des champs; 

d'epaisses tenebres regnerent dans les cieux; 

enfin la mort frappa les premiers nes d'entre le peuple. 

Le decalogue. 

Nomenclature Migne : I, 1, 15 

Source : Darolles 1839 

Numerisation et mise en ligne : Albocicade 

Le Seigneur grava ces dix lois sur des tables de pierre, 

Toi grave-les dans ton propre coeur. 

Tu n'adoreras pas d'autre Dieu que moi, 

Car a moi seul sont dus ton hommage et ton culte. 

Tu ne te feras point d'idoles, ni de vaines images. 

Tu ne prendras point en vain le nom du Seigneur ton Dieu. 

Observe scrupuleusement les jours du sabbat. 

Heureux, si tu rends a tes parents l'honneur qui leur est du. 

Tu ne seras point homicide. 

Respecte la couche etrangere. 

Ne derobe pas le bien d'autrui ; 

Ne porte pas de faux temoignage, 

Ne jette pas un ceil d'envie sur ce qui ne t'appartient pas. 

Tous ces crimes engendrent la mort. 



Hymne a Dieu 

Nomenclature Migne : P I, 1 , 29 

Source : Darolles 1839 

Numerisation et mise en ligne : Albocicade 

Etre au-dessus de tous les etres ! 

quel autre hommage est digne de toi ? 
Quelle langue pourrait te louer, 

toi, dont aucune langue ne saurait exprimer l'idee. 
Quel esprit pourrait te comprendre 

toi dont aucune intelligence ne saurait atteindre la hauteur? 
Seul tu es ineffable 

parce que tu donnas a rhomme la parole. 
Seul tu es incomprehensible 

parce que de toi seul emanent toutes les intelligences. 
Tout celebre tes louanges, tant les etres intelligents, 

que ceux qui ne le sont pas. 
A toi seul s'adressent tous les voeux, toutes les douleurs, 

vers toi s'elevent toutes les prieres. 
C'est toi que les esprits celestes celebrent incessamment 

dans leurs silencieux cantiques. 
C'est en toi que tout subsiste, 

vers toi que tout converge. 
Tu es la fin de tout; tu es seul, tu es tout, 

ou plutot tu n'es rien de tout cela, ni le tout, ni l'unite dans le tout. 
Quel nom te donnerai-je toi qui n'as pas de nom ? 
Quelle intelligence celeste pourra jamais penetrer 

ton sanctuaire impenetrable? 
Soi-moi propice, 
Etre au-dessus de tous les etres, 

quel autre hommage est digne de toi ? 

Hymne a Dieu 

Nomenclature Migne : P I, 1, 30 

Source : Darolles 1839 

Numerisation et mise en ligne : Albocicade 

Monarque immuable des cieux, inspire-moi pour celebrer ta gloire. 

Dieu puissant, maitre souverain, a toi seul les hymnes et les cantiques; 

a toi qu'environnent les choeurs des anges, a toi qui vis dans l'eternite. 

Ta main puissante a seme dans l'espace et ce soleil qui nous eclaire, 

et le pale flambeau des nuits, et ces astres scintillants qui parent la voute celeste. 

Si l'homme, auguste creature, a pu reconnaitre son Dieu, 

s'il a la raison en partage, c'est a ta bonte qu'il le doit. 

Createur de tous les etres; 

tu assignas a chacun d'eux la place qu'il occupe, 

ta providence veille encore sur eux. 

Tu dis une parole et le monde fut. 

Ton Verbe est digne des memes hommages. 

C'est lui qui disposa tout cet univers, il en est le maitre supreme. 



Mais cependant, embrassant tout de sa puissance, 

l'Esprit Saint conserve et gouverne l'oeuvre de la pensee divine. 

O Trinite vivante, c'est toi que je chanterai, 

seul monarque de tous les etres, 

nature immuable, eternelle; nature dont la substance 

ne saurait etre exprimee par le langage des mortels. 

Ta sagesse echappe a tout entendement humain, 

ta force incessante regne dans les cieux; 

tu n'a pas eu de commencement, et tu n'auras jamais de fin. 

Quel oeil fixerait ta splendeur ineffable, 

toi dont les yeux sont ouverts sur tout; 

toi dont on ne saurait eviter les regards tant sur la terre, 

qu'au sein des abimes de la mer. 

O mon pere, 6 mon Dieu! sois-moi propice. 

Fais que toujours, je t'en conjure, j 'adore la Trinite Sainte. 

Delivre-moi de mes peches, 

purifie mon ame, 

eclaire mon intelligence, 

preserve-moi des pensees mauvaises, 

afin que ta divinite soit le seul objet de mes louanges, 

et que j'eleve vers toi mes mains pures; 

afin qu'a deux genoux je glorifie le Christ, 

le suppliant de recevoir son serviteur, 

lorsqu'il viendra brillant de gloire juger en maitre les humains. 

O mon pere! sois-moi propice! misericorde! 

qu'un malheureux obtienne grace devant toi, 

parce qu'a toi seul, benediction et gloire dans l'immuable eternite. 

Hymne du soir. 

Nomenclature Migne : P I, 1, 32 (ex trait) 

Source : Darolles 1839 

Numerisation et mise en ligne : Albocicade 

Nous te louons encore, 6 mon Jesus, Verbe de Dieu. 

Lumiere de la lumiere qui n'eut jamais de commencement. 

Je loue l'Esprit eternel troisieme lumiere dont la gloire se reunit en un seul. 

C'est toi qui dissipas les tenebres 

et qui produisis la lumiere afin qu'elle eclairat tes oeuvres, 

alors que tu fixas la matiere inconstante en lui donnant une forme, 

en reglant l'ordre qui regne dans cet univers. 

Tu as eclaire l'intelligence humaine par la sagesse et la raison, 

tu l'as placee sur la terre comme une image de la beaute celeste. 

Tu emaillas les cieux d'innombrables etoiles 

et voulus que le jour et la nuit, unis par des lois fraternelles, 

se succedassent sans trouble et sans confusion : 

la nuit pour reposer l'homme de ses peines et de ses fatigues; 

le jour pour qu'il se livre aux travaux conformes 

a ta volonte sainte. 



Poemes moraux 

La creation. 

Nomenclature Migne : P I, 2, 1 (extrait) 

Source : Darolles 1839 

Numerisation et mise en ligne : Albocicade 

II fut un temps ou tout etait plonge dans d'epaisses tenebres. L'aurore n'avait pas repandu sa 
douce lumiere. S'elancant des plages orientales, le soleil ne tracait pas encore sa route 
enflammee, et la lune, parure des longues nuits, ne montrait pas son croissant dans les cieux. 
Tous les elements confondus erraient au hasard dans l'espace, esclaves du tenebreux empire 
de l'antique chaos. 

Ce fut toi, Christ adorable, qui, obeissant a son pere, etablis l'ordre dans cette confusion. 
D'abord la lumiere fut, afin que tes oeuvres merveilleuses brillassent dans un pur eclat. 
Ensuite, 6 prodige ! tu arrondis l'orbe du firmament emaille d'etoiles ou tu fixas deux astres 
eclatants: le soleil pour verser sur les hommes des flots inepuisables de lumiere et leur 
marquer la succession des heures et du temps, la lune pour charmer les ennuis des tenebres et 
offrir l'image d'un jour nouveau. 

La terre fut aussi ton ouvrage et dans ses vastes continents tu enchainas les mers qui, a leur 
tour, l'etreignent dans de nombreux replis. Le monde etait dans la reunion de ces divers objets 
: la terre, le ciel et les mers. 

Le ciel etait diapre d'astres etincelants, la mer peuplee d'habitants qui sillonnaient ses ondes, 
la terre avait ses animaux. 

Le Pere, jetant alors un regard satisfait sur l'ouvrage et le voyant termine par l'effet d'une 
volonte commune, se complaisait dans les perfections de son divin Fils. Mais il cherchait un 
etre qui put comprendre la Sagesse auteur de toutes choses, une creature image de la divinite 
meme et qui fut le roi de ce globe; il fit entendre ces paroles : 

"Une foule de serviteurs fideles et immortels peuplent la cour celeste. Purs esprits, anges 
devoues, ils chantent a ma gloire un hymne sans fin. La terre fait son ornement des creatures 
privees de raison qui la couvrent. Aujourd'hui je veux montrer a la lumiere un etre nouveau, 
melange des deux natures : l'homme doue de raison, tenant le milieu entre le ciel et la terre ; 
l'homme qui pourra se complaire en mes oeuvres, connaitre les mysteres des cieux, regner en 
maitre dans l'univers, et, nouvel ange, celebrer sur cette terre ma puissance et ma gloire." 
Ainsi parla le Seigneur, et prenant une parcelle de cette terre nouvellement creee, il forma de 
ses mains divines le premier etre de mon espece. II le fit participer a sa vie celeste et lui 
inspira cette ame qui decoule de la divinite meme. Terre par le corps, esprit par son ame, ainsi 
fut cree l'homme a l'image de son Dieu. 



La foi, la priere et la virginite. 

Nomenclature Migne : P I, 2, 2 (extrait des "Preceptes aux vierges") 

Source : Darolles 1839 

Numerisation et mise en ligne : Albocicade 

II fut un peuple qui s'avancant vers la terre promise a ses peres etait dirige dans sa marche a 
travers les deserts qui n'offraient point de traces; le jour par une nuee obscure, la nuit par une 
colonne de feu. La mer s'ouvrit sous ses pas pour lui donner un passage, et le ciel lui fournit 
une abondante nourriture. Le rocher versa pour lui les flots d'une eau limpide, les fleuves 
remonterent vers leur source et le soleil arreta son char lumineux. Tandis qu'il combattait, un 



seul homme tendant ses bras et figurant la croix, lui fit obtenir la victoire: ce fut alors la Foi 
qui brisa le glaive de ses ennemis. 

Des corbeaux nourrirent le pieux Elie; et lui-meme avec peu de vivres nourrit a son tour une 
Sidonienne dont l'age avait affaibli les forces. Vainement les mains de cette femme 
hospitaliere preparaient la fleur du froment et versaient l'huile a grands flots, elle ne voyait 
jamais s'epuiser le peu qu'elle possedait. Des enfants hebreux ne voulant pas renoncer a la 
nourriture que prescrivait leur loi, et dans la crainte d'etre souilles par les mets d'une table 
royale, s'elancerent avec joie dans les feux allumes par les Assyriens; mais la flamme fut sans 
effet et se changea pour eux en une douce rosee. Daniel precipite dans une fosse pour etre la 
pature des, lions devorants, ne devint pas leur proie parce qu'il tendit ses bras vers les cieux, et 
un prophete transporte dans les airs lui apporta sa nourriture. Une baleine, 6 prodige, apres 
avoir garde dans ses flancs pendant trois jours entiers le prophete Jonas, le rejeta sur le rivage. 
Des sauterelles, du miel sauvage, telle fut la nourriture du saint Precurseur; pour vetement, il 
avait un cilice de poils de chameau, pour abri, la voute celeste et pour demeure le desert. Qui 
sauva Thecle de la fureur des flammes? Qui enchaina la rage des monstres devorants? 6 
miracle! la Virginite sait adoucir les betes feroces, elles n'oserent pas lacerer le corps pur 
d'une vierge. Je ne t'oublierai pas dans mes vers, non je ne t'oublierai pas, pudique Susanne. 
Quoique soumise au joug du mariage, elle brula d'un tel amour pour la chastete, que, pour 
eviter des mains impures, elle brava un jugement terrible et ne fut sauvee de la mort qui la 
menacait, que par la sagesse d'un jeune homme qui, rempli d'une sagesse mure et d'une 
prudence reflechie que guidait l'equite, convainquit par leur propre bouche ces vieillards de 
Babylone, ces iniques accusateurs. Ecoutez Paul vous racontant les travaux, les peines, les 
soucis qu'il eprouva chez les siens, chez ses ennemis, et sur la terre et sur la mer. Et puis, ravi 
jusqu'au troisieme ciel, il soumit a son doux esclavage l'univers entier. Cependant les douleurs 
les tourments ont pour lui plus de charmes, que pour le reste des humains le souffle heureux 
de la fortune. La vertu se cache au milieu des peines ameres comme la rose au milieu des 
epines aigues qui l'entourent. 

Sur lui-meme. 

Nomenclature Migne : P I, 2, 9 (extrait) 

Source : Darolles 1839 

Numerisation et mise en ligne : Albocicade 

L'Alphee au cours limpide se jette dans la mer, et, prodige etonnant ! ses eaux melees a l'onde 
amere, ne perdent rien, dit-on, de leur primitive douceur. Cependant un nuage altere la purete 
de l'air; la maladie fletrit le corps, la vertu se ternit au souffle tenebreux du peche. Plus d'une 
fois j'ai voulu diriger mon essor vers les cieux; mais bientot affaisse sous le poids de mes 
inquietudes, je suis retombe sur la terre. Plus d'une fois j'ai vu briller un celeste rayon de la 
divinite; mais survenait un nuage obscur qui derobait a mes yeux cette eclatante lumiere, et 
quand je me croyais pres de l'atteindre, il ne me restait plus que des regrets de la voir fuir loin 
de moi. Quel sort jaloux me poursuit! la loi de la nature me condamnerait-elle done a desirer 
sans cesse? ou bien est-ce un bonheur pour moi de ne pouvoir rien obtenir, de ne pouvoir rien 
conserver sans peine? car les seules impressions durables sont celles qui resultent d'un long 
effort de l'esprit. Souvent l'ennemi des hommes confond a mes yeux le bien et le mal ; 
semblable a l'animal ruse qui, par ses nombreux detours, trompe le chasseur qui le poursuit et 
lui fait perdre sa trace. 

D'un cote, le monde m'attire par ses charmes seducteurs ; de l'autre, le devoir me rappelle. 
Dieu, mes passions, l'eternite, le temps se partagent mon ame. Je fais ce que je hais, j'aime ce 
qui cause ma perte. Je vois avec un rire amer et sardonique la mort que je porte dans mon sein 
; car ma ruine fait ma joie. Maintenant je rampe a terre, bientot je me perdrai dans les nues; 



aujourd'hui humble et modeste, demain Ton me verra fier et superbe : toujours different de 
moi-meme, selon les circonstances, je ressemble au polype qui se teint des couleurs du rocher 
auquel il s'attache. D'abondantes larmes coulent de mes yeux, mais elles n'emportent point 
mes peches avec elles. La source de mes pleurs a tari; mais, au dedans de moi-meme, 
j'amoncelle erreurs sur erreurs, et j'ai perdu le remede qui seul pouvait me guerir. Mon corps 
est pur ; puis-je en dire autant de mon ame. La modestie voile mes regards et l'impudence est 
dans mon coeur. Clairvoyant pour les defauts des autres, je suis aveugle pour les miens. Tout 
celeste par mon langage, je ne tiens qu'a la terre par mes sentiments. Je suis tranquille et sans 
alarmes ; mais que le vent le plus leger vienne a souffler, soudain la vague s'enfle, et me voila 
battu par forage; tempete affreuse qui ne s'apaisera que lorsque le ciel aura repris toute sa 
serenite : et quel merite, alors que mon emportement se calme. Souvent aussi, plein d'un 
heureux espoir, j'avance, je m'elance dans la carriere, et deja j'ai franchi les limites d'une vertu 
ordinaire, quand tout a coup mon cruel ennemi me terrasse et me ramene en arriere. Comme 
le voyageur qui, se hasardant sur des sables mouvants, voit dans sa marche incertaine le sol se 
derober sous ses pieds, ainsi autant de fois je m'elance, autant de fois je retombe, et je suis de 
plus en plus malheureux. Point de relache dans ma course, point de treve a mes frayeurs, a 
peine me suis-je eleve, que soudain je retombe encore. 

Sur l'humilite, la temperance et la moderation. 

Nomenclature Migne : P I, 2, 10 (extrait) 

Source : Darolles 1839 

Numerisation et mise en ligne : Albocicade 

Pour vous faire connaitre quel est le prix de la vertu, je cueillerai, comme l'on dit, des roses 
sur des epines en rappelant quelques beaux traits choisis chez les paiens infideles. 
Qui ne connait le Cynique de Sinope? Ce philosophe, pour ne citer qu'un seul fait, eut un si 
grand mepris pour les biens de ce monde, il vecut dans un tel denuement, que toutes ses 
richesses consistaient en un seul baton; et cependant il ne suivait en cela, qu'une loi qu'il 
s'etait faite a lui meme sans songer a vouloir accomplir la volonte de Dieu, sans egard a 
l'espoir d'une recompense future. Sa demeure au milieu des villes etait un simple tonneau pour 
se mettre a l'abri des injures de fair, tonneau qu'il preferait aux palais ou for etincelle. Sa 
nourriture etait simple, frugale et sans apprets. 

Crates egalement sut se mettre au-dessus de richesses. II abandonna aux troupeaux ses vastes 
heritages, qui pouvaient alimenter le vice et les passions. Debout sur un autel, et comme s'il 
etait vainqueur au milieu de la pompe des jeux olympiques, se proclamant lui-meme, il fit 
entendre ces admirables paroles: "Crates affranchit le thebain Crates", pensant avec raison que 
l'amour des richesses nous rend veritablement esclaves. 

Le meme Crates, a ce qu'on dit, ou un autre philosophe, selon certains critiques, mais du reste 
non moins sage que lui, naviguait pendant une tempete affreuse. Comme la cargaison 
surchargeait le navire, il jeta de bon coeur ses richesses a la mer en prononcant ces mots a 
jamais memorables. "Quel bonheur! 6 fortune! tu me montres les vrais biens, c'est avec joie 
que je me vois reduit a un simple manteau". 

Un autre laissa toute sa fortune a ses parents. Un troisieme s'elevant au-dessus de cette 
consideration humaine, fait une masse d'or de tout ce qu'il possedait, se dirige vers la haute 
mer et precipite au sein des abimes cet or seducteur qui trompe les mortels, disant, qu'il ne 
faut pas donner aux autres ce qui ne peut etre bien. 



Je loue encore ce trait d'un ancien Cynique. II s'approche d'un prince et le prie de lui donner 
de quoi manger, soit que sa demande fut vrai soit qu'il voulut l'eprouver. Le prince, pour 
honorer le philosophe ou pour l'eprouver a son tour, ordonne genereusement qu'on lui donne 
un talent d'or. Le philosophe ne refuse pas, il prend le talent et a la vue du prince il le donne 
pour un seul pain, en ajoutant : "J'avais besoin de pain et non de faste qui ne nourrit pas". 
Le fils de Lysimaque qui avait assigne les impots aux divers peuples de la Grece, cet homme 
qui ne fut moins habile orateur que general illustre, montra toujours un souverain mepris pour 
les richesses. Je ne dirai pas que sa conduite lui merita le surnom de juste et que ce titre 
glorieux lui a ete conserve jusqu'a nos jours. II fut si desinteresse que la republique dota ses 
filles, honorant ainsi la glorieuse pauvrete du pere. Ses funerailles meme se firent aux frais du 
tresor public, car il ne laissa pas de quoi y pouvoir. Pour ne pas m'appuyer seulement sur des 
faits pris dans l'antiquite, je citerai aussi les romains. 

Fabricius, ce general illustre, avait defait le roi d'Epire, mais il se montra mieux encore son 
vainqueur par sa noble conduite. Reduit a une extremite facheuse, Pyrrhus voulut corrompre 
par son or celui qu'il n'avait pu vaincre par ses armes. Fabricius meprisa ses offres; mais 
toutefois il ne refusa pas d'accorder une treve. Alors Pyrrhus, dit-on, voulant s'egayer aux 
depens du romain, fit paraitre tout-a-coup devant lui un elephant colossal tout recouvert de 
son armure et tel qu'on les mene au combat. C'etait le premier animal de cette espece que 
voyait Fabricius. Ce romain vit sans s'emouvoir le monstre elevant sur sa tete une trompe 
menacante, et dit avec gaite : "Votre or n'a pu me seduire, ce monstre ne m'epouvante pas". 

Comparaison de l'Homme et du Temps. 

Nomenclature Migne : P I, 2, 13 

Source : Darolles 1839 

Numerisation et mise en ligne : Albocicade 

O temps, nous courons ensemble avec une egale rapidite, 

cherchant a nous devancer, 

tels que l'oiseau qui fend les airs 

ou le vaisseau qui sillonne les ondes! 

en nous rien de stable; 

mais cependant le peche ne passe point, 

il laisse une empreinte durable, 

et voila ce qui fait le malheur de ma vie. 

Je ne sais que demander a Dieu ; 

de vivre encore ou d'abreger mes jours. 

Effroi des deux cotes; 6 mon ame, reponds? 

La vie souillee par le peche m'est insupportable, 

et si je meurs; helas, helas! 

plus de remede a mes fautes passees. 

La vie, cette longue et penible epreuve, 

m'apprend que la mort ne saurait mettre un terme a nos peines; 

de toutes parts, l'abyme. Que faire? 

oui, l'unique salut est d'elever mes yeux vers vous seul, 

6 mon Dieu, de me livrer a votre misericorde. 



Sur la nature humaine 

Nomenclature Migne : P I, 2, 14 (extraits) 

Source : Darolles 1839 

Numerisation et mise en ligne : Albocicade 

Hier, poursuivi par la melancolie, loin de la societe des hommes, 

je reposais, absorbe dans mes reveries, sous l'ombrage de la foret ; 

car au milieu de mes souffrances, le seul remede que j'aime, 

c'est de pouvoir converser dans la solitude avec mon propre coeur. 

L'air bruissait avec un doux murmure, 

et les oiseaux chanteurs, perches sur la cime des arbres, 

portaient une volupte secrete a mon ame attristee. 

Perdue sous l'herbe qui croissait a leurs pieds, 

la cigale, amante du soleil remplissait le bocage de sa voix bruyante, 

tandis que l'onde fraiche d'un ruisseau qui fuyait en silence dans la foret humide 

venait baigner mes pieds. 

Et moi, dechire par les peines les plus vives, 

j'etais peu sensible a ces beautes de la nature : 

et quel coeur brise par l'amertume voudrait l'ouvrir aux emotions qu'elles inspirent! 

Mon ame se plongeait dans des pensees diverses qui l'agitaient tour a tour. 

Je me disais: qu'etais-je avant de naitre? 

que suis-je aujourd'hui? que serai-je demain? 

Je l'ignore; de plus savants que moi ne sauraient me repondre. 

Enveloppe de tenebres epaisses, je roule de desirs en desirs 

n'ayant rien de ce qui fait l'objet de mes voeux, 

pas meme les illusions d'un songe. 

lis rampent sur la terre, ils sont tous malheureux 

ceux que la chair enveloppant de ses tenebres, etreint dans ses liens. 

J'existe : que signifie ce mot? repondez. 

Une partie de mon etre m'a deja echappe ; je ne suis plus ce que j'etais. 

Que serai-je si je dois etre quelque chose? 

rien de stable. 

Je suis cette onde fugitive qui va toujours coulant sans jamais s'arreter. 

Mais pourquoi m'appesantirais-je sur les miseres des mortels. 

La douleur ; voila le commun apanage de tout ce qui tient a l'espece humaine. 

Je ne fus point jete sur un sol immobile, la terre a ses orages; 

les heures se poussent et se succedent ; la nuit succede au jour, 

les sombres vapeurs couvrent une pure atmosphere; 

les feux du soleil effacent l'eclat des astres; 

Le soleil lui-meme disparait sous les nuages; 

l'astre des nuits reparait dans les cieux; 

une moitie du firmament se deroule a nos regards avec ses brillantes etoiles. 

Et toi aussi, toi qui brillais jadis dans les choeurs angeliques, 

radieux Lucifer ! 

aujourd'hui maudit, tu fus precipite du ciel par une chute affreuse. 

C'est vous que j'implore, Trinite Sainte, 

soyez-moi propice. 

Vous-meme, n'avez pas echappe aux traits envenimes des mortels insenses: 

le Pere fut d'abord en proie au dechainement de l'impie, 

puis le Fils adorable 



enfin le Saint Esprit. 

Soucis importuns, curiosite vaine, ou m'emporterez-vous ? 

Sachons y mettre des bornes. 

Dieu par-dessus tout; cedons a son Verbe. 

Non ce n'est pas en vain que Dieu m'a mis au monde; 

ce que j'ai dit dans mon delire je le retracte. 

Maintenant je suis plonge dans les tenebres, 

mais bientot pur esprit, je connaitrai ce que j'ignore, 

ou voyant Dieu face a face, 

ou plonge dans les feux qu'alluma sa juste vengeance. 



Faiblesse de l'homme. 

Nomenclature Migne : P I, 2, 15 (extraits) 

Source : Darolles 1839 

Numerisation et mise en ligne : Albocicade 

Qu'etais-je? que suis-je ? que serai-je dans peu de temps? 

O Dieu puissant, ou placeras-tu ton image! 

Au sortir du sein de sa mere, le jeune veau bondit a ses cotes et s'attache a sa mamelle. Trois 

ans s'ecoulent, on le dompte, il traine les chariots pesants et courbe sous le joug sa tete 

puissante. 

Le faon de la biche, a la peau bigarree, n'a pas plutot vu le jour qu'il s'attache aux cotes de sa 

mere et la suit pas a pas. II echappe a la meute affamee, au coursier ardent qui le pour suit, et 

trouve une retraite sure dans l'epaisseur de ses forets. 

L'ours terrible, le sanglier plein de rage, le lion, le tigre impetueux, le leopard robuste, 

herissent leur poil avec fureur a l'aspect du fer meurtrier et s'elancent sur le chasseur hardi qui 

les attaque. 

Le jeune oiseau, d'abord sans plumes, voit bientot croitre ses ailes et se balance dans les airs 

au-dessus du nid qui l'a vu naitre. L'abeille au corsage d'or quitte son essaim, se construit une 

ruche et remplit sa demeure d'une posterite nombreuse: un printemps suffit a ces travaux, la 

nourriture s'offre a tous ces etres, c'est la terre qui la leur fournit, ils ne fendent pas les flots 

d'une mer orageuse, ils ne dechirent pas le sein de la terre; ils ne connaissent ni esclaves ni 

echansons. L'oiseau a pour chercher sa proie la force de ses ailes, l'animal sauvage la trouve 

au fond de ses vallees; le travail leur est leger, l'inquietude ephemere. 

Le lion vigoureux, apres s'etre repu de la proie qu'il vient d'abattre, dedaigne les restes de son 

festin. Pour les animaux seuls, la vie est exempte de peines. 

La pierre des rochers, les rameaux des arbres leur offrent un asile toujours pret. 

Sains, robustes et vigoureux, si la maladie les frappe, ils expirent sans regret, leur mort n'est 

pas accompagnee des plaintes lugubres d'une foule qui les environne. 

Point de parfums pour leur cadavre, point d'amis qui, les cheveux epars, exhalent leur triste 

douleur. Que dis-je, les animaux meurent sans crainte, et en mourant, ils ne redoutent pas 

d'autres maux. 

Jetez les yeux sur la miserable race des humains, et dites: "Rien n'est plus faible que 

l'homme." 

Enfant, ma mere me porta dans ses bras, j'etais pour elle un doux fardeau : bientot apres, je 

me roulai dans la poussiere, tourmente par d'affreuses douleurs. Puis, je me trainai sur mes 

membres; enfin me dressant sur mes pieds, je hasardai mes pas tremblants soutenu par une 

main etrangere. Bientot les accents confus de ma voix marquerent le developpement de mon 

intelligence, et les lecons de mes maitres severes firent couler mes pleurs. A vingt ans mes 



forces avaient acquis leur developpement, et tel qu'un athlete j'avais deja lutte contre bien des 
malheurs. De nouvelles infortunes m'accablent, apres celles-ci d'autres leur succederont, 
sachez-le bien, mon ame, dans ce trajet perfide de la vie, flux et reflux capricieux, semblable 
aux flots d'une mer inconstante que soulevent le souffle des vents. En vain ma folle prudence 
s'agite, le demon ennemi amoncelle les maux sur ma tete. 

Pesez et le bonheur et les inquietudes de cette triste vie ; entrainant de leur poids la balance, la 
somme des maux sans nombre descendra rapidement vers la terre et le bonheur leger 
remontera. 

A la vue de tant d'infortunes, mon ame est dechiree quand je vois regarder comme un 
avantage ce qui renferme plus de maux que de biens. Ne verserez-vous pas des larmes au 
souvenir des disgraces qu'ont eprouvees ceux qui vecurent avant nous ! Je ne sais si leur recit 
doit exciter ou les pleurs ou le rire. 

Deux sages eprouverent jadis ces sentiments divers pour un meme sujet. L'un riait, l'autre 
versait des larmes en songeant que les Troyens et les Grecs s'etaient livre des combats 
terribles pour une vile prostituee. Les Curetes et les belliqueux Etoliens combattirent aussi 
pour conquerir la hure et les soies d'un sanglier. Les fameux Eacides trouverent le trepas, l'un 
dans les rangs ennemis, au milieu des batailles, et l'autre dans l'incontinence. L'illustre fils 
d' Amphitryon, ce fameux vainqueur de tant de monstres, fut dompte par la robe fatale qui 
devorait ses chairs. Et les Cyrus et les Cresus ne purent echapper au destin funeste, non plus 
que ceux qui hier etaient encore nos maitres. Noble fils du serpent, 6 Alexandre tu parcourus 
en vainqueur la terre entiere et le vin terrassa ton indomptable valeur. 

Quelle superiorite les morts ont ils les uns sur les autres? Le heros fils d'Atree, et le mendiant 
Irus ne sont plus qu'une meme cendre qu'une meme poussiere, le puissant Constantin et mon 
esclave sont egaux aujourd'hui. Riches ou pauvres point de difference, un tombeau seul les 
separe. 

Voila pour cette terre : mais, qui pourrait dire les tourments reserves aux mechants dans la 
vie future; un feu devorant, des tenebres epaisses, le ver rongeur, le remords eternel de notre 
malice. Qu'il aurait mieux valu pour toi, qui te plongeas dans le crime, de ne jamais entrer aux 
portes de la vie; ou, apres les avoir franchies, de perir en entier comme les brutes plutot que 
de souffrir ici-bas tant de maux pour les echanger contre un eternel avenir de souffrances plus 
cruelles encore. 

Qu'est devenu le bonheur de nos premiers parents ? un fruit fatal les a perdus. 
Que devint Salomon avec toute sa sagesse ? des femmes en triompherent. 
Et celui qui comptait au nombre de douze disciples, Judas, l'amour d'un gain sacrilege le 
plongea dans d'epaisses tenebres. 

O Christ, 6 roi, je t'en supplie, porte un remede aux maux de ton serviteur en l'enlevant de 
cette terre, II n'est qu'un seul bien constant, immuable pour les humains, la bienheureuse 
esperance des cieux qui soutient ma vie chancelante. Je suis degoute de tous ces autres biens 
qui trainent sur la terre : que d'autres les aient en partage, voila mes voeux. A d'autres les 
plaisirs de la vie, je les leur abandonne. Helas! que les soucis qui m'accablent me font paraitre 
longue cette existence. Que ne suis-je mort a l'instant meme ou tu me placas, 6 mon Dieu, 
dans le sein de ma mere, pourquoi les tenebres n'ont-elles pas ferme mes yeux quand je 
commencais a repandre des larmes! Qu'est done la vie? Je ne sors d'un tombeau que pour 
courir vers le sepulcre, et puis aux flammes de l'enfer. 

Telle est la vie des malheureux humains qui fondent leurs esperances sur des reves trompeurs. 
Jouissez pour un seul moment du bonheur de ces reves: pour moi, j'embrasserai le Christ, et 
ne cesserai pas un instant de m'affranchir des chaines terrestres-de cette vie mortelle. 
O mon ame jette en haut tes regards, oublie tout ce qui est etranger, de peur que, domptee par 
le corps, tu ne sois entrainee dans les tenebres eternelles. 



Des differentes conditions de la vie. 

Nomenclature Migne : P I, 2, 16 

Source : Darolles 1839 

Numerisation et mise en ligne : Albocicade 

Que suis-je? d'ou suis-je venu ? et apres que la terre m'aura recu dans son sein, que serai-je en 

me reveillant de la poussiere des tombeaux ? 

Quel sejour m'assignera le Tout-Puissant, en quittant les orages de cette vie mortelle? 

trouverai-je le salut, aborderai-je a un port tranquille. 

Que de voies ouvertes dans la penible carriere de la vie! combien de peines les assiegent ! 

point de bien sans melange parmi les malheureux mortels. 

Plut a Dieu seulement que la part des maux ne fut pas la plus forte. 

La richesse est inconstante; le trone, un reve de l'orgueil ; la condition de sujet, un tourment; 

la pauvrete un dur esclavage; la beaute, un eclair fugitif; la jeunesse, l'effervescence d'un 

moment; la vieillesse, un triste declin; la renommee, le vol de l'oiseau qui passe; la gloire, un 

peu de vent; la noblesse, un sang appauvri par l'age; la force, l'apanage des animaux feroces; 

le plaisir de la table, la source de tous les desordres ; le mariage, une servitude; la paternite, un 

abyme de peines ; le celibat une maladie; le barreau, une arene de corruption; la retraite, un 

aveu d'incapacite; les arts, le partage des dernieres classes; la domesticite, une gene sans fin; 

l'agriculture, une fatigue accablante; la navigation, une mort sure; la patrie, un gouffre ou tout 

s'abime ; la terre etrangere, un opprobre. 

Tout est peine et douleur pour les malheureux mortels. Oui, tout n'est qu'un sourire, un duvet 

qui s'envole, une ombre, une apparition, une rosee qui s'evapore, un souffle, le vol rapide de 

l'oiseau, une vapeur legere, un songe, un flot agite, une onde qui s'ecoule, la trace fugitive 

d'un vaisseau, un vent passager, un peu de poussiere, une roue mobile qui ramene toujours les 

memes evenements dans ses revolutions tantot vives, tantot lentes a leur commencement, 

comme a leur declin : des saisons, des jours, des nuits, des travaux, des morts, des chagrins, 

des plaisirs, des maladies, des revers, des succes. 

He bien! cette instabilite des choses, 6 Verbe puissant de mon Dieu ! est le chef-d'oeuvre de 

votre sagesse; par-la, notre amour se porte aux biens inalterables. Dans son vol rapide, ma 

pensee a tout parcouru : ce qui fut jadis, ce qui est aujourd'hui ; et j'ai vu que rien n'est 

immuable parmi les mortels. Une seule chose est le seul vrai bien, elle ne saurait nous 

tromper. 

Elancons nous hors de ce monde, charges du precieux fardeau de la croix. Pleurons, 

gemissons; que notre esprit dans un pieux recueillement, embrasse les esperances et la gloire 

de la celeste Trinite : elle se communique aux ames chastes qui cherchent a se detacher de 

cette vaine poussiere. Conservons pure cette image celeste que Dieu nous confere ; menons 

une vie nouvelle, echangeons ce monde pour un monde meilleur et supportons nos peines 

avec une resignation pieuse. 



Contre la colere. 

Nomenclature Migne : P I, 2, 25 (extrait) 

Source : Darolles 1839 

Numerisation et mise en ligne : Albocicade 

Le philosophe de Stagyre etait pres de frapper un individu qu'il avait surpris commettant une 
action infame. II se livrait a la colere : mais s'en apercevant, il s'arrete, comprime son 
mouvement impetueux, et, reflechissant un instant, il prononca ces paroles bien dignes d'un 
sage. "Chose nouvelle, c'est ma colere qui te protege, car si je n'etais en fureur, je t'aurais 
meurtri de coups : il serait honteux pour moi, de frapper un pervers, dans mon emportement, 
de corriger un esclave, quand je le suis de ma colere." Ainsi dit Aristote. 
Voici ce qu'on rapporte dAlexandre. Ce prince s'etant rendu maitre d'une ville grecque, etait 
incertain sur la conduite qu'il devait tenir a son egard. Si j'etais a votre place, lui dit 
Parmenion, je ne l'epargnerais pas. Ni moi, repondit Alexandre, si j'etais Parmenion. Vous 
pouvez etre cruel, il faut que je sois indulgent, et la ville doit etre sauvee. 

Mais le trait suivant, de quels eloges n'est-il pas digne ! 

Un insolent, homme du peuple, outrageait par ses propos le grand Pericles et l'accabla 
d'insultes une journee entiere. Le soir arrive et l'illustre Athenien qui supportait sans 
s'emouvoir les invectives comme les eloges, fit reconduire a sa demeure avec un flambeau cet 
homme epuise par ses cris : ce fut ainsi qu'il desarma sa rage. Un autre furieux, ajouta cette 
menace aux paroles outrageantes. Que je meure a l'instant, miserable, si je ne te fais perir a la 
premiere occasion favorable. Que je meure a mon tour, repliqua Pericles, si je ne te force a 
devenir mon ami. 



L' homme et la chouette : fable. 

Nomenclature Migne : P I, 2, 25 (extrait) 

Source : Darolles 1839 

Numerisation et mise en ligne : Albocicade 

Personne ne s'occupe de ce qui peut etre avantageux ou beau, et le defauts quels qu'ils soient, 

voila ce que les esprits frivoles et pervers s'empressent d'adopter pour modele. 

lis sont de fer pour recevoir l'empreinte des vertus, mais on les voit semblables a une cire 

molle pour recevoir celle du vice. 

Je suis dissolu dans mes moeurs; eh quoi ! suis-je done le seul? 

On m'accuse de meurtre; n'a-t-il done jamais existe personne a qui on put reprocher ce crime? 

Je m'enrichis par des voies illegales? Voyez un tel qui a vole des villes et de provinces. 

Pour refuter de tels sophismes, je vous raconterai la fable suivante. 

Quelqu'un raillait la chouette : mais elle repondait avec adresse a chaque trait qu'on lui lancait. 

Quelle tete bons dieux ! 

Jupiter l'a bien plus grosse. 
Vos yeux sont vert de mer. 

Tels sont ceux de Minerve. 
Votre voix est criarde. 

Celle de la pie l'est-elle done moins? 
Vos jambes sont bien greles; 

que vous semble de celles du sansonnet. 



Ce fut ainsi que la chouette repoussa facilement les attaques dirigees contre elle; mais toute 
adroite qu'elle etait il fut un point sur lequel elle dut s'avouer vaincue. 

Habile personnage, ajouta son interlocuteur, ceux que tu me cites, n'ont qu'un seul defaut, et 
tu les reunis tous a toi seule. Tes yeux sont verts, ta voix affreuse, tes jambes greles, ta tete 
enorme. A ces mots la chouette confuse tournage dos et disparut. 

Sur un noble sans moeurs. 

Nomenclature Migne : P I, 2, 26 

Source: Planche 1827 

Numerisation et mise en ligne : Albocicade 

Un homme d'un sang illustre, mais petri de vices, vantait ses ancetres a un homme qui n'avait 
pas sujet de se glorifier de sa naissance, mais qui etait fort estimable sous tous les autres 
rapports. Celui-ci fit a l'autre, avec le plus doux sourire, une reponse digne d'etre citee : "Ma 
race, il est vrai, ne me fait pas honneur, mais vous ne faites pas honneur a la votre." 

Retenez bien cette parole, et sachez que la vertu doit passer avant tout. Si Ton vous raillait sur 
votre laideur, ou sur ce que vous sentez mauvais, diriez-vous que votre pere etait d'une belle 
figure, ou qu'il sentait le muse? Si Ton vous traitait d'homme lache et sans coeur, repondriez- 
vous que vos aieux furent souvent couronnes aux jeux olympiques? Ainsi done, quand on 
vous reproche votre defaut de vertu ou de bon sens, ne nous parlez pas de vos ancetres, ni des 
morts. Un musicien, tenant en main une lyre ornee de dorures, blesse mes oreilles par des sons 
discordants; un autre sait tirer d'une lyre ordinaire des sons melodieux : quel est celui des 
deux, mon bel ami, qui joue le mieux de la lyre ? n'est-ce pas celui qui charme mes oreilles 
par une fidele observation des lois de l'harmonie? 

Vous etes nes, comme on le dit, des parents les plus illustres, mais on ne remarque en vous 
aucune vertu; et vous etes enfle d'orgueil! Pour preuve de cette brillante naissance, vous me 
citez des aieux morts depuis longtemps, des traditions fabuleuses, des contes de vieilles 
femmes; vous plaisantez sans doute : moi je n'envisage que vous seul ; j'examine si vous etes 
vertueux ou mechant. Nous avons tous la meme origine; nous sommes tous une meme boue, 
une meme chair! Et apres cela nous nous enorgueillirons de notre opulence, de notre 
illustration et de nos ancetres. 

Et que me font a moi tous ces vains accessoires, votre pere, votre race? Des fables, des 
tombeaux ne m'eblouissent pas; je ne regarde en vous, mon cher, que vous seul. Nous sommes 
tous petris du meme limon , formes par la main du meme ouvrier. C'est la tyrannie, et non la 
nature, qui a divise les hommes en deux classes. A mes yeux tout pervers est un esclave, tout 
homme vertueux est libre. Si tu es rempli d'orgueil, que fait tout cet orgueil a ta naissance ? 
Est-ce une honte pour un mulet d'avoir un ane pour pere ? non sans doute. Est-ce un honneur 
pour un ane d'avoir engendre un mulet? 

Les aigles ont des petits, mais ne les elevent pas tous. II en est qu'elles precipitent du haut des 
airs (1); pourquoi done me parler de tes aieux, et non de toi-meme ? J'aime mieux la vertu 
sans la naissance que la naissance sans la vertu. Une rose qui s'eleve sur une tige epineuse, 
n'en est pas moins une rose; mais toi, si tu n'es qu'une ronce, nee dans une terre fertile, tu 
merites d'etre jete au feu. Comment peux-tu done, homme rempli de vices, etre si glorieux de 
tes ancetres ? ane fait pour la meule, qui as l'orgueil d'un cheval! 

Notes 

(1) Elles precipitent ceux qui ne peuvent pas regarder fixement le soleil, suivant une tradition 
populaire. 



Maximes chretiennes en vers iambiques 

Nomenclature Migne : P I, 2, 30 

Source: Planche 1827 

Numerisation et mise en ligne : Albocicade 



Regardez Dieu comme le principe et la fin de toutes choses. 

Pour bien profiter de la vie, il faut mourir chaque jour. 

Appliquez-vous a connaitre toutes les actions des gens de bien. 

C'est un malheur d'etre pauvre; mais c'est un malheur plus grand encore d'etre un mauvais 

riche. 

Songez qu'en faisant du bien aux hommes vous devenez semblable a Dieu. 

Cherchez a vous rendre digne de la bonte divine par votre bonte envers les autres. 

Maitrisez et domptez la chair avec un noble courage. 

Mettez un frein a votre colere, pour ne pas etre emporte loin de vous-meme. 

Sachez borner vos regards et regler votre langue. 

Tenez vos oreilles fermees, et ne vous livrez pas aux rires immoderes d'une folle joie. 

Que la raison soit le flambeau qui vous guide dans tout le cours de la vie. 

Que l'apparence ne vous fasse jamais abandonner la realite. 

Connaissez tout ce qu'on peut faire; mais ne faites que ce qui est permis. 

Sachez que vous etes un etranger sur cette terre, et traitez avec honneur les etrangers. 

Au milieu de la plus heureuse navigation, n'oubliez pas que vous etes sur une mer orageuse. 

II faut recevoir avec reconnaissance tout ce que Dieu nous envoie. 

Les tribulations du juste sont preferables a la gloire du mechant. 

Frequentez la maison du sage, et non pas celle du riche. 

Ce qui est petit cesse de l'etre, quand il a de grandes suites. 

Mettez un frein aux desirs de la chair, et vous serez au premier rang des sages. 

Soyez toujours sur vos gardes, et ne riez pas des disgraces des autres. 

C'est un avantage flatteur d'etre envie; mais c'est une grande honte d'etre envieux. 

C'est notre ame avant tout qu'il faut offrir a Dieu en sacrifice. 

Heureux celui qui pratiquera ces maximes! il sera sauve. 

Note : 

Ce poeme de 24 vers est, en grec, acrostiche sur l'alphabet 

Sentences et maximes en vers tetrastiques. 

Nomenclature Migne : P I, 2, 33 

Source: Planche 1827 

Numerisation et mise en ligne : Albocicade 

Ne prechez pas, ou prechez d'exemple. 

Ce que vous batissez d'une main, ne le renversez pas de l'autre. 
II faut moins de discours quand on parle par ses actions memes. 
Les meilleures lecons d'un peintre, ce sont ses ouvrages. 

II vaut mieux agir sans parler que de parler sans agir. 

Personne ne s'est eleve a la perfection sans de bonnes oeuvres; 

mais plusieurs y sont parvenus sans de beaux discours. 

Ce n'est point a l'eloquence, c'est a la vertu, que Dieu accorde sa grace. 



Louez les autres, et ne vous enorgueillissez pas quand on vous loue vous-meme; 

car vous devez craindre d'etre au-dessous des eloges qu'on vous donne. 

N'en donnez vous-meme aux autres qu'apres les avoir connus par experience, 

dans la crainte que leurs vices venant a etre reconnus, vous n'ayez a rougir de vos eloges. 

II vaut mieux qu'on dise du mal de vous, que si vous en disiez des autres. 
Lorsqu'en votre presence et pour vous plaire, on tourne quelqu'un en ridicule, 
mettez-vous a la place de celui qu'on attaque, 
et vous serez indigne des propos qu'on ose tenir devant vous. 

Recherchez la gloire, mais non pas en tout, ni avec trop d'empressement. 

La realite vaut mieux que l'apparence. 

Si la gloire a pour vous d'invincibles appas, ne la cherchez point dans les choses futiles ou 

extraordinaires. 

Que peut gagner le singe a contrefaire le lion? 

Dans le cours d'une heureuse navigation, ne vous livrez pas a une confiance presompteuse 

avant que vous n'ayez jete l'ancre. 

Tel qui n'avait essuye aucun peril dans le trajet, a fait naufrage a l'entree du port; 

tel autre qui avait essuye de violentes tempetes, a gagne heureusement le rivage. 

Le seul mo yen d'etre en siirete, c'est de ne pas reprocher aux autres leurs infortunes (1). 

Abandonnez toute chose, et cherchez a posseder Jesus-Christ seul; 

car vous n'etes que le dispensateur des biens d'autrui, 

Si vous ne voulez pas donner tout ce que vous A possedez, donnez en du moins la plus grande 

partie; 

ou si vous ne voulez pas meme aller jusque-la, donnez votre superflu. 

II est beau de derober quelque chose aux vers et a l'envie, 

et d'etre moins jaloux de posseder tous les biens que d'avoir pour debiteur Jesus-Christ meme, 

qui donne le royaume des cieux pour un morceau de pain. 

C'est Jesus-Christ, que vous nourrissez, que vous revetez, en nourrissant, en revetant un 

pauvre. 

Lorsqu'un pauvre, s'etant adresse a moi, n'a recu aucun soulagement, 

Je crains, 6 mon Dieu, que ma conduite ne soit une espece de regie pour vous, 

et que je ne recoive rien de votre main liberale pour soulager mes besoins, 

n'etant pas juste que Dieu nous donne ce que nous avons refuse de donner au pauvre. 

Quand vous serez violemment aigri par quelque injure, 

souvenez-vous de Jesus-Christ et de ses plaies. 

Combien vos souffrances sont legeres en comparaison de celles de votre Seigneur! 

Cette pensee calmera vos douleurs aussi facilement que l'eau eteint le feu. 

Ne faites jamais aucun serment; mais comment persuader les autres ? 

par des moeurs qui donnent de l'autorite a vos promesses. 

Se parjurer, c'est abjurer Dieu. Quel besoin avez-vous de prendre a temoin la Divinite ? 

que vos moeurs garantissent la fidelite de vos promesses. 

Loeil qui voit tous les objets qui l'environnent ne se voit pas soi-meme; 



encore ne voit-il pas ces objets, quand il est malade; 

ayez done soin de consulter quelqu'un dans tout ce que vous faites. 

Les deux mains s'aident mutuellement, et un pied a besoin de l'autre. 

Preferez les gens de bien aux mechants. 

En frequentant les hommes vicieux, nous contractons leurs vices. 

Ne recevez aucun bienfait de la part d'un mechant; 

il cherche, en vous obligeant, a se faire pardonner ses vices et ses crimes. 

Notes : 

Les vers iambiques sont appeles en grec tetrastiques, lorsqu'ils sont partages en stances de 

quatre vers. 

Notons que l'introduction, reproduite ci-dessous, n'a pas ete traduite par Planche 

Ejriypa|iua xcov axixcov. 928 rpriyopiou novoq 

eiui, T8Tpaaxixir|V 5e (prAaxxco, rvcoumc; 7rverj|j,axiKou<; uvr|uoauvov aocpiric;. Ilpa^iv 

7tpoxiuf|GSiac;, f\ Oscopiav; "0\\iiq xsAeicov spyov, f\ 5s 7iA,si6vcov. Auxpco |asv slat 5e^iai 

xs Kai cpiAar Si) 5e rcpoc; fjv neyvKaq, ekxeivou nXeov. "Hpexo |j,8 xk; 7ip6(3A,r||a,a xcov ek 

7rvsi3|aaxo(; "Hv SKpn7ico0fj(;, ekov. KkXa acocppovro. "Hv 8Kpn7ico0fi(;. Nnv 5e Set 

KaOapaicov. Mnpov 5oxstov Garcpov on 7nax8i38xai. Mfix' avxixeive 7iaai, jj,r|9' 87iou 

A,6yoi<;, KkX' oig 87iiaxr|, Kai oaov, Kai 7rnviKa. 929 0eoi5 5e |aaA,A,ov e^sxou, f\ 

7ipoaxdxei. Aoyco 7iaA,ai8i naq Aoyoq, Pico 5e xiq; 

1 . Allusion a la fable du lievre et de la perdrix d'Esope : 

" Un Lievre se trouva pris dans les lacets d'un Chasseur ; pendant qu'il s'y debattait, mais en 
vain, pour s' en debarrasser, une Perdrix Vapercut. " L'ami, lui cria-t-elle d'un ton moqueur, 
eh que sont done devenus ces pieds dont tu me vantais tant la vitesse ? L'occasion de s'en 
servir est si belle ! garde-toi bien de la manquer. Allons, evertue-toi ; tdche de m'affranchir 
cette plaine en quatre sauts. " C'est ainsi qu'elle le raillait ; mais on eut bientot sujet de lui 
rendre lapareille ; car pendant qu'elle ne songe qu'd rire du malheur du Lievre, un Epervier 
la decouvre, fond sur elle et I'enleve. " 



Poemes sur lui-meme 

Poeme philosophique de Gregoire 
sur les infortunes de sa vie. 

Nomenclature Migne : P II, 1 , 1 

Source: Planche 1827 

Numerisation et mise en ligne : Albocicade 



O Christ, 6 toi qui mis en fuite toutes les forces d'Amalec, pendant que ton serviteur Moise, 
assis sur la montagne, elevait au ciel des mains pures, symbole de la croix; toi qui enchainas 
la gueule et les griffes des lions prets a devorer Daniel dans la fosse; toi par qui Jonas sortit 
des entrailles de la baleine, apres t'avoir flechi par ses prieres; qui enveloppas d'un tourbillon 
de rosee les trois enfants courageux que les Assyriens avaient jetes dans la fournaise; qui, 
marchant sur les ondes emues, apaisas les flots et les vents pour derober tes disciples aux 
fureurs de la tempete; toi dont la puissance divine guerissait les ames et les corps; qui, etant 
Dieu, t'es fait homme pour te meler parmi nous, Dieu de toute eternite, homme dans les 
derniers temps, et qui n'as pris un corps mortel que pour nous associer a toi; viens, 6 mon 
Dieu, viens a mes Cris, viens, sois mon refuge et mon salut. 

La guerre, les monstres, le feu, les vents me persecutent; je puis a peine tourner mes yeux vers 
le ciel. Oui, les mechants sont a la fois ces betes feroces, ces vagues irritees, ces flammes et 
ces combats. lis detestent les vrais adorateurs de Dieu, ils ne craignent point sa justice, 
toujours lente a venir; ils s'embarrassent peu des coeurs vertueux qui les haissent. Garantis- 
moi de leurs efforts, deploie tes ailes sur ma tete, chasse au loin les peines qui affligent ton 
serviteur; ne m'abandonne pas aux chagrins cuisants, que le monde et son dominateur 
suscitent aux malheureux mortels; rouille funeste de l'esprit, qui detruit en nous la 
ressemblance divine, degrade la plus noble partie de l'homme, l'empeche d'elever avec elle au 
ciel la portion materielle de nous-memes que la terre attire, et force fame a se plonger dans la 
fange ou elle devient charnelle comme le corps. 

Deux voies conduisent l'homme a sa perte : les uns ont dans leur propre coeur la source 
fangeuse des vices. L'injustice et la vanite, les plaisirs des sens, des desseins pervers, les 
entrainent dans tous les crimes. L'aveuglement leur plait; ils perissent avec joie. 

D'autres contemplent Dieu des regards purs de l'esprit; ils ont en horreur l'impudent orgueil du 

siecle, ils vivent dans un repos obscur, loin des agitations mondaines; et, foulant la terre d'un 

pied leger, ils marchent ou le Seigneur les appelle, inities dans les secrets de la vie cachee 

pour se decouvrir un jour avec lui dans sa gloire et dans sa splendeur. 

Mais il nait des epines sous leurs pas; les besoins les pressent, et le demon artificieux s'en sert 

contre ces infortunes. II leur offre souvent une fausse apparence de bien; ne pouvant les 

vaincre ouvertement, il les trompe et les seduit. Tels les poissons avides courent au fatal 

hamecon, et devorent a la fois les aliments et la mort. 

C'est ainsi que le perfide, quand j'eus reconnu ses tenebres, se revetit d'un Corps de lumiere. II 

voulut eprouver si je me perdrais par la legerete d'esprit, si je me livrerais au vice en croyant 

suivre la vertu. 

Le mariage, cet ecueil et ce fardeau de la vie, ne m'enchaina pas de ses liens; je dedaignai les 
precieux vetements des Seres, les delices de la table qui nourrissent le feu des desirs, les 
palais vastes et magnifiques, les chants et les vers lascifs; la vapeur effeminee des parfums ne 



se repandit point autour de moi. Je laisse l'or et l'argent aux mortels avares qui aiment a palir 
sur leurs tresors; leur plaisir est mediocre, leurs inquietudes sont grandes. Du biscuit, des 
viandes salees pour me nourrir, des ruisseaux pour me desalterer, le Christ pour donner l'essor 
a mon ame, voila mes richesses; je ne les fais pas consister en des champs fertiles, en de 
belles forets, en des troupeaux qui remplissent les prairies; je les trouverais encore moins dans 
ce prodigieux nombre de serviteurs, nes de ma race, et dont je ne suis separe que par l'antique 
tyrannie qui divise en hommes libres et en esclaves des creatures formees de la meme terre et 
par le meme Dieu, mais les lois humaines ont renverse l'ordre divin. 

Je n'ai point ambitionne la faveur des hommes, ce souffle passager qui s'evanouit si vite; je 
n'ai pas regarde comme un avantage d'etre admis a la cour des rois, ni de monter au tribunal 
de la justice d'ou tant de juges arrogants jettent a peine un regard sur leurs clients prosternes ; 
le rang et l'autorite dans les villes, ni les hommages trompeurs de leurs citoyens ne me tentent 
point; ce serait se plaire a des songes vains et confus, qui vont rapidement de l'un a l'autre, et 
s'enfuient de meme} ce serait ramasser dans ses mains l'onde courante, s'appuyer sur un 
nuage, prendre l'ombre pour le corps. 

Tels sont les hommes, tel est leur bonheur; bonheur semblable aux sillons mobiles qu'un 
vaisseau trace legerement sur l'onde et qui s'effacent quand il est passe. Je ne fus sensible qu'a 
la gloire des lettres, je la cherchai partout ou elle brillait (1), et principalement a Athenes, 
l'ornement de la Grece. Mes etudes furent longues et penibles, je les mis aux pieds de la 
sagesse incarnee, dont une seule parole aneantit l'intelligence et les discours humains. Sorti de 
ce peril, je ne pus eviter l'ennemi cruel qui me dressait des embuches sous un visage ami. Je 
vais raconter ici mes peines, puissent-elles servir de preservatif contre ce monstre affreux! 

Je consolais par mes soins la vieillesse et les maux des deux auteurs de mes jours. Faible 
etincelle d'un brillant flambeau, j'etais le dernier enfant qui leur restat; je me flattais; 6 mon 
Dieu, que ce devoir filial vous etait agreable et secondait vos lois. Vous avez donne les 
enfants aux peres pour etre leur force, leur secours et l'appui de leurs membres chancelants : 
ces respectables vieillards sont vos plus fideles adorateurs; attaches a vos commandements 
par des liens indissolubles, ils se derobent aux dangers de cette vie. Vous etes leur principe et 
leur fin. Ma mere, a qui ses parents avaient transmis la vraie foi, en imposa l'heureux joug a 
ses enfants; courageuse et forte au-dessus de son sexe, dedaignant les occupations du monde, 
et ne touchant des pieds a la terre que pour s'elever plus promptement au ciel 
Mon pere avait servi les idoles (2); mais cet olivier sauvage, ente sur l'olivier franc, tira tant 
de sue de cette racine feconde, qu'il couvrit les autres arbres, et rassasia une infinite de 
personnes par la douceur de ses fruits. La vieillesse, en blanchissant ses cheveux, avait 
perfectionne son esprit; il s'insinuait dans le coeur par le charme de la parole. Nouveau Moise, 
nouvel Aaron, mediateur entre la terre et le ciel, ses mains pures offraient nos sacrifices qu'il 
rendait plus efficaces par la saintete de sa conscience, et qui reconciliaient l'homme avec 
Dieu. Voila les parents dont je suis ne; superieurs a tout le monde en vertu, e'est entre eux 
seulement qu'ils en disputaient le prix. Je m'occupais a les servir, j'y mettais mes soins et mon 
esperance, et je me felicitais d'accomplir ainsi les obligations naturelles. 

Helas! il est toujours des traverses pour le pecheur : le bien fut pour moi la source du mal. Le 
pieux emploi que j'exercais me causa des peines et des soucis qui me rongeaient nuit et jour, 
et me detachaient des choses celestes pour me replonger dans la boue dont je suis sorti. Quelle 
souffrance et quel detail !' des domestiques, ce fleau continuel, abhorrant leur maitre s'il est 
dur, le meprisant s'il est doux; insolents quand on les chatie, indociles quand on les traite bien, 
jamais contents , toujours prets a se mutiner; l'administration des terres, des impots perpetuels 



et accablants, les menaces, les violences de l'exacteur, la honte meme des tributs, auxquels on 
soumet toutes les fortunes; l'esclavage humiliant qu'ils imposent a l'homme libre (3), dont on 
enchaine la langue et les murmures par la terreur. Ajoutez a cela le tumulte du barreau, 
l'arrogance des juges qui prononcent sur les interets des hommes, les debats tumultueux entre 
les parties, les detours de la chicane et l'equivoque des lois, la longueur fatigante des 
procedures, l'avantage du credit et du mechant sur l'homme de bien, la venalite des juges. Qui 
resisterait a tant de corruption, sans une assistance particuliere de Dieu? II faut, dans cette 
extremite, ceder la place aux mechants ou se corrompre avec eux; c'est ainsi qu'en 
s'approchant trop pres de la fumee et du feu, on en recoit les impressions. 

Tout cela cependant etait supportable. Mais que n'ai-je pas souffert par la mort de mon frere, 
et que n'aurai-je pas encore a souffrir! Les maux imprevus detruisent l'esperance. Pendant 
qu'il vivait, je jouissais de sa gloire; car l'amour des richesses ni d'autres desirs n'ont jamais 
rempli mon coeur. Sa mort ne m'a laisse que des gemissements et des larmes; ses biens avaient 
ete engloutis par le tremblement de terre de Nicee, ou pilles par des brigands au milieu de ce 
desastre. Dieu lui sauva la vie sous les mines de la maison qu'il habitait. 
O mon cher Cesaire, tu parus d'abord avec eclat a la cour des empereurs; tu devins celebre par 
ta sagesse et par la douceur de ton caractere qui te firent de puissants amis. Ton art guerissait 
les malades, ta charite soulageait les pauvres. Tu as satisfait en mourant ces betes farouches 
qui m'epouvantent de leurs cris; mes proches m'abandonnent; il me reste peu d'amis; ceux que 
l'interet m'avait donnes fuient avec la fortune. Un chene abattu par la tempete est bientot 
depouille de ses rameaux; une vigne sans cloture devient la proie des voyageurs et la pature 
des sangliers. Je ne puis repousser ni rassasier ces ennemis. 

Depuis que, separe du monde, mon esprit, s'elevant au-dessus de la chair, m'a transporte dans 
les tabernacles eternels ou brillent les rayons ineffables de la Trinite, et d'ou ils se repandent 
sur tous les objets qu'ils animent, et dont ils sont le principe, je suis mort pour le monde, et le 
monde est mort pour moi. Je ne suis qu'un cadavre qui respire, sans substance et sans force; 
ma vie est ailleurs. Je pleure ici dans mes liens de chair, de cette chair que les sages appellent 
les tenebres de l'ame. Je soupire apres cette dissolution du corps, qui me tirera du sejour 
obscur de la terre, ou nous ne marchons que pour etre trompes ou pour tromper. Une lumiere 
eclatante m'environnera; les fantomes, qui faisaient illusion a mon entendement, disparaitront; 
il n'y aura plus de voile entre mes yeux et la verite. 

Mais ce bonheur n'est pas de ce monde. Ceux qui voudraient changer cette vie terrestre et 
perissable pour les biens eternels d'une vie celeste, sont traites ici-bas comme la poussiere 
qu'on foule aux pieds. Mes ennemis, que rien n'intimidait , se jeterent sur moi comme sur une 
proie qui ne pouvait leur echapper. O Cesaire! 6 tristes cendres! il ecartait cette troupe de 
furieux; il me consolait dans mes chagrins. Helas ! il m'honorait comme frere n'a jamais 
honore son frere, et me respectait comme s'il eut ete mon fils. 

Depouille de mes biens, dont je ne souhaitais la conservation que pour les partager avec les 
pauvres, etant moi-meme sur la terre un etranger pauvre et vagabond, et tournant mes regards 
vers le supreme dispensateur des biens; accable d'outrages qui revolteraient l'homme le plus 
doux; prive de mes freres, qu'une mort prematuree m'a enleves, et qui avaient merite 
l'admiration publique, je deplore au fond de mon coeur une perte encore plus cruelle. Qu'est 
devenue mon ame, cette ame si grande et si belle qui regnait sur moi avec tant de majeste? 
Telle qu'une captive que le vainqueur a mise aux fers, elle gemit sous le poids de sa chaine et 
n'ose lever les yeux. Quelle honte et quel tourment! 



Ceux qu'une vipere a mordus ne veulent, dit-on, parler de leur mal qu'a des personnes qui 
aient essuye de semblables morsures, parce qu'elles connaissent seules les douleurs aigues qui 
sont l'effet du venin. Ainsi je ne raconterai mes peines qu'a ceux qui briilent du meme amour 
que moi, et qui souffrent les merries maux; ceux-la seulement ecouteront avec bonte mes 
paroles et reconnaitront les mysteres d'un coeur afflige; ils cherissent le fardeau de leur croix; 
leur place est deja marquee dans l'empire du roi des cieux : ils ne font point de faux pas, mais 
ils plaignent ceux qui tombent. D'autres riraient de mes discours. Hommes frivoles dont le 
coeur n'est point ouvert a la foi, et dont les entrailles n'ont jamais ressenti le feu de la charite; 
les amusements du jour occupent seuls toutes leurs pensees. Qu'ils perissent done apres avoir 
epuise les traits de leur langue, cette arme si utile ou si dangereuse, suivant l'usage qu'on en 
fait. Mes pleurs ne finiront qu'avec les maux qui en sont la source, qu'avec ces mouvements 
deregles auxquels le demon a ouvert toutes les portes de mon ame, qui etait autrefois gardee 
par la main puissante de Dieu. Le vice alors n'avait point d'occasion; e'est le feu qu'on allume 
au bord d'un champ; le vent le pousse, la moisson s'embrase, des tourbillons de flamme 
remplissent les airs. 

Que ne me suis-je retire dans des cavernes, dans des montagnes ou dans des rochers! J'y 
aurais evite les perils et les embarras du monde. Dieu seul aurait habite dans mon coeur, 
j'aurais vecu seul avec Dieu dans cette vie pure et sublime, j 'aurais attendu plein d'espoir la fin 
de mes jours; je le devais sans doute, mais la tendresse filiale me retint. J'ecoutai surtout la 
pitie, ce sentiment qui dechire les ames tendres, et qui est la plus douce des passions. J'eus 
pitie d'un pere et d'une mere casses de vieillesse; j'eus pitie de leurs infirmites, de la douleur 
qu'ils auraient d'etre prives d'un fils, l'objet de leur crainte et de leur amour, qui etait l'oeil et la 
consolation de leur vie. 

Quels combats n'essuyai-je point, moi qui m'etais consacre a l'etude des livres divins, de ces 
ecrits celestes que l'esprit saint a graves lui-meme sur la langue des hommes inspires, et dont 
la lettre renferme en soi des tresors caches de lumiere et de grace, ouverts seulement aux ames 
pures. Je regrettais ces longues veilles, ces prieres, ces soupirs qui faisaient mes delices, ces 
choeurs angeliques ou, du milieu des temples, nous envoyons notre ame a Dieu dans des 
chants, et ou tant de bouches differentes ne forment qu'une seule voix. Je me rappelais ces 
jeunes qui peuvent seuls dompter la chair, cette moderation dans la joie, cette retenue dans le 
discours, cette modestie dans le regard, cette attention a reprimer la colere. Mon esprit rentrait 
en lui-meme au moindre signe de la raison; elle le ramenait au Christ par l'esperance des biens 
celestes. Ces mouvements du coeur sont agreables a Dieu. Plein de sa clarte brillante, je vivais 
avec les justes, je participais a leur gloire et a leurs concerts pieux. Je perdis ce tresor pour des 
richesses dont la possession penible troublait mon sommeil par des songes effrayants, images 
des objets qui me tourmentaient pendant le jour. Mon ame est a present depouillee de tout ce 
qu'elle possedait dans la societe des gens de bien; il ne m'en reste que des desirs et des regrets. 
Voila ce qui m'arrache des gemissements. Quel sera mon sort ? Dieu, touche de mon repentir, 
me rendra-t-il a mon premier etat? brisera-t-il le joug qui m'accable? que sais-je, helas! s'il ne 
me laissera pas perir dans les tenebres, avant que mes yeux revoient le jour, avant que j'aie pu 
guerir mes blessures ? II n'y a plus alors de secours a esperer, les larmes sont inutiles. Tant 
que nous vivons, notre salut est dans nos mains; apres la mort, nous sommes dans les liens du 
jugement. 

Deja ma tete blanchit, mes traits se rident, mes tristes jours declinent vers leur couchant. Je 
souffris moins dans la tempete que j'essuyai en allant d'Alexandrie en Grece. Je m'etais 
embarque au lever d'hiver du taureau ; e'est un temps que les matelots redoutent; le plus grand 
nombre n'oserait alors se mettre en mer. Je demeurai vingt jours et vingt nuits couche sur la 



poupe, implorant la pitie du Seigneur. Les vagues ecumantes s'elevaient autour du vaisseau 
comme des montagnes ou des rochers; il en etait quelquefois couvert. Les vents sifflaient avec 
fureur dans les cordages, ils brouillaient nos voiles. La nuit profonde qui couvrait les cieux 
n'etait interrompue que par les eclairs; nous entendions de toutes parts d'horribles eclats de 
tonnerre. C'est alors que je me donnai de bon coeur a Dieu; mes prieres et mes voeux le 
flechirent, j'evitai la fureur des mers irritees. 

Mes alarmes etaient moins vives quand la Grece entiere fut ebranlee par les secousses qui 
detruisirent tant de villes jusque dans leurs fondements. Je tremblais cependant pour mon 
ame; je n'avais pas encore recu la grace et les effusions du Saint-Esprit, que nous donne le 
bapteme. Je supportai plus patiemment mes douleurs, lorsqu'une maladie aigue retrecit dans 
mon gosier briilant les canaux de la respiration et les conduits de la vie; ou quand je pensai 
m'aveugler moi-meme du coup que je me donnai imprudemment en faisant des tissus d'osier, 
et qui, dechirant ma paupiere et le coin de l'oeil, en fit couler des ruisseaux de sang. Je me 
sentis aussitot prive de la vue, comme un meurtrier qui eut merite de la perdre: c'etait payer 
cherement une action involontaire; il fallut enfin noyer mes iniquites dans mes larmes avant 
d'offrir a Dieu des sacrifices spirituels. Peuvent-ils etre offerts par des mains impures! ce 
serait un crime. Des yeux faibles ne soutiennent point l'eclat du soleil. J'ai passe par bien 
d'autres epreuves. Qui pourrait dire toutes les rigueurs utiles dont le Seigneur s'est servi pour 
m'appeler! Mais ces peines n'approchaient pas des maux qui m'affligent aujourd'hui. Mon ame 
se depouillerait de tout pour devenir libre, heureuse d'eviter a ce prix les pieges du monde et 
le serpent qui cherche a la devorer. 

O, qui donnera de l'eau a ma tete, et a mes yeux une fontaine de larmes, de ces larmes (4) 
salutaires qui lavent nos iniquites ! Les larmes, les lits de cendre, la penitence austere, sont le 
remede des peches et la guerison de fame. Que celui qui me verra tremble, et devienne 
meilleur; qu'il fuie le sejour et les oeuvres de l'Egypte; qu'il abandonne la cour de Pharaon 
pour la patrie celeste; que les steriles campagnes de Babylone ne l'arretent plus. S'eloignant 
des bords du fleuve ou ses vainqueurs l'avaient enchaine, de ces bords sauvages, nuit et jour 
baignes de ses pleurs, et qui ne retentirent jamais de ses chants, qu'il retourne a grands pas 
vers les contrees saintes qu'habiterent ses aieux, et que ses mains, libres des fers du tyran, 
jettent sans tarder les premiers fondements d'un nouveau temple. Infortune ! depuis que j'ai 
quitte cette heureuse terre, elle a toujours ete l'objet de mes voeux; j'ai vieilli tristement dans 
de vains desirs; confus, plonge dans l'affliction, je crains egalement les hommes et le 
monarque immortel. Mes vetements annoncent le deuil de mon ame. J'offre au Dieu de 
misericorde mon silence et ma douleur; il a pitie des coeurs humbles, il se plait a confondre les 
insolents. 

Des brigands trouverent un voyageur qui allait de Jerusalem a Jericho; ils le percerent de 
coups, le depouillerent sans pitie, et le laisserent expirant. Un levite et un pretre passerent l'un 
apres l'autre en ce lieu, virent ce malheureux, et, sans lui donner de secours, continuerent leur 
chemin. Un Samaritain qui les suivait fut plus compatissant; il banda ses plaies, leur appliqua 
des remedes, le mit dans une hotellerie, et donna de l'argent pour qu'on en prit soin. Quelle 
honte, 6 ciel! des Samaritains plus charitables que des pretres! je ne penetre point le sens 
mysterieux de cette histoire. La sagesse divine a ses secrets; puisse-t-elle au moins m'etre 
propice! Je suis tombe dans les memes infortunes; l'ennemi des ames, le destructeur de la vie 
me tendit des embuches dans ma course, et me depouilla de la grace de Jesus-Christ, il me 
laissa nu comme Adam, qu'un desir terrestre replongea dans la boue d'ou il etait sorti, et qui 
n'a donne le jour aux humains que pour les entrainer dans sa chute. 



Mais, 6 mon souverain maitre, sauve un malheureux que tes propres ministres ont abandonne. 
Soulage mes blessures; conduis-moi dans l'hospice du salut, et qu'apres ma guerison, les 
portes de la cite sainte me soient ouvertes: qu'elle soit mon sejour eternel. Tu en ecarteras les 
brigands, les voies tortueuses et ces hommes durs qui se glorifient de leur piete. 

Nous lisons que l'orgueilleux pharisien qui se croyait si agreable a Dieu, et le publicain 
dechire de remords entrerent un jour dans le temple. Le premier vantait ses jeunes, ses 
offrandes, se comparait aux plus grands personnages, et meprisait le publicain. Celui-ci 
fondant en larmes, se frappant la poitrine, et n'osant regarder le ciel qui est le trone du 
Seigneur, tenait les yeux baisses comme un esclave; et, debout dans le fond du temple, il 
s'ecriait : "O mon Dieu, pardonne a ton serviteur qui gemit sous le poids de ses peches; ce 
n'est point la loi, ce ne sont, point les dimes ni les bonnes oeuvres qui me sauveront. Le 
pharisien ne m'accuse point a faux; je suis saisi de respect en voyant ce temple; je n'ose 
presque y mettre un pied profane; je crains de le souiller. Que ta grace et ta misericorde 
coulent sur moi! C'est la seule esperance, 6 mon Dieu, que tu accordes aux pecheurs." 
Le Seigneur les entendit tous deux, il exauca le pecheur contrit et humilie , il meprisa 
l'hypocrite presomptueux. 

Tu les jugeais, 6 mon Dieu, sur ce que tu voyais dans leur ame. Je suis ce publicain humble et 
repentant; rempli des memes regrets, j'obtiendrai les memes graces. Rends-moi ta confiance, 
je t'en conjure, 6 mon Sauveur. Si les respectables auteurs de ma vie ont ete fideles a tes lois; 
si tu as recu l'hommage de leurs gemissements, de leurs prieres, de leurs biens, de leurs 
sacrifices, car, pour moi, je n'ai rien fait qui meritat de te plaire; daigne, 6 mon Dieu, t'en 
souvenir et m'accorder ton secours; dissipe les soins qui me tourmentent; que les buissons ne 
m'etouffent plus sous leurs rameaux epineux; qu'ils ne ferment point a mes desirs les chemins 
du ciel. Que ton bras puissant me conduise en surete; je ne sers que toi, je n'appartiens qu'a 
toi; tu fus toujours mon unique Dieu. 

Ma mere, aussi pieuse qu'Anne, desira comme elle d'avoir un fils, et te le consacra comme 
elle, aussitot qu'il fut concu. O Christ, s'ecriait-elle, 6 mon roi, donne un fils a mes voeux, et 
que ce fruit, ne dans mes flancs, soit a jamais lie au service de tes autels! 
Elle dit, et tu l'exaucas; un songe divin lui revela le nom de son fils, et ce fils naquit. Je fus 
offert dans ton temple, comme un nouveau Samuel, si j'ose me comparer a ce grand prophete; 
mais aujourd'hui je suis confondu parmi les profanes enfants d'Heli, qui, par leur avidite, 
deshonoraient tes saints sacrifices : ils en furent punis par une mort desastreuse. Ma mere, en 
te consacrant son fils, esperait pour lui un meilleur sort; elle sanctifia mes mains, en leur 
faisant toucher les livres sacres; et, me prenant dans ses bras. 

"Mon fils, me dit-elle, un grand homme allait autrefois immoler son fils, un fils vertueux, 
docile, que Dieu lui avait donne, fruit tardif des vieux jours de son epouse, le seul espoir de sa 
race et l'enfant de la promesse. Le sacrificateur etait Abraham; la victime, le jeune Isaac. Pour 
moi, mon fils, je t'offre a Dieu comme un don vivant que je lui ai promis. C'est a toi 
d'acquitter le voeu de ta mere; sois aussi pur, aussi parfait que je le desire. Ce sont la les 
richesses que je te souhaite pour le temps et pour l'eternite." 

J'obeis, quoique enfant, aux voeux de ma mere. Mon ame, encore tendre, recut les impressions 
de la piete; on me reservait le sceau du bapteme, et cependant Jesus-Christ remplissait de sa 
presence son fidele serviteur. La chastete, victorieuse de la chair, subjuguait mes sens, et 
soufflait dans mon coeur un amour brulant pour la sagesse divine. O vie solitaire, premices de 
la vie future, l'homme avec toi n'a pas besoin d'une compagne voluptueuse qui l'entraine dans 



ses gouts pervers! C'est a Dieu seul qu'il consacre ses desirs. Ouvrage de Dieu seul, il ne se 
partage point entre une femme et lui. C'est ce Dieu qui, par des sentiers difficiles, guidait mes 
pas vers la porte etroite, ou si peu de mortels arrivent. Simple creature, je participais a la 
divinite du createur : revetu de l'image de Dieu, je sortais des ombres de la mort; et mon 
corps, associe a mon ame, prenait l'essor avec elle, comme la pierre s'attache a l'aimant. 

O mon ame, que tu es criminelle et digne de chatiment! 6 mortels, que notre presomption est 
futile! Tels que des vapeurs legeres ou que des courants incertains, nous roulons sur la terre la 
vaine enflure de notre orgueil. 

Tout dans l'homme est variable et changeant, le mal comme le bien : ce sont deux chemins qui 
se touchent. Le mechant ne Test pas toujours; l'homme vertueux cesse quelquefois de l'etre; la 
crainte est le frein du vice; l'envie decourage la vertu. Dieu soumet le genre humain a des 
passions contraires, afin que, dans notre faiblesse, nous ayons recours a sa force. L'homme de 
bien suit constamment la meme route; il ne tourne point ses regards vers les cendres de 
Sodome, tandis que cette ville infame est engloutie par les foudres du ciel; il s'enfuit 
rapidement dans les montagnes, de peur que son histoire et sa statue ne servent de monument 
aux siecles futurs. 

Je suis moi-meme un exemple de la perversite du coeur humain. Quand je n'etais qu'un enfant, 
quand mon intelligence et ma raison n'etaient pas encore formees, guide par la seule 
innocence, de mes moeurs, je marchais d'un pas ferme dans le droit chemin, je m'elevais 
jusqu'au, trone de la lumiere; et maintenant, malgre les connaissances que j'ai acquises, 
malgre mon age avance, je traine des pas chancelants, comme si j'etais dans l'ivresse. Je 
succombe aux efforts du demon, qui tantot m'attaque ouvertement, et tantot se glisse 
secretement dans mon coeur pour en arracher les bons desirs. Quelquefois mon esprit s'elance 
vers Dieu; mais il retombe aussitot dans les embuches du monde, de ce monde fatal qui a fait 
tant de blessures a mon ame. 

Cependant, quoique le peche me domine, quoique l'ennemi ait repandu sur moi ses eaux 
empestees, comme ces monstres marins qui souillent les flots de la mer d'une liqueur noire et 
venimeuse, je connais mon etat, je sais ce que je suis et ou je voudrais, aller; je vois toute la 
hauteur de ma chute et la profondeur de l'abime ou mes erreurs m'ont precipite. Je ne m'amuse 
pas de ces discours frivoles et menteurs qui consolent les affliges ; je ne me rejouis point, ni 
ne me crois meilleur , en considerant les vices d'autrui. Ceux a qui Ton fait des incisions 
douloureuses sont-ils soulages par des operations plus cruelles qu'ils voient souffrir a d'autres? 
Un mechant en vaut-il mieux, parce qu'il y en a de plus mechants que lui? L'homme de bien, 
comme celui qui ne Test pas, se perfectionne avec un homme encore plus vertueux. Un guide 
est necessaire aux aveugles. Mais se plaire au mal, est le dernier exces de la malice. 

Si, tout meprisable que je suis, il est des personnes qui m'estiment, mon coeur en gemit, j'en 
ressens une secrete confusion. II vaut mieux sans doute etre repute vicieux en pratiquant la 
vertu, que de passer pour vertueux en s'adonnant au vice. Faut-il ressembler a ces sepulcres 
trompeurs qui, blanchis au-dehors et peints de couleurs agreables, ne sont au-dedans que 
puanteur et corruption? Redoutons cet oeil immense qui perce la terre, les gouffres de la mer et 
les profondeurs du coeur humain. Le temps ne derobe rien a Dieu, pour qui le passe, le present 
et l'avenir ne sont qu'un seul temps indivisible. Comment eviter ses regards ? comment lui 
cacher nos crimes? ou fuirons-nous au dernier jour? quel sera notre asile, lorsque le feu 
vengeur, eclairant les actions des hommes, s'attachera pour jamais a la nature et a la substance 
du vice? O nature legere et funeste dont je crains nuit et jour les effets, quand je vois mon ame 
tomber du ciel, et s'enfoncer malgre moi dans les fanges de la terre! 



Tel aux bords d'un fleuve grossi par les hivers, ce plane ou ce pin qui avait conserve durant 
toute l'annee ses rameaux verdoyants, est d'abord attaque dans ses racines par l'impetuosite 
des flots; ses appuis sont ebranles, le terrain s'eboule, l'arbre est comme en l'air sur le 
precipice; bientot les faibles liens qui le retiennent sont rompus, l'onde l'arrache enveloppe de 
ses branches, l'entraine dans ses gouffres, et, le poussant avec bruit, le jette enfin parmi des 
rochers; la pluie et l'humidite achevent sa destruction; il n'en reste sur le rivage que de 
miserables debris : telle autrefois mon ame fleurissait devant le Seigneur; les efforts de 
l'ennemi font renversee; il me l'a ravie presque toute. Ce qui m'en reste, errant ca et la, 
cherche a recouvrer sa vigueur dans la force de son Dieu. 

C'est ce Dieu qui nous a tires du neant, c'est lui qui doit nous creer encore une seconde fois 
apres, la dissolution de nos corps pour nous donner une nouvelle vie, soit dans les flammes 
tenebreuses de l'enfer, soit dans le sejour lumineux du ciel; mais ou notre place est-elle 
marquee ? nous l'ignorons. 

Toi, cependant, 6 mon Dieu, ne m'abandonne pas a ces adversaires cruels qui me traitent 
d'homme faible, et deja mort, qui m'accablent d'insultes et qui rient de mes malheurs. Pour 
premiere grace, fortifie-moi dans l'esperance du salut. Rallume dans mon ame ce flambeau 
presque eteint, qui fut mon guide; qu'il jette un nouvel eclat; que les tenebres de ma vie en 
soient dissipees. Ecarte aussi loin de moi, par un souffle leger, le pesant fardeau de mes 
peines, et qu'il s'evanouisse dans les vents. Tu as dompte mon coeur a force d'afflictions, 
comme on dompte un coursier fougueux en le poussant dans des sentiers difficiles. Tu m'as 
eprouve, soit par des douleurs qui punissaient mes vices, soit par des humiliations qui 
reprimaient en moi l'orgueil, fruit ordinaire de la piete dans les esprits peu solides, que la 
bonte meme de Dieu rend superbes et confiants; soit enfin pour que mes maux servissent 
d'exemple aux hommes. Tu voulais, 6 mon Sauveur, tu voulais leur inspirer du degout pour 
une vie meprisable dont la vicissitude et les revers affligent les bons comme les mechants. Tu 
voulais tourner leurs pas vers une vie durable, inaccessible aux adversites et meilleure pour 
les justes. Mais ce sont des secrets ensevelis dans ta sagesse; tout ce qui arrive de bien et de 
mal pour l'instruction des hommes sert egalement a tes vues, quoique nous n'en puissions 
penetrer les motifs. Le gouvernail du monde est dans tes mains : c'est sur ce fragile vaisseau 
que nous traversons, au milieu des ecueils, les flots inconstants de la vie. 

O mon Dieu, je me prosterne devant toi; tu vois les tourments infinis qui m'accablent. Daigne 
envoyer Lazare, afin qu'il trempe dans l'eau le bout de son doigt pour rafraichir ma langue 
embrasee. Que les barrieres du chaos ne repoussent pas loin du sein d'Abraham un 
malheureux qui n'est riche qu'en faiblesses. Que ta main puissante me soutienne; gueris mes 
douleurs; fais eclater en moi tes prodiges, comme tu faisais autrefois. Dis un mot, et le flux de 
sang s'arretera; dis un mot, et la legion immonde se precipitera dans les flots. Dissipe la lepre 
qui me couvre; rends la vue a mes yeux, l'ouie a mes oreilles , les chairs et le sang a ma main 
dessechee. Romps les liens de ma langue, affermis mes pas tremblants, rassasie-moi avec un 
peu de pain, calme les vagues irritees de la mer, brille avec plus d'eclat que le soleil, rejoins 
mes membres dissous, ressuscite un corps qui commencait a pourrir, et ne me condamne point 
a secher comme le figuier sterile que tu avais maudit. 

II est differents appuis, differentes protections pour les hommes; les uns ont pour eux la 
naissance et des dignites passageres, les autres ont des soutiens encore plus faibles. Pour moi, 
je suis seul, 6 mon souverain Seigneur, et je m'abandonne a toi seul, 6 toi le dominateur 
universel et de qui je tiens toute ma force. Je n'ai point de femme qui me soulage dans mes 
maux, qui me console dans mes peines; je n'ai point d'enfants dont l'appui affermisse mes pas 



chancelants et rajeunisse ma vieillesse. J'avais des freres et des amis : la mort m'a ravi les 
premiers; les autres, n'aimant dans un ami que sa prosperite, l'abandonnent au moindre 
accident qu'il eprouve (5). 

Je goutais cependant un plaisir qui etait pour moi ce qu'une eau pure et froide est pour la biche 
alteree. Je vivais avec des hommes justes qui, portant Jesus-Christ dans le coeur, exempts 
d'affections charnelles, aimes du Saint-Esprit et fideles a son culte, coulaient leurs jours dans 
le celibat et dans le mepris du monde. Des querelles de religion les ont divises; on combat de 
part et d'autre avec fureur. Le zele de la loi de Dieu viole ouvertement toutes les lois; plus de 
Concorde ni de charite; il n'en reste que le nom. 

Comme un voyageur qui, apres avoir evite un lion, rencontrerait une ourse en furie, et qui, 
delivre de ce nouveau peril, et rentrant avec joie dans sa maison, n'appuierait pas plus tot sa 
main sur la muraille, qu'un serpent cache s'elancerait sur lui pour le mordre; de meme, je 
cours d'afflictions en afflictions, sans y trouver de remede: la derniere que j 'eprouve est 
toujours la plus cruelle. 

Plein de trouble et d'agitation, je porte partout mes regards, 6 mon Dieu, je les ramene sans 
cesse vers toi, qui es la source unique de mes forces. Etre tout-puissant, incree, principe et 
Pere d'un Fils eternel et principe comme toi, lumiere de la lumiere qui se communique de l'un 
a l'autre par des voies incomprehensibles; Fils de Dieu, sagesse, roi, parole, verite, image du 
premier modele, nature egale a celle de ton Pere, pasteur, agneau, victime, Dieu, mortel, 
souverain pontife, Esprit qui precedes du pere, flambeau de nos ames, qui eclaires les coeur s 
purs et rends l'homme semblable a Dieu (6), ecoute ma priere, sois favorable a mes voeux : 
fais que je puisse encore te chanter dans ma vieillesse; fais qu'apres ma mort, recu dans le sein 
de la Divinite, je t'offre a jamais le tribut de mes hymnes et de mon bonheur. 



Notes : 

1. II y a dans le texte grec "au couchant et au levant" : il etudia successivement a Cesaree de 
Cappadoce, a Cesaree de Palestine a Alexandrie et a Athenes, ou il eut saint Basile pour 
condisciple. 

2. II etait de la secte des Hypsitaires, ainsi nommes parce qu'ils faisaient profession d'adorer 
le Dieu tres-haut; mais ils reveraient le feu et les lampes, et observaient le sabbat et la 
distinction des viandes comme les Juifs 

3. Cette pensee forte et philosophique est remarquable dans un saint. On ne doit pas 
neanmoins l'entendre des impots en general, puisqu'ils sont necessaries et que sans eux les 
etats ne sauraient subsister, mais des exactions arbitraires et des violences commises par des 
percepteurs qui abusent quelquefois du nom et de l'autorite du prince. II n'a jamais ete 
defendu de s'en plaindre, et des saints meme n'ont pas garde le silence sur ces abus. 

4. Jeremie 9.1 

5. Donee eris sospes, multos numerabis amicos Tempora si fuerint nubila, solus eris. (Ovide) 

6. La theologie la plus exacte et la plus sublime philosophic se reunissent dans cette 
enumeration des attributs de la Divinite. Ce morceau a ete traduit mot a mot, et devait l'etre. 



Hommage a la communaute de l'Anastasia 

Nomenclature Migne : P II, 1,5 

Source : Bernardi 2004 

Numerisation et mise en ligne : Patristique.org 

http://www.patristique.org/Gregoire-de-Nazianze-c-est-de-la-qu-a-surgit-ma-parole.html 

Je te regrette, je te regrette, toi qui m'es si cher, je ne le nierai pas, 

je regrette la parole generatrice de mes enfants, 

6 peuple de cette Anastasia que j'aime tant , 

qui as ranime par des paroles nouvelles 

la foi ancienne, autrefois tuee par des discours de mort. 

C'est de la qu'a surgi ma parole, telle une etincelle 

qui a empli de lumiere toutes les Eglises. 

Qui possede ta beaute, qui detient mon siege ? 

Comment suis-je prive de mes enfants, alors que ces enfants sont vivants ? Pere, 

a toi la gloire, meme s'il m'arrivait quelque chose de pire. 

Peut-etre punis-tu la liberie de mon langage. 

Qui proclamera sincerement ce qui t'appartient, 6 Trinite ? 

Note : 

La communaute de l'Anastasia (Resurrection) designe la petite eglise, quasi clandestine, dont 
Gregoire fut eveque avant que, l'empire ayant echut a Theodose, les orthodoxes aient de 
nouveau droit de cite a Constantinople et que Gregoire soit officiellement eveque de la ville. 



Vie de St Gregoire par lui-meme 

(De vita sua) 
Nomenclature Migne : P II, 1 , 1 1 
Source : Planche 1827 
Numerisation et mise en ligne : Albocicade 

J'entreprends l'histoire de ma vie. Les memes evenements en paraitront heureux ou 
malheureux, selon les differentes manieres de penser. Je n'en deciderai pas d'apres la mienne ; 
ce serait un juge suspect. 

J'ecris en vers pour soulager mes peines. Les vers sont l'instruction et l'amusement de la 
jeunesse; on trouve de la consolation dans leur douceur. 

C'est a vous que ce discours s'adresse, vous qui etiez mon peuple et qui ne l'etes plus; 
Chretiens fideles, Chretiens discoles [1], Aujourd'hui vous me serez toujours favorables. Les 
morts n'ont plus d'ennemis (1). 

Et vous, citoyens, ornement de l'univers, qui habitez un nouveau monde au milieu des 
richesses de la terre et de la mer, nouvelle Rome, et, comme elle, patrie de tant d'illustres 
maisons, ville de Constantin, colonne inebranlable de l'empire, hommes enfin, ecoutez un 
homme qui ne vous trompera pas, un homme longtemps agite par ces penibles vicissitudes qui 
nous apprennent tant de choses et nous donnent tant de lecons. 

Tout s'altere, tout s'affaiblit avec le temps. Ce que nous avions de mieux a disparu; ce qui 
nous reste ne vaut pas la peine d'etre compte. Ainsi les pluies violentes qui ont entraine les 
sillons ne laissent apres elles que du gravier et des cailloux. Puis-je parler autrement de ces 
vils humains confondus auparavant dans la foule, et qui, semblables aux animaux, ne 
regardaient que la terre? 

Pour nous, pretres, je le dis en gemissant, nous sommes ces ravins apres et dangereux, ce 
terrain creuse par les eaux; nous remplissons mal des places eminentes. Superieurs du peuple, 
choisis pour l'enseigner, charges de distribuer aux ames la nourriture divine, nous sommes 
prives nous-memes de cet aliment. Nous devrions etre leurs medecins, et nous ne sommes que 
des corps sans vie et couverts d'ulceres. Quels guides! quels conducteurs dans des chemins 
escarpes, qu'ils craignent eux-memes et ou ils n'ont jamais penetre! Le moyen le plus sur de se 
sauver est de ne pas les suivre. Le siege qu'ils occupent est leur propre accusateur; ils s'y 
distinguent par leur faste et non par leur saintete. 

Qui peut me forcer de parler ainsi ? Je ne suis ni imprudent ni calomniateur; que mes 
contemporains, que les siecles suivants m'ecoutent: je vais leur dire la verite. 
II faut pour cela reprendre d'un peu plus haut les evenements de ma vie, quand le recit en 
devrait etre long. Je dois detruire les calomnies publiees contre moi. Les mechants rejettent 
volontiers la cause de leurs mechancetes sur ceux qui en sont les victimes; ils les persecutent 
encore plus par leurs impostures, et detournent ainsi loin d'eux-memes les accusations qu'ils 
meritent; que ce soit la mon exorde. Je poursuis. 

J'avais un pere singulierement recommandable par sa probite ; vieillard simple dans ses 
moeurs, sa vie pouvait servir d'exemple : c'etait un second Abraham. Bien different des 
hypocrites de nos jours, il cherchait moins a paraitre vertueux qu'a l'etre en effet, engage 
d'abord dans l'erreur, depuis Chretien fidele et zele, pasteur ensuite, et l'ornement des pasteurs. 

Ma mere, pour la louer en peu de mots ne le cedait en rien a ce digne epoux. Nee de parents 
saints, mais plus sainte encore qu'eux, elle n'etait femme que par son sexe, superieure aux 
hommes par les moeurs. Tous deux egalement celebres partageaient l'admiration publique. 



Mais quelle preuve apporterai-je ici des faits que j'avance? qui me servira de temoin? Ma 
mere! sa bouche etait celle de la verite : elle aimait mieux cacher des choses connues que d'en 
publier de secretes qui lui auraient fait honneur. 

La crainte la guidait: c'est un grand maitre. Desirant avoir un fils, desir si naturel aux meres, 
elle implore le Seigneur, et le conjure de l'exaucer. Son ame impatiente va plus loin : elle 
consacre a Dieu l'enfant qu'elle lui demande, et le voeu prevint le don. Sa priere ne fut pas 
vaine: elle en eut un heureux presage durant son sommeil. Un songe lui presenta l'objet tant 
souhaite; elle vit distinctement mes traits, elle entendit mon nom, et cette faveur de la nuit 
etait une realite. 

Je vis le jour enfin. Ma naissance a ete pour mes parents une faveur du ciel, si j'ai merite leurs 
voeux. Si je m'en suis rendu indigne, la faute n'en doit etre imputee qu'a moi. J'entrai done 
ainsi dans cette vie; helas! j'y entrai forme de limon, de ces organes materiels qui nous 
maitrisent, ou que nous avons tant de peine a maitriser. 

Ma naissance fut pour moi le gage des plus grands biens; je ne pourrais le dissimuler sans 
ingratitude. Quand je naquis, je dependais deja d'un autre; heureuse dependance ! Je fus 
presente au Seigneur comme un agneau ou comme une tendre genisse, mais neanmoins 
comme une victime precieuse et douee de raison. J'etais un nouveau Samuel : je n'oserais le 
dire, si mon sort ne ressemblait au sien par la destination et par le voeu de mes parents. 
Nourri des le berceau parmi les vertus les plus rares, dont je voyais autour de moi les modeles 
les plus parfaits, j'eus bientot dans mon exterieur quelque chose qui tenait de la modestie 
grave des vieillards. Tel qu'un nuage qui grossit insensiblement, mon ame se remplissait peu a 
peu du desir de la perfection. Ma raison croissait a mesure que j'avancais en age. J'aimais les 
livres qui vengeaient la cause de Dieu ; je recherchais la societe des hommes les plus 
vertueux. 

Tel fut le commencement de ma carriere. Comment m'y prendrai-je pour en continuer le recit 
? Cacherai-je les merveilles que le Seigneur a faites pour augmenter mon zele, en se servant 
de ce qu'il y avait d'heureux dans mes premieres dispositions ? car c'est ainsi qu'il se plait a 
nous attirer dans les voies du salut. Ou bien raconterai-je publiquement ses faveurs? N'y 
aurait-il pas de l'ingratitude dans le silence, et de la vanite dans l'aveu? Non, je ferai mieux de 
les taire : il suffit que je les connaisse. Ce que je suis aujourd'hui paraitrait, helas! trop 
different de ce que j'etais alors; ne publions, en un mot, que ce qu'il est necessaire de rendre 
public. 

J'etais encore dans l'enfance, que je me sentis embrase de l'ardeur de l'etude; je voulus joindre 
les lettres sacrees aux lettres profanes, pour montrer qu'on ne doit pas s'enorgueillir de ces 
dernieres, ou Ton n'apprend que l'harmonie des mots et une eloquence vide et frivole qui 
depend des inflexions sonores de la voix. Je craignais aussi de m'embarrasser dans les livres 
d'une fausse dialectique; d'ailleurs il ne me vint jamais dans l'esprit de preferer quelque chose 
que ce put etre aux saints objets de mon application. Mais je ne pus eviter les imprudences de 
mon age, de cet age plein de feu qui s'abandonne a son impetuosite naturelle, comme un jeune 
coursier qui s'elance avec ardeur dans les champs. 

J'avais fait des progres dans les ecoles d'Alexandrie. Voulant ensuite aller en Grece, je partis 
de cette ville dans une saison peu propre a la navigation, et ou la mer commencait a devenir 
dangereuse. Le signe du taureau paraissait : c'est etre temeraire, disent les pilotes 
experimentes, que de s'embarquer sous cette constellation. Notre vaisseau cotoyait l'ile de 
Chypre; il est soudain assailli par les vents. Une nuit profonde nous environne; elle couvre la 
terre, la mer et le ciel. Les eclats du tonnerre accompagnent les eclairs; les cordages font un 



bruit affreux sous le poids des voiles gonflees; le mat chancelle, on ne peut conduire le 
gouvernail, il entraine quiconque y veut mettre la main; les vagues remplissent le fond du 
vaisseau, on n'entend que des gemissements et des cris; matelots, esclaves, maitres, passagers, 
tous d'une commune voix invoquent le Christ; ceux meme qui auparavant ne le connaissaient 
pas, l'implorent. La crainte est une puissante instruction. Mais le plus grand de nos maux etait 
de manquer absolument d'eau douce. Les secousses violentes du navire avaient jete dans la 
mer le tonneau qui renfermait le precieux tresor des navigateurs. Outre la soif, nous avions a 
combattre la faim, les flots et les vents. Nous allions succomber, quand Dieu nous delivra par 
un prompt secours. 

Des marchands pheniciens nous apercurent; quoiqu'ils eussent lieu de craindre pour eux- 
memes, l'extremite du danger ou nous etions les toucha. Leur equipage etait vigoureux; a 
force de rames et d'avirons, ils atteignirent notre vaisseau. Leur humanite nous sauva la vie. 
Deja nous etions a demi morts, semblables a des poissons qui, sortis de l'onde, expirent sur le 
rivage, ou a des lampes qui s'eteignent faute d'aliment. La mer cependant s'irritait de plus en 
plus, et cette effroyable tempete dura plusieurs jours. Errants au gre des flots, nous ne savions 
plus ou nous allions. 

L'esperance nous avait abandonnes. Tous attendaient avec terreur une mort prochaine; mais je 
craignais en particulier une autre mort plus affreuse. Helas! menace du naufrage, je n'avais 
pas encore ete purifie dans les eaux qui nous unissent a Dieu. C'etait le sujet de ma douleur et 
de mes larmes; c'est ce qui m'arrachait de si pitoyables cris ; j'avais dechire mes vetements; 
couche par terre, elevant les mains au ciel, je les frappais l'une contre l'autre, et leur bruit se 
faisait entendre au milieu de celui des vagues. Ce qui paraitra peut-etre incroyable, quoique 
vrai, mes compagnons de voyage oubliant leur propre danger, donnaient des pleurs a mon 
infortune; leur piete dans nos perils communs joignait ses voeux a mes regrets, tant ils etaient 
touches de ma funeste situation. 

O Christ ! tu fus alors mon Sauveur! tu l'es encore dans les tempetes qui m'agitent! II ne nous 
restait plus d'espoir; nul objet favorable ne se montrait a nos yeux : point d'ile, point de 
continent, point de montagne, point de fanal, point de ces signaux qui sont les astres des 
navigateurs. Quelle ressource inventer? comment sortir d'un si grand peril? N'attendant plus 
rien d'ici-bas, c'est vers toi que je tournai mes regards; toi qui es la vie, l'ame, la lumiere, la 
force, le salut de ceux qui t'implorent; toi qui epouvantes, qui frappes, qui soulages, qui gueris 
et qui temperes toujours les maux par les biens. J'osai te rappeler tes anciens prodiges, ces 
merveilles qui firent connaitre a l'univers ton bras tout-puissant : les mers ouvrant un passage 
aux tribus fugitives d'Israel, l'Egypte frappee de plaies terribles, Amalec vaincu par la seule 
elevation des mains de Moise, des pays entiers reduits en servitude avec leurs rois, des murs 
renverses par la marche seule de ton peuple au son des trompettes. J'osai joindre enfin a ces 
miracles celebres ceux que tu avais deja faits en ma personne. Je suis a toi! m'ecriai-je, 6 mon 
Dieu, je suis a toi plus que jamais ! Daigne me recevoir deux fois; l'offrande est de quelque 
prix. Je suis un don de la terre et de la mer, consacre par le voeu de ma mere et par la violence 
de mon effroi. Je vivrai pour toi, si j'evite le double peril ou je me trouve; si je peris, tu 
perdras un adorateur. Ton disciple est au milieu de la tempete; eveille-toi, marche sur les flots, 
et que nos frayeurs se dissipent. 

A peine eus-je acheve ces paroles que la fureur des vents s'apaisa; les flots tomberent; notre 
vaisseau continua sa marche. Mais, 6 fruit inestimable de ma priere ! tous ceux qui etaient 
dans le vaisseau se convertirent a Jesus-Christ, recurent ainsi deux graces, et furent sauves de 
deux manieres. 



Apres avoir laisse derriere nous l'ile de Rhodes, pousses par un vent favorable, nous arrivames 
en peu de temps au port d'Egine. Notre navire etait de cette ile. De la je me rendis a Athenes, 
et j'en frequentai les ecoles. 

Que d'autres disent comme nous y vecumes dans la crainte de Dieu, honores singulierement 
des Chretiens, et comme, parmi tant de jeunes gens hardis et fougueux qui se livraient avec 
leurs compagnons a tous les exces de leur age, nous coulions des jours doux et tranquilles. 
Telle que cette source pure qui conserve, dit-on, la douceur de ses eaux au milieu des ondes 
ameres, nous n'etions pas entraines dans le mal par l'exemple, et nous ne cessions de porter 
nos amis au bien. Le Seigneur m'accorda de plus une faveur distinguee; il me donna pour ami 
le plus sage, le plus respectable, le plus savant de tous les hommes. Et qui ? me dira-t-on; un 
mot le fera connaitre. Basile, ce Basile qui a rendu de si grands services a son siecle. Je 
partageais sa demeure, ses etudes, ses meditations, et, si je l'ose dire, nous formions un couple 
qui faisait quelque honneur a la Grece. Tout etait commun entre nous ; il semblait qu'une 
seule ame animat nos deux corps. Mais ce qui acheva principalement en nous cette union si 
intime, c'est le service de Dieu et l'amour de toutes les vertus. Des que nous fumes parvenus a 
ce point de confiance mutuelle, de n'avoir plus rien de cache l'un pour l'autre, nous sentimes 
que les liens de notre amitie se resserraient encore. La conformite des sentiments est le nceud 
des coeurs. 

Le moment etait venu de retourner dans notre patrie, et d'y prendre un etat. Nous avions 
sacrifie beaucoup de temps a nos etudes; je touchais presque a ma trentieme annee. Je connus 
alors toute la tendresse de nos condisciples, et l'opinion avantageuse qu'ils avaient de nous. 
Enfin le jour present arriva; ce fut un jour de combats et de douleur. Figurez-vous ces 
embrassements, ces discours meles de pleurs, ces derniers adieux ou la separation semble 
augmenter l'amitie. Nos compagnons ne cederent qu'avec peine et malgre eux aux raisons qui 
forcaient Basile de partir. Je ne puis encore me rappeler ce douloureux spectacle sans verser 
des larmes. Pour moi, je me vis environne d'etrangers, de mes amis, de mes camarades, de 
mes maitres qui, tous, unissant leurs supplications et leurs plaintes, y joignant meme la 
violence (car l'amitie va quelquefois jusque la), me tenaient serre dans leurs bras, et tous 
protestaient qu'ils ne consentiraient point a mon depart. lis ajoutaient que j'appartenais a la 
ville d' Athenes, qu'on ne devait pas lui ravir son bien. Leurs suffrages me donnaient deja le 
trone et le prix de l'eloquence. lis me flechirent a la fin. La durete du chene pouvait seule 
resister a des efforts si touchants. Je n'etais cependant pas persuade. L'amour de mon pays 
m'entrainait toujours, pays ou la foi triomphe plus qu'ailleurs, et ou j'esperais me livrer sans 
obstacle a la philosophic chretienne (2). Je me rappelais aussi la vieillesse de mes parents 
accables sous le poids de leurs longs travaux. Je me derobai done d'Athenes furtivement et 
non sans difficulte, apres y avoir un peu prolonge mon sejour. 

J'arrivai dans ma patrie. On m'obligea d'abord de haranguer en public; il fallut payer cette 
espece de dette a la curiosite. Je n'aimais point les applaudissements tumultueux, ni ces 
murmures doux d'une admiration vague et futile, qui flattent la vanite des sophistes dans une 
assemblee nombreuse de jeunes gens. Le premier soin de ma philosophic (3) fut de sacrifier a 
Dieu avec bien d'autres gouts l'etude et l'amour de l'eloquence. C'est ainsi que plusieurs ont 
abandonne leurs troupeaux dans les champs, ont jete leur or dans les abimes de la mer. 
Mais, comme je viens de le dire, j'avais donne par complaisance un spectacle a mes amis. Ce 
n'etait encore qu'un prelude de combat, ou qu'un premier pas dans la redoutable carriere. 
J'avais besoin de conseils fermes et sages; je consultai mes propres idees comme des amis 
surs de qui j'attendais d'utiles avis. 



Je me trouvai dans une terrible perplexite, quand il fut question de choisir le plus excellent 
parmi les meilleurs. J'avais resolu depuis longtemps de garder la chastete, je m'affermis 
davantage alors dans cette resolution. 

Mais en examinant les differentes voies du Seigneur, il ne m'etait pas aise de demeler celle 
qui serait la plus agreable et la plus parfaite a ses yeux. Chacune avait ses avantages et ses 
inconvenients; c'est le sort de toutes les choses qu'on veut faire. Je peindrai mieux mon etat 
par une comparaison. On eut dit que je meditais un long voyage, et que, pour eviter les 
dangers et les fatigues de la mer, je cherchais le chemin qui serait le plus commode et le plus 
sur. Je me retracais Elie, sa retraite et la nourriture sauvage sur le Carmel; les deserts, unique 
possession du saint precurseur; la vie pauvre et miserable des enfants de Jonadab. D'un autre 
cote, je cedais a ma passion pour les divines ecritures, pour ces enseignements lumineux de 
l'Esprit saint, qui eclairent notre raison; mais une solitude entiere, un silence perpetuel ne 
favorisent pas ce travail. Apres bien des considerations, inclinant tantot d'un cote, tantot de 
l'autre, j'apaisai ces mouvements contraires, et je fixai par un juste temperament l'incertitude 
de mon esprit. 

Je voyais que ceux qui se plaisent dans une vie agissante sont utiles aux autres, et inutiles a 
eux-memes; qu'ils se livrent a mille embarras, et qu'une agitation continuelle trouble la 
douceur de leur repos. Je voyais en meme temps que ceux qui se retirent tout a fait de la 
societe sont a la verite plus tranquilles, et que leur esprit degage de soins est plus propre a la 
contemplation; mais aussi, qu'ils ne sont bons que pour eux seuls ; que leur bienfaisance est 
resserree, et que la vie qu'ils menent n'en est pas moins triste ni moins dure. Je pris le milieu 
entre ceux qui fuient les hommes et ceux qui les frequentent, m'appliquant a mediter avec les 
uns, et a me rendre utile avec les autres. 

Des motifs encore plus pressants me determinerent : je me devais aux auteurs de mes jours. 
La piete veut qu'apres Dieu, nos parents recoivent nos premiers hommages, puisque c'est a 
l'existence qu'ils nous donnent que nous devons le bonheur de connaitre Dieu. Les miens 
trouverent en moi, dans la caducite de leur age, tous les secours et tout l'appui qu'ils pouvaient 
attendre d'un fils. En prenant soin de leur vieillesse, je travaillais a meriter qu'on eut un jour 
les memes attentions pour la mienne, car on moissonne comme on a seme. 
J'employai principalement ma philosophie a cacher mon gout pour la vie ascetique, et a 
devenir serviteur de Dieu, plutot qu'a le paraitre. Je cms aussi devoir honorer singulierement 
ceux qui, s'etant livres aux fonctions publiques, sont revetus d'un caractere sacre, et qui 
gouvernent les peuples dans la dispensation des saints mysteres. Quoique je vecusse au milieu 
des hommes, le desir de la vie monastique embrasait mon coeur; car c'est la vie, et non la 
solitude qui fait le moine. Je respectais le trone episcopal, mais de loin; j'en detournais mes 
regards, comme des yeux faibles fuient l'eclat du soleil. Je ne pensais pas qu'aucun evenement 
put m'y conduire. 

Hommes sujets a l'erreur, ne parlons point legerement des grandes choses. L'envie combat 
toujours l'elevation. N'en cherchez point ailleurs d'exemple; le mien suffira. 

J'etais dans ces dispositions d'esprit, quand un violent orage vint fondre sur moi. Mon pere 
connaissait bien mes sentiments. Anime cependant de je ne sais quels motifs, excite peut-etre 
par l'amour paternel et appuyant cet amour de l'autorite que lui donnait sa place, il voulut 
m'enchainer par des liens spirituels; pour me decorer des honneurs qui etaient en son pouvoir, 
il me fit asseoir malgre moi dans la seconde place du trone sacerdotal (4). 
Je fus tellement afflige de cette tyrannie (je ne saurais m'exprimer autrement, et que l'Esprit 
Saint le pardonne a ma douleur), j'en fus, dis-je, tellement effraye que j'abandonnai sur-le- 
champ parents, amis, proches, patrie. Le taureau pique par un insecte ne fuit pas plus 



rapidement. Je gagnai le Pont. J'allai chercher du soulagement a mes peines dans la 
compagnie d'un ami divin; il s'exercait, dans la retraite, a converser avec le Seigneur, comme 
faisait autrefois le plus saint des legislateurs, dans le nuage qui le couvrait. C'etait Basile, qui 
vit presentement avec les anges. Ses entretiens calmaient ma douleur; mais mon pere, ce pere 
si bon et si cheri, languissant sous le poids de la vieillesse, et desirant avec passion de me 
revoir, me conjurait, par l'affection filiale, d'accorder cette faveur a ses derniers jours. 

Le temps avait adouci mes chagrins, effet qu'il n'aurait pas du produire. Je courus de nouveau 
dans l'abime. Je redoutais les differents transports de l'amour paternel; je craignais que la 
malediction ne succedat a la tendresse; la douceur meme outragee s'irrite a la fin. Bientot je 
fus attaque d'une tempete nouvelle et si terrible que je n'en saurais exprimer l'horreur. Je dis 
tout a mes amis et ne m'en fais point une peine. 

J'avais un frere qui remplissait une charge publique (6 demon de l'ambition ! que tu as de 
pouvoir sur l'homme); c'etait un emploi de finances. II mourut au milieu de son exercice; une 
troupe de chiens affames fondit aussitot sur sa succession : domestiques, etrangers, amis, tout 
voulut en avoir. Qu'un arbre tombe, chacun se jette sur ses branches. Ce brigandage ne 
m'inquietait point personnellement: semblable a l'oiseau, j'etais toujours pret a m'envoler. 
Mais tout m'obligeait de supporter avec le meilleur des peres la bonne et la mauvaise fortune, 
et de partager moins ses biens que ses embarras. Ceux qui ont deja fait un pas dans le 
precipice, s'ils commencent une fois a chanceler, ne peuvent plus se retenir, et tombent au 
fond de l'abime : de meme je n'eus pas plus tot essuye un revers, que les plus facheux 
accidents se succederent a l'envi pour m'accabler. 

Le plus cher de mes amis me vint voir; je tairai ce qui preceda sa visite pour ne pas paraitre 
blamer un homme, a qui tout a l'heure je prodiguais tant de louanges: cet ami, c'etait Basile. 
Que vais-je dire, helas! n'importe, achevons. S'il m'aimait en pere, il me traita plus durement 
que n'avait fait mon pere. Je devais tout souffrir de celui-ci, meme ses injustices, mais rien ne 
m'obligeait de supporter l'autre, quand, pour me temoigner sa tendresse, il aggravait mes 
maux au lieu de les soulager. 

Je ne sais si c'est a mes fautes, dont le souvenir m'a souvent tourmente, que je dois imputer ce 
coup terrible qui fait encore saigner mon coeur; ou ne dois-je pas plutot, 6 le meilleur des 
hommes! l'attribuer aux sentiments trop vains que la dignite de votre siege vous inspire? Mais 
si Ton balancait tout le reste, vous ne trouveriez peut-etre pas que votre superiorite sur moi fut 
bien grande; du moins ne le pensiez-vous pas vous-meme autrefois; et si vous eussiez ere dans 
cette prevention, il n'est point de juge equitable qui, nous connaissant tous deux, n'eut cherche 
a vous detromper. Que vous avais-je fait?pourquoi m'avez-vous tout-a-coup si cruellement 
humilie? Perisse et disparaisse a jamais du milieu des hommes la loi de l'amitie, si c'est ainsi 
qu'elle honore et favorise ses amis. Nous etions hier des lions, peu s'en faut que vous n'en 
soyez encore un ; pour moi, je ne suis plus aujourd'hui qu'un meprisable singe. 
II paraitra de l'orgueil dans ce que je vais dire. Oui, Basile, quelque peu d'egards que vous 
eussiez eu pour vos amis, j'aurais merite une exception, moi que vous aviez toujours prefere 
aux autres, avant que l'elevation de votre rang nous eut tous mis a vos pieds. 
Mais, mon esprit, a quoi sert tant de chaleur? retiens ce coursier par le frein, rentrons dans la 
voie et marchons au but. C'est done ce Basile, qui, le plus veridique des hommes pour tout le 
monde, fut pour moi seul le plus trompeur. II m'avait souvent oui dire que tous mes malheurs 
me paraissaient supportables, et que j'en supporterais encore de plus cruels; mais que si je 
venais a perdre mes parents, j'etais resolu de tout abandonner, et qu'en renoncant a une 
demeure fixe, j'aurais l'avantage au moins d'etre citoyen de tous les pays. II entendait ces 
discours, il les louait; cependant il me fit asseoir par force sur le trone episcopal, et me trompa 
deux fois par son amour paternel. 



Ce n'est pas tout : ecoutez patiemment le reste. La malice la plus reflechie de mes ennemis 
n'aurait pas imagine de moyen plus sur de me nuire. Vous me demanderez pourquoi? 
interrogez tous ceux a qui ce trait a paru reprehensible; ils vous le diront. A l'egard de ma 
conduite envers cet ami, le Pont la connait, la ville de Cesaree en est instruite, tous nos amis 
communs la savent, il ne me conviendrait pas d'en tirer avantage contre lui; on doit garder le 
souvenir du bien qu'on recoit, et oublier celui qu'on fait. Mais on jugera de ses sentiments 
pour moi par les choses memes. 

II y a dans la Cappadoce, sur la grande route de cette province, un petit bourg que traversent 
trois chemins : lieu sec et aride, habitation indigne d'un homme libre. Dans cette demeure 
triste et resserree, tout n'est que poussiere, bruit tumultueux de chariots, plaintes, 
gemissements, exacteurs d'impots, chaines et tortures. On n'y voit pour citoyens que des 
voyageurs et des vagabonds; telle est Sasimes, telle fut mon eglise. Le genereux bienfaiteur 
m'etablit sur cinquante choreveques (5) de cette contree qui le genaient; et, pour s'assurer d'un 
pays qu'un de ses confreres voulait lui soustraire par force, il y institua ce nouveau siege, dans 
l'esperance que j'y maintiendrais son autorite, et que je combattrais vaillamment pour lui. J'ai 
sans doute ete courageux autrefois, les blessures qu'on recoit pour une cause sainte n'ont rien 
de facheux; ajoutons en effet a bien d'autres inconvenients la necessite de conquerir a main 
armee le trone episcopal, car mon siege etait entre deux prelats qui s'en disputaient la 
superiorite. La division de mon pays, que tout le monde voyait avec peine, augmentait 
l'aigreur de ce combat. D'une grande metropole, on en faisait deux petites. Le bien des ames 
en etait le pretexte; la vraie cause, c'etait l'ambition, ou, ce que j'ai honte de dire, le desir des 
riches ses, ce funeste mobile de l'univers. 

Grand Dieu! que devais-je done faire? me louer de mon sort, m'abandonner a un torrent de 
maux, me livrer a la tempete, me laisser etouffer dans la fange, accepter un siege d'ou Ton 
pouvait me chasser a toute heure, qui n'eut point servi d'asile a ma vieillesse, et ou, pasteur 
aussi pauvre que le troupeau, je n'aurais pas eu de pain a donner a mes hotes? Ce lieu ne 
m'offrait enfin que les vices et les desordres des villes, sans que j'y pusse faire aucun bien. 
J'aurais moissonne des epines sans trouver de roses; j'aurais cueilli des maux sans melange 
d'aucun bien. 

Souhaitez-moi plus de force d'esprit, si vous voulez, et mettez a ma place des hommes plus 
courageux. O sejour d'Athenes! nos travaux y etaient communs; nous n'avions qu'une meme 
habitation, qu'une meme table, que dis-je, qu'un meme esprit. Cette union faisait l'admiration 
de la Grece. Nous nous etions promis l'un a l'autre de renoncer ensemble au monde, de 
consacrer ensemble notre vie au service du Seigneur, tous nos discours a la seule sagesse 
eternelle. Tout cela est oublie, disperse, foule aux pieds; les vents emportent dans fair mes 
premieres esperances. Ou fuir? ou se retirer? Betes sauvages, recevez-moi dans vos asiles; il y 
a parmi vous plus de fidelite que parmi les hommes. 

Telle etait ma situation ; j'en abrege le tableau. Je baissais ma tete sous l'orage, mais mon 
esprit ne pliait point. Comment vous peindre ma douleur? c'etait a chaque instant de nouvelles 
peines. Je prends la fuite une seconde fois, je m'enfonce dans les montagnes pour y mener 
furtivement la vie qui a toujours fait mes delices. Quel avantage m'en revint-il? je n'etais plus 
ce fugitif inflexible dont on avait autrefois eprouve la fermete. Invincible jusqu'alors, une 
seule chose pouvait me vaincre : je ne supportai point l'indignation de mon pere. Son premier 
effort fut pour Sasimes, ou il voulait me fixer. N'y ayant pu reussir, il consentait a ne pas me 
laisser dans un siege inferieur, mais il voulait que je partageasse avec lui les travaux penibles 
de son ministere pour soulager ainsi le poids des annees qui l'accablait. 



Quels discours, quelles instances n'employa-t-il pas pour me flechir! "O le plus cher de mes 
enfants! me dit-il, c'est un pere qui prie son fils, un vieillard qui implore un jeune homme, un 
maitre qui s'humilie devant le serviteur que la nature et la loi lui ont soumis. Je ne te demande 
point de l'or ni de l'argent, ni des pierres precieuses, ni des champs fertiles, ni rien de ce qui 
sert au luxe. Je n'aspire qu'a te rapprocher d'Aaron et de Samuel, qu'a te rendre agreable a ton 
Dieu. Tu appartiens a celui qui t'a donne a moi. Ne rejettes pas mes voeux, 6 mon fils! si tu 
veux que ton veritable pere exauce les tiens. Ce que je demande est juste; c'est au moins un 
commandement paternel. Tu n'as pas encore vecu autant d'annees que j'exerce le ministere 
episcopal. Accorde-moi cette grace, 6 mon fils! accorde-la-moi, ou qu'un autre m'enferme 
dans le tombeau; c'est la punition que je souhaite a ta desobeissance. Je n'exige pas un long 
sacrifice; mon dernier jour qui s'approche en sera le terme. Tu feras apres ce qui te conviendra 
le mieux." 

Ce discours fit sur mon ame l'impression que le soleil fait sur les nuages; il adoucit un peu le 
pesant fardeau dont elle etait accablee. Quelle fut ma resolution ? ou se terminerent les 
pensees qui m'agitaient? Je me persuadai qu'il n'y avait nul inconvenient pour moi a seconder 
les desirs de mon pere, en evitant toutefois de monter dans la chaire episcopale. On ne 
pouvait, disais-je, m'y attacher malgre moi. Je n'avais point ete proclame, je n'avais rien 
promis : je fus ainsi vaincu par la crainte. Quand mes parents furent sortis de cette vie pour 
entrer dans l'heritage heureux qu'ils avaient constamment et uniquement desire, je me trouvai 
libre. Mais quelle triste liberte! Je ne parus point dans l'eglise qu'on m'avait donnee, je n'y 
offris point de sacrifice, je n'y joignis pas mes prieres a celles du peuple, je n'y imposai les 
mains a aucun ecclesiastique. J'avouerai cependant qu'aux pressantes sollicitations de 
quelques personnes pieuses, qui prevoyaient les desordres que causeraient bientot les impies, 
je pris soin, pendant un temps assez court, de l'eglise qu'avait gouvernee mon pere, mais en 
administrateur etranger d'un bien qui ne m'appartenait pas. Je disais sans cesse aux eveques, et 
je leur demandais du fond du coeur, comme une grace signalee, qu'ils eussent a pourvoir cette 
ville d'un pasteur. Je protestais premierement, avec verite, qu'on ne m'avait jamais installe 
publiquement dans aucun siege. J'ajoutais ensuite que j'avais toujours ete dans la ferme 
resolution de quitter mes amis et les affaires. Je ne pus les persuader : tous insistaient, tous 
voulaient me vaincre; les uns par exces d'amitie, d'autres peut-etre par amour propre et par 
orgueil. 

Je m'enfuis d'abord a Seleucie, ou Ton voit un temple consacre a Thecle, cette vierge si 
celebre. J'esperais que, lasses du moins par le temps, ils se determineraient enfin a confier a 
quelque autre la place que je refusals; je fis un sejour assez long dans cette ville. J'y retombai 
dans les memes peines : rien de tout ce que j'avais espere n'arriva. Tout ce que j'avais fui se 
rassembla de nouveau pour me tourmenter. Je sens qu'ici mon esprit s'allume. Ce que je vais 
dire est connu de ceux a qui je parle; je le sais, mais je veux qu'eloignes de moi, ils aient la 
satisfaction de m'entendre. Ce discours les consolera. II couvrira mes ennemis d'opprobre, il 
servira de temoignage a mes amis des injustices que j'ai essuyees sans jamais avoir offense 
personne. 

La nature n'a pas deux soleils, elle a cependant deux Romes, vrais astres de l'univers, l'une 
ancienne, l'autre nouvelle, differentes par leur situation. La premiere brille aux lieux ou le 
soleil se couche, la seconde le voit sortir des mers. Toutes deux sont egales en beaute: a 
l'egard de la foi, celle de l'ancienne Rome a toujours ete pure et sans tache depuis la naissance 
de l'eglise, elle se soutient encore; sa doctrine unit tout l'occident dans les liens salutaires 
d'une meme foi. Elle merite cet avantage par sa primaute sur toutes les eglises, et par le culte 
parfait qu'elle rend a l'essence et a l'harmonie divine (6). 



La nouvelle Rome avait autrefois ete ferme et inebranlable dans la foi; helas! elle en etait bien 
dechue; cette eglise autrefois la mienne, et qui ne Test plus, se voyait plongee dans les abimes 
de la mort, depuis qu'Alexandrie, ville insensee et turbulente, ou se commettent tant de 
crimes, ou naissent tant de troubles et de querelles, avait produit Arius, appele l'abomination 
de la desolation, Arius qui dit le premier : "La trinite ne merite point nos hommages"; qui osa 
trouver des differences dans une seule et meme nature, et partager en personnes inegales une 
essence indivisible : de la les differentes heresies qui nous ont dechires. 

Cependant cette malheureuse ville ainsi livree a ses erreurs, que le temps avait accreditees 
(car un long usage acquiert force de loi ), et morte miserablement a la verite, conservait 
encore une faible semence de vie, quelques ames fideles dont le nombre etait petit, quoique 
grand devant Dieu, qui ne compte pas la multitude, mais les coeurs. 

Le Saint-Esprit daigna m'envoyer au secours de ces plantes choisies, de ce precieux reste. On 
s'etait persuade, malgre ma vie agreste et sauvage, que je pourrais travailler avec succes pour 
le Seigneur. Parmi les pasteurs et parmi le troupeau, plusieurs m'invitaient a venir repandre, le 
rafraichissement de la parole sur ces ames arides et fletries, a ranimer par des flots d'huile une 
lumiere prete a s'eteindre; a rompre l'effort de ces raisonnements trompeurs, de ces arguments 
artificieux qui seduisent la foi des simples; a detruire, par des discours energiques, ces vils 
travaux d'araignees, filets sans consistance, liens qui entrainent les esprits faibles et que les 
ames fortes meprisent ; a delivrer enfin de ces pieges ceux qui avaient eu le malheur d'y 
tomber. 

Je vins done, non pas de mon plein gre, mais entraine comme par force pour defendre la 
verite. Le bruit s'etait repandu que des eveques assembles en synode devaient introduire une 
nouvelle heresie dans leurs propres eglises. Ces dogmes affreux alteraient l'union du Verbe 
avec la nature humaine qu'il avait prise dans son incarnation, sans changement dans son 
essence, s'etant revetu d'une ame, d'un esprit et d'un corps passible; nouvel Adam, semblable 
en tout au vieil Adam, excepte dans le peche. L'heretique introduisait un Dieu sans ame (7), 
comme s'il eut craint que fame ne fut compatible avec Dieu, ce qu'on aurait du craindre plutot 
de la chair qui en est bien plus eloignee. Dieu, dans ce systeme, aurait proscrit l'ame humaine, 
cette ame qu'il devait principalement sauver, cette ame dont la chute du premier homme avait 
cause la perte; e'est elle qui avait recu la loi et qui l'avait rejetee: e'est done au criminel que le 
Sauveur devait s'unir. Non, le Verbe ne me sauvera pas imparfaitement, moi qui ai souffert les 
suites du peche dans toute mon existence : Dieu ne se degradera pas lui-meme jusqu'a ne 
prendre de la nature humaine que la boue seulement, avec une ame irraisonnable et sensitive, 
comme celle des betes, pour ne procurer le salut qu'a cette boue animee. Mortel impie! Ce 
sont la les consequences de tes principes; elles font horreur a la piete. 

Les ennemis insenses de l'heureux accord des deux natures sont aussi coupables que ceux qui 
admettent deux fils, l'un de Dieu, l'autre de la Vierge. Les premiers tronquent le fils de Dieu, 
les seconds le multiplient dans ce malheureux systeme; je craindrais de deux choses l'une, ou 
d'adorer en effet deux dieux, ou pour eviter cet exces, de separer de Dieu ce qui lui est 
vraiment uni. Dieu sans doute ne souffre point les memes accidents que la chair; or, dans 
l'incarnation, la nature humaine a ete remplie de Dieu tout entier, non comme un prophete ou 
tout autre homme divinement inspire qui participait aux choses de Dieu, et non a la divinite 
meme, mais substantiellement et dans son essence, comme les rayons sont incorpores au 
soleil. 

Loin de nous les mortels, s'ils ne reverent pas l'Homme-Dieu dans une seule personne; celui 
qui adopte et celui qui est adopte, l'Eternel et l'Etre cree dans le temps, le Fils ne d'un seul 
pere et d'une seule Vierge, deux natures en un mot unies en Jesus-Christ. 



Mais quelle fut ma situation en arrivant a Constantinople! que j'y eprouvai de contradictions 
et de maux! Toute la ville se mit d'abord en fureur contre moi : on croyait que j'y venais 
introduire plusieurs dieux au lieu d'un seul. Cela n'est pas etonnant : l'erreur aveuglait les 
esprits. lis ignoraient la foi des fideles, ils ignoraient comment l'unite de Dieu forme la 
Trinite, et comment la Trinite se reunit dans l'unite: double mystere que la foi nous fait 
concevoir. 

Le peuple se declare volontiers pour ceux qui sou firent : les habitants de Constantinople 
plaignaient leur pontife et leur pasteur; la pitie les armait pour sa defense. Insolents et fiers de 
leur nombre, ils regardaient comme un affront de ne pas obtenir tout ce qu'ils voulaient. Je 
passerai sous silence la grele de pierres dont ils m'accablerent; je ne leur reproche que d'avoir 
manque leur coup. Ils ne purent m'offrir qu'une vaine image de la mort. 

Je fus traine ensuite comme un meurtrier devant des juges superbes et arrogants, dont la seule 
loi etait de se concilier le peuple; moi, qui disciple du Verbe, n'avais jamais commis ni medite 
rien d'injuste ni de violent. Le Christ vint a mon secours, il embrassa ma cause, il la defendit 
lui-meme par ma bouche, ce Christ adorable et puissant, qui sait accoutumer les lions a 
l'hospitalite, changer la flamme en rosee rafraichissante pour de jeunes adorateurs, et former 
dans les flancs de la baleine un lieu de cantiques et de prieres. 

II me fit triompher devant cet orgueilleux tribunal; mais bientot l'envie des miens se declara 
nettement contre moi. Ils voulaient m'attacher a leur Paul et a leur Apollon (8), qui ne se sont 
point revetus pour nous d'une chair humaine, qui n'ont point verse leur sang pour notre 
rancon, et dont cependant on aime mieux tirer son nom que de celui du Sauveur du monde. 
Ces esprits turbulents ebranlent tout, bouleversent tout, et ne croient pas meme troubler la 
paix et le bonheur de l'eglise. Eh! quel navire, quelle cite, quelle armee, quelle societe, quelle 
maison enfin pourrait se soutenir, si elle renfermait au-dedans de soi des choses plus capables 
de la detruire que de la conserver. 

C'est ce que souffrit alors le peuple fidele. Avant d'avoir acquis la force et le courage 
necessaires, avant d'etre debarrasses de leurs langes, et n'imprimant encore sur la terre que des 
pas faibles et mal assures, ces illustres, ces chers enfants etaient meurtris de coups, renverses, 
dechires aux yeux de leurs parents par des loups furieux, qui se rassasiaient du plaisir barbare 
de me voir sans famille et sans troupeau. Ils ne supportaient pas qu'un homme indigent, 
sillonne de rides, couvert de haillons, regardant toujours la terre, desseche par les larmes, par 
les jeunes, par la crainte de l'avenir et par tant d'autres maux, qui n'avait rien de prevenant 
dans sa figure, etranger, errant, presque toujours enfonce dans des antres, eut neanmoins tant 
d'avantage sur des rivaux brillants et accredites. 

Voici quels etaient a peu pres leurs discours: "Nous flattons, vous ne le faites pas; nous 
faisons la cour aux grands, vous cultivez la piete; nous aimons une chere delicate, une 
nourriture grossiere vous suffit; content d'un peu de sel, vous meprisez le luxe insultant de nos 
tables. Nous savons nous accommoder au temps, nous nous pretons aux desirs des peuples; 
notre barque suit toujours le vent de la fortune; et, comme le polype et le cameleon, nos 
paroles changent de couleur; vous etes une enclume inebranlable. Quel orgueil! on dirait qu'il 
ne doit jamais y avoir qu'une seule foi; vous retrecissez avec exces les regies de la verite. On 
ne peut vous suivre dans vos raisonnements tortueux. Pourquoi cette difference entre ces 
discours prolixes qui vous servent a gagner le peuple, et ces traits lances avec tant d'adresse 
contre ceux dont vous attaquez les differentes erreurs. Peu semblable a nous-memes, selon 
que vous avez affaire a des amis ou a des etrangers, vous tenez la fronde d'une main et 
l'aimant de l'autre pour frapper ou pour attirer au besoin." 

Mais si tout cela n'est point reprehensible, comme en effet il ne Test pas, quelle injure vous a- 
t-on faite, et de quoi vous plaignez-vous? Si ma conduite au contraire est blamable, et c'est a 



vous seul qu'elle le parait, jugez avec equite, jugez en digne ministre de la justice de Dieu. 
Frappez le coupable, epargnez le peuple, qui n'a d'autres torts que sa tendresse pour moi, et sa 
soumission a tous mes enseignements. 

Je pouvais jusque-la supporter ces premiers maux; car, quoique j'eusse ete d'abord trouble par 
ces nouveautes hardies, comme un homme qui entendrait tout-a-coup un bruit effrayant, ou 
qui serait ebloui par la lueur soudaine d'un eclair, j'etais cependant sans blessures, je me 
soutenais contre tous les evenements; la perspective d'un changement heureux et l'esperance 
de ne plus retomber dans de semblables calamites nourrissaient ma patience au milieu de tant 
de peines. Mais que de maux fondirent ensuite sur moi! et comment en ferai-je le recit? 
Demon funeste, cruel artisan de tant de malheurs, par quels moyens as-tu consomme tes 
desseins sinistres. Ce ne sont pas des eaux changees en sang, des grenouilles, des nuees de 
moucherons, des mouches monstrueuses, des betes feroces, des ulceres, des greles, des 
sauterelles, des tenebres, la mort des premiers nes, ce dernier fleau de la colere celeste; ce ne 
sont pas, dis-je, ces plaies-la qui m'ont frappe. Elles furent le chatiment terrible des barbares 
Egyptiens. On ne me poursuivit pas non plus jusque dans les abimes de la mer; qui done a pu 
me reduire a de si cruelles extremites? la legerete d'un Egyptien. Je vais en raconter l'histoire. 
II est necessaire de la publier; il faut imprimer sur sa memoire une eternelle ignominie. 

II y avait autrefois dans cette ville un personnage, un fantome egyptien, un enrage, un 
cynique, un esclave public, un pretendu Mars, un animal muet, une espece de monstre roux et 
noir, les cheveux crepus et plats, joignant des couleurs empruntees aux couleurs naturelles. 
L'art sans doute a aussi le don de creer. Les hommes s'occupent autant que les femmes du soin 
d'arranger et de poudrer d'or leurs cheveux; pourquoi nos philosophes ne se farderaient-ils pas 
le visage, comme les philosophes femelles? pourquoi porteraient-elles seules sur leur front 
cette empreinte scandaleuse, ce signe trop expressif de la mollesse et de la corruption des 
moeurs? Ainsi la chevelure de Maxime annoncait deja, quoiqu'il le dissimulat encore, qu'on ne 
devait pas le compter parmi les hommes. Tels sont les prodiges des philosophes de nos jours. 
La nature se partage et reunit les deux sexes. La meme personne est femme par la coiffure, 
philosophe par le baton. Ces ornements meprisables faisaient l'orgueil de Maxime. II croyait 
en imposer par la aux grands et aux petits, laissant tomber sur ses epaules les boucles 
flottantes qui les couvraient, et s'appliquant avec l'attention la plus serieuse a tresser 
artistement ses cheveux (9). Toute sa science etait dans sa parure; la renommee nous a instruit 
des aventures fletrissantes de sa vie. Nous n'en ferons pas le recit : que ceux qui ont du temps 
a perdre s'en occupent; son histoire est dans les registres publics des magistrats (10). II reussit 
enfin a se placer sur le siege de cette ville. 

On ne peut douter qu'il ne soit penetrant et fort habile. II fallait en effet autant d'habilete que 
de malice pour nous chasser d'un trone episcopal que nous ne possedions pas, nous qui 
n'avions d'ailleurs aucune autre dignite, ni d'autre emploi que celui de veiller sur le peuple et 
de l'instruire. Mais le chef-d'oeuvre de son habilete est de s'etre servi de moi-meme sans le 
secours d'autrui pour executer son projet. II avait sur moi l'avantage que tout scelerat expert et 
reflechi dans le crime a sur un homme a qui la ruse et la fraude sont etrangeres. Ce genre de 
talents m'etait inconnu; j'avais appris seulement a mettre quelque sagesse dans mes discours, a 
l'admirer dans ceux des autres, et a penetrer le veritable esprit des livres saints. 

II m'echappe sur cela une reflexion; elle est peut-etre hasardee. II serait a souhaiter qu'il n'y 
eut dans l'univers que des fourbes ou des coeurs droits Les hommes se nuiraient moins entre 
eux, s'ils etaient tous egalement trompeurs, ou egalement sinceres. 

Les bons sont aujourd'hui la proie des mechants. Quel melange dans la composition des 
creatures, et que l'Etre-Supreme a mis de difference entre elles! A quel signe l'honnete homme 



reconnaitra-t-il le perfide qui le trahit, qui lui tend des pieges, qui veut le perdre, et qui 
deguise ses noires intentions par mille artifices differents ! 

Quiconque est porte au crime se defie aisement des autres; il les examine et se tient en garde 
contre eux; celui qui ne fait et ne connait que le bien, ne peut se resoudre a soupconner ainsi 
le mal : ainsi la bonte credule est surprise par la mechancete. 

Voulez-vous savoir comment la chose se fit? regardez ce nouveau Protee egyptien. II etait au 
nombre de ceux sur l'attachement et la fidelite desquels je comptais le plus. Helas! rien alors 
ne valait pour moi ce Maxime; il partageait ma maison et ma table, je l'associais a mes 
enseignements, il entrait dans mes conseils. Qu'on n'en soit pas surpris; il se dechainait alors 
contre les heretiques, il ne parlait de moi qu'avec admiration; c'est pourtant alors qu'entraine 
par des ecclesiastiques en grade, il contracta des sentiments de jalousie, sentiments qu'enfante 
l'orgueil, ce premier peche de l'homme ; une envie implacable, vice dont les racines sont si 
profondes et si difficiles a arracher, dominait alors dans ces lieux. II choisit dans le sanctuaire 
deux cooperateurs de sa malice, deux homicides, dont le secours lui fit faire l'enfantement de 
l'aspic (11). Le premier etait un vrai Belial, apres avoir ete un ange de lumiere; le second, 
membre de mon clerge, plus barbare encore par l'esprit que par le corps, n'ayant recu de moi 
nul affront, nulle injustice, et place dans la chaire d'honneur et de gloire, avait concu contre 
moi la haine la plus furieuse et la plus redoutable. Je vous prends a temoin, 6 Christ, 6 juge 
infaillible, s'il est permis toutefois d'attester le Christ pour de pareils interets. Verserai-je assez 
de larmes? Le ciel le plus pur est obscurci, et ces tenebres nous viennent d'Egypte. 
D'abord on nous envoya de cette terre choisie d'Israel des espions qui n'etaient pas des Caleb 
ni des Josue, mais tout ce qu'il y avait de plus insolent dans la jeunesse et parmi les vieillards, 
des Ammon, des Apammon, des Arpocras, des Stippas, des Rhodon, des Anubis, des 
Hermanubis, des divinites egyptiennes, ou des demons sous des formes de chiens et de singes, 
de miserables matelots, des esclaves vendus a vil prix, et qui eussent amene en plus grand 
nombre de ces dieux de bon aloi, s'ils en avaient eu davantage. 

Apres ces envoyes, vinrent les dignes chefs de cette phalange, ou plutot les gardiens de cette 
troupe d'animaux. Je n'en dis rien de plus, quoique je puisse a peine contenir tout ce que 
j'aurais a dire. Le vin nouveau n'agit pas avec plus de force sur les outres qu'il remplit, ni l'air 
sur les soufflets d'une forge. Mais je me tais par egard pour celui qui les avait envoyes, sa 
legerete le rend moins coupable; je pardonne aussi aux autres, ils sont en quelque sorte dignes 
d'excuse. Une ignorance grossiere leur fermait les yeux sur la fausse demarche ou les 
entrainaient de mechants esprits, qu'une jalousie implacable avait armes ici contre moi. 

Voici un probleme que je ne puis resoudre, et que je propose aux plus habiles philosophes : 
comment se peut-il que ce Pierre, cet arbitre des pasteurs qui nous avait d'abord adresse les 
lettres les plus honorables, ou tout respirait la candeur, comme on s'en convaincra par leur 
lecture, et qui nous reconnaissait pour prelat legitime de cette grande ville, ait tout-a-coup 
change de conduite, et mis un cerf a la place d'Iphigenie (12)? Cette conduite a certainement 
besoin d'explication. Quel evenement plus singulier a-t-on vu sur la scene, quoiqu'on y 
represente souvent de mauvaises actions? Celle qui suit paraitra plus ridicule : un buveur 
pretendait que le vin l'emportait sur toutes choses; un autre soutenait que c'etait la femme; un 
philosophe voulait que ce fut la sagesse. Pour moi, je deciderais en faveur de l'or. Ce metal 
agite et manie tout, comme des instruments de jeu. II n'est pas surprenant que les biens de ce 
monde aient plus d'attraits pour nous que les dons de l'Esprit saint. II fallait de l'argent a cet 
impudent Maxime. Par quelles voies en trouva-t-il? 

Un pretre de l'ile de Thasse etait venu a Constantinople, a dessein d'y acheter des marbres 
Praconnese pour son eglise. Maxime, aide de quelques amis de sa trempe, s'empara de ce 
malheureux pretre; les malhonnetes gens se lient promptement ensemble. II le seduisit par des 



flatteries, par des esperances, se rendit maitre de son argent, et s'en servit a payer les 
compagnons et les satellites dont il avait besoin. On en va voir les effets. Ceux qui, dans les 
commencements, m'avaient temoigne tant de respect et de tendresse, persuades maintenant 
qu'un ami pauvre est un homme inutile, me meprisaient et me dedaignaient. La plus mauvaise 
cause est la meilleure, quand l'or fait pencher la balance. 

II etait nuit, et j'etais malade. Tels que des loups qui, sans etre apercus, s'elancent avec fureur 
dans une bergerie, les amis de Maxime, accompagnes d'une troupe mercenaire de ces 
mariniers Alexandrins qui mettent aisement toute la ville en feu (car ils entrainent souvent 
dans leur parti les bons citoyens), entrent furtivement dans l'eglise, et commencent 
l'ordination de Maxime, sans en avoir averti le peuple ni les magistrats-, sans avoir daigne 
nous en prevenir nous-memes. Ils disent n'avoir rien fait que par ordre. C'est ainsi 
qu'Alexandrie honore les travaux et le merite. Ah ! je vous souhaite a tous un juge plus 
favorable. 

Le jour parut; les clercs, qui logeaient aux environs de l'eglise, instruits de cet attentat en 
furent irrites. Le bruit s'en repandit aussitot de bouche en bouche; l'indignation fut generale: 
elle s'empara des magistrats, des etrangers, des heretiques meme. Tous voyaient avec 
etonnement que mes peines fussent si mal recompensees. Que dirai-je enfin? les Egyptiens 
ayant echoue dans leur tentative, se retirerent de l'eglise, outres de depit et confus. Mais pour 
que leur mauvaise volonte ne restat pas inutile, ils se haterent de conduire la piece au 
denouement. Ces hommes dignes de respect et agreables sans doute a Dieu, suivis de 
quelques gens de la lie du peuple, entrerent dans une miserable maison, chez un joueur de 
flute. Ce fut la qu'ils couperent les cheveux a Maxime, et qu'ils acheverent la consecration du 
plus mechant des pasteurs, sans qu'il s'y opposat, sans qu'il y fut contraint parla force ou par 
l'autorite ; rien n'arretait son impudence. Un instant fit tomber cette belle chevelure, ces 
boucles qui occupaient si longtemps les mains adroites des coiffeurs. Le seul service que lui 
rendit cette operation, fut de decouvrir le mystere de ses cheveux qui faisaient sa force, 
comme celle de Samson consistait dans les siens. On pouvait le comparer a ce juge d'Israel, 
dont une femme perfide sacrifia l'incommode et flottante chevelure aux ennemis de son 
epoux. On choisit done ce pasteur parmi les loups (13); mais il redevint bientot loup, de 
pasteur qu'il etait. O honte! 6 deshonneur! il se voyait sans cheveux et sans troupeau, et ne se 
nourrissait, pour ainsi dire, que de ses basses inclinations (14). Infortune, quel parti prendre? 
laisseras-tu revenir tes cheveux? en soutiendras-tu la privation, qui te rend un objet de risee. 
L'un et l'autre est honteux, je l'avoue, je n'y vois d'autre milieu que la corde. Mais quel usage 
ferais-tu de ces cheveux? Iraient-ils au theatre ou parmi de jeunes vierges, et ces vierges 
seraient-elles ces filles corinthiennes avec lesquelles tu vivais seul pour etre leur guide 
spirituel, et les exercer a la plus haute piete? Apres cela, tu merites assurement d'etre appele le 
chien celeste. 

Cependant la ville fut si affligee de cet evenement scandaleux, que tous les ordres des 
citoyens y prirent part; de tous cotes on se repandait en discours contre Maxime et en 
accusations de sa conduite et de ses moeurs. Personne ne le menageait : chacun a l'envi 
publiait ce qu'il en savait pour former l'histoire complete d'un mechant homme accompli. 
De meme que dans le corps humain les maladies violentes reveillent d'autres infirmites qui ne 
s'etaient pas encore declarees, de meme cette derniere action de Maxime fit rechercher et 
connaitre toutes celles de sa vie passee. Mais je ne pretends pas les parcourir toutes, elles ont 
assez eclate; quelque mal qu'il m'ait fait, notre ancienne liaison me ferme la bouche; car enfin, 
me dira-t-on, il n'y a pas longtemps que vous etiez de ses amis, ne l'avez-vous pas honore des 
plus grands eloges? c'est ce que vont m'objecter tous ceux qui en ont ete temoins, et qui 



blameront justement ma complaisance pour un homme indigne de mon estime et de mes 
louanges. 

Mon ignorance etait assurement inexcusable; je fus seduit comme Adam, par un fruit amer, 
qui n'avait de beau que sa forme et sa couleur. Je me laissai prendre a ses discours et aux 
temoignages de sa foi, qui se peignaient sur son visage. Rien de plus facile a tromper que 
celui qui ne trompe personne : l'exterieur de la piete, qu'elle soit fausse ou reelle, entraine son 
coeur. C'est un vice de probite ; on se persuade aisement de ce qu'on souhaite. Que pouvais-je 
faire? parlez, hommes sages. Qu'auriez-vous fait vous-memes? L'eglise etait dans un etat des 
plus deplorables ; je pouvais a peine y glaner. Ses ministres ont moins de pouvoir et de credit 
dans son adversite que dans sa prosperite. C'etait beaucoup pour moi dans ces circonstances 
de donner un gardien quel qu'il fut a mon troupeau, un gardien qui adorat le Christ et non les 
faux dieux. Je lui voyais encore un plus grand merite; je croyais qu'il avait souffert l'exil pour 
la foi, quoiqu'il n'eut ete banni que pour des crimes honteux. On l'avait battu de verges comme 
un malfaiteur, je le regardais comme un victorieux confesseur. Si c'est une faute, j'en ai 
souvent commis de semblables. Pardonnez-moi, 6 vous qui me jugez, pardonnez-moi une 
erreur si belle. C'etait un tres-mechant homme, je le sais; mais je le croyais homme de bien, je 
l'estimais comme tel, je me trompais. Mais je m'emporte; voila cette langue inconsideree, 
cette langue indiscrete. Qu'on me la coupe sans pitie. En est-ce fait? Quoi qu'il en soit, elle se 
tait et gardera longtemps le silence; il faut la punir de tout ce qu'elle a dit mal a propos; il faut 
qu'elle apprenne que tout le monde n'applaudit pas a ses discours. Mais pourquoi? je n'ajoute 
qu'un seul mot. 

La mechancete raisonne mal (15). Celui qu'on n'a pu rendre meilleur par des bienfaits, par 
quels autres moyens le gagnerait-on? c'est se faire tort a soi-meme que de l'honorer. Quel etait 
son caractere? detestable comme ses moeurs. Si cette imputation est vraie, ne cherchez rien de 
plus; si elle ne Test pas, n'ajoutez meme aucune foi aux premieres accusations. Que peut-on 
repondre a cela? 

II fut done chasse justement (16) et avec eclat de Constantinople. Theodose, vainqueur des 
barbares, etait a Thessalonique, qui lui servait de rempart contre eux. Qu'imagine alors 
l'insolent Maxime : toujours accompagne de ce ramassis d'Egyptiens, je parle de ceux qui 
l'avaient si honteusement ordonne ; il se rend au camp, dans l'esperance d'obtenir un ordre de 
l'empereur qui lui assurat la possession du siege patriarcal. Ce prince le rejeta avec 
indignation et des menaces terribles. La calomnie ne nous avait pas encore attaques a la cour : 
on y fermait l'oreille a l'imposture. II tourna done une seconde fois ses efforts du cote 
d'Alexandrie, et, cette fois, il fit bien. II attaqua Pierre, ce prelat double et leger qui se 
contredit si souvent dans tout ce qu'il ecrit; il epouvante avec sa bande mercenaire ce vieillard 
timide, et le presse de le maintenir dans la chaire de Constantinople, le menacant de le chasser 
lui-meme du siege d'Alexandrie. Le gouverneur craignant avec raison que cette etincelle ne 
rallumat d'anciennes flammes, chassa ce brouillon. II parait actuellement tranquille. Mais je 
crains que ce ne soit la une nuee epaisse et obscure qui, poussee par des vents orageux, creve 
a la fin et vomisse sur ceux qui ne s'y attendaient pas un deluge epouvantable de grele. 

Un esprit pervers n'est jamais tranquille; rien ne l'arrete, rien ne peut le contenir. Tels sont les 
philosophes de nos jours. Ce sont des chiens qui aboient, ils meritent bien le nom de cyniques. 
Que Diogene ni Antisthene ne se comparent point a eux, Crates n'en approche pas, Platon 
n'est digne que de mepris, le portique n'est rien; 6 Socrate, tu ne tiens plus le premier rang 
parmi les sages! Je vais prononcer un oracle plus sur que celui de Delphes. Maxime l'emporte 
en sagesse sur tous les hommes. 



Pour moi, je suis autant accoutume aux revers qu'on peut l'etre. J'en ai eprouve dans tous les 
temps, et j'en eprouve encore tous les jours. J'ai essuye de grands dangers sur terre et sur mer. 
La terreur qu'ils m'ont inspiree m'a ete favorable, elle m'a appris a elever mon ame vers le ciel, 
et a m'eloigner des vanites terrestres; je ne pus souffrir cependant l'injure qu'on venait de me 
faire par l'ordination de cet indigne pasteur. Je saisis cette occasion. Mes amis, pour me tenir 
lieu de gardes, observaient les passages, les issues et les detours. Les heretiques en 
concevaient des esperances; ils savent que le schisme est le destructeur de la foi. Temoin de 
ce desordre, et ne pouvant le supporter, je concus un dessein qui marquait, je ne dois pas le 
dissimuler, plus de simplicite que de prudence. Je changeai, comme on dit, la manoeuvre de 
mon vaisseau, mais sans adresse. Personne n'aurait du s'en douter; un mot d'adieu, arrache de 
mes entrailles paternelles, trahit mon secret : "Conservez, m'ecriai-je dans un discours, la 
doctrine pure de la Trinite, cette doctrine qu'un pere genereux a enseignee a des enfants qu'il 
regrettera toujours. Or mes chers enfants, souvenez-vous de mes travaux". A peine eus-je 
profere ces paroles, qu'un homme de l'assemblee ayant pousse un grand cri, le peuple se leve 
et joint ses cris aux siens. Un essaim d'abeilles, surpris par la fumee, sort de sa ruche avec 
moins de fureur. Hommes, femmes, enfants, jeunes gens des deux sexes, vieillards, nobles et 
roturiers, magistrats, anciens officiers de guerre, tous marquent avec la meme vivacite leur 
amour pour leur pasteur et leur haine pour ses ennemis. 

II ne me convenait pas de flechir, ni de retenir une place qu'on m'avait donnee peu 
regulierement, apres avoir quitte celle ou j'avais ete promu suivant toutes les regies. On tenta 
done un autre moyen de me vaincre; on employa les prieres, les supplications; on me conjura 
de demeurer encore, de les secourir, et de ne pas abandonner aux loups cet infortune troupeau. 
Comment aurais-je pu retenir mes larmes? 6 ma chere Anastasia [2] ! 6 le plus precieux des 
temples, toi qui as releve la foi abattue; arche de Noe, qui as seule evite le deluge ou le monde 
entier a peri, et qui portes dans ton sein un monde nouveau, un monde orthodoxe, quelle 
multitude de peuple n'accourut pas alors dans tes murs! II s'agissait de decider qui de ce 
peuple ou de moi l'emporterait. J'etais au milieu de ce peuple, j'y etais en silence, et plein de 
trouble, ne pouvant etouffer tant de voix confuses, ni promettre ce qu'on me demandait. Je ne 
devais point me rendre; et, d'un autre cote, je craignais de refuser. Le chaud m'accablait, j'etais 
couvert de sueur; les femmes, les meres surtout saisies de crainte, poussaient des cris; les 
enfants pleuraient. Le jour etait sur son declin. Tous protesterent avec serment qu'ils ne 
sortiraient point du temple, dussent-ils y etre ensevelis, que je n'eusse consenti a ce qu'ils 
desiraient. J'entendis alors une voix qui s'eleva, et qui prononca ces mots que j'aurais bien 
voulu ne pas entendre : O mon pere, tu bannis avec toi la Trinite! Cette exclamation me fit 
fremir, j'en redoutai les suites. Je ne fis point de serment; car, si j'ose me glorifier un peu dans 
le Seigneur, je n'en ai point fait depuis mon bapteme; mais je promis, et Ton me connaissait 
assez pour m'en croire sur ma parole, que je resterais a Constantinople jusqu'a l'arrivee de 
quelques eveques. On en attendait en effet, et je me flattais que ce serait le moment de ma 
delivrance. 

Nous nous separames ainsi les uns des autres, croyant des deux cotes voir vaincu, les uns 
parce qu'ils m'avaient retenu parmi eux, et moi, parce que j'esperais n'y pas demeurer 
longtemps. 

Les choses en etaient la, quand la parole divine recut encore un nouvel eclat; la foi reprit sa 
force, comme une phalange ebranlee dont un general habile retablit les rangs, ou comme ce 
rempart dont un ingenieur actif a ferme promptement la breche. Ceux qui ne m'etaient 
attaches que par les liens de l'enseignement, temoins oculaires de tout ce que j'avais souffert, 
s'unirent alors a moi par les sentiments de la plus vive tendresse; e'etait un hommage qu'ils 
rendaient a la sainte Trinite. Longtemps exilee de cette grande ville, dirai-je qu'on l'y avait 
presque exterminee; elle y revenait comme etrangere, quoique ce fut sa patrie. Ce retour, 



apres tant de vicissitudes, etait une espece de resurrection qui confirmait celle des morts. 
Quelques-uns peut-etre etaient attires par mes discours; d'autres me regardaient comme un 
athlete courageux; plusieurs croyaient voir en moi leur propre ouvrage. O vous qui l'ignorez, 
apprenez-le de ceux qui le savent! Que ceux qui en sont instruits, en informent ceux qui 
l'ignorent. Si le bruit n'en est pas encore parvenu dans les pays eloignes du notre ou de 
l'empire romain; que cette aventure soit racontee a nos neveux comme un des evenements les 
plus remarquables qu'ait produit l'inconstance des choses humaines, qui joint toujours au bien 
une plus grande quantite de mal. Je ne parle point encore des partisans de la vraie foi, de ces 
enfants genereux de ma douleur et de mes larmes. Nul pasteur orthodoxe ne se presentait a 
eux; ils venaient en foule a moi dans leurs besoins, comme dans une soif ardente on court a de 
simples filets d'eau, ou comme au milieu des tenebres on s'avance avec empressement vers la 
faible lueur qu'on apercoit. 

Mais que ne dira-t-on point de ceux qui, sans etre encore de vrais fideles, n'en etaient pas 
moins enchantes de mes discours? II n'y a que trop de chemins detournes qui nous egarent de 
la route du salut pour nous conduire dans les abimes eternels; c'est par la que le corrupteur du 
monde se fait un passage jusqu'a nous pour defigurer l'image de la Divinite, pour s'insinuer 
chez les hommes, et pour repandre sur la terre la confusion des esprits, comme Dieu y 
repandit autrefois la confusion des langues. 

De la cette multitude d'opinions ou de maladies philosophiques, de la ces insenses qui ne 
connaissent d'autre Dieu que le hasard, et qui lui attribuent la creation et le gouvernement de 
tout, ceux qui introduisent une infinite de dieux et se prosternent devant leur ouvrage; ceux 
enfin qui, ne voulant pas que la Providence se mele des choses d'ici-bas, les font dependre du 
mouvement et des revolutions des astres. De la ce peuple autrefois choisi de Dieu, et qui a 
crucifie le Fils pour honorer le Pere. Dans cette foule d'hommes aveugles par l'erreur, les uns 
font consister leur piete dans l'observance des petits preceptes; d'autres nient les anges, les 
esprits et la resurrection. Ceux-ci rejettent les proprieties, ne reverent le Christ que dans les 
ombres de la loi; ceux-la, successeurs de Simon-le-Magicien, ont leurs pretendues natures 
eternelles (17), la Profondeur et le Silence, d'ou sont nees les Eons, ces couples de males et de 
femelles. Les rejetons de cette secte cherchent la Divinite dans l'arrangement des lettres; 
ajoutons a ces impies les inventeurs de deux differents dieux (18), l'un bon, l'autre mauvais, 
dont le premier est l'auteur de l'Ancien Testament, et le second du Nouveau; ceux qui 
admettent trois natures immobiles, l'une spirituelle, l'autre terrestre, et la troisieme qui 
participe des deux autres; les admirateurs de Manes, qui attribuent aux tenebres un principe 
createur; les Montanistes, dont le culte est injurieux au Saint-Esprit; les Novatiens, remplis 
d'un fol orgueil; les ennemis de la sainte Trinite en general, et des trois personnes en 
particulier. 

De ces erreurs, comme d'une seule hydre, sont sorties toutes les tetes de l'impiete. L'un 
pretend que le Saint-Esprit est une creature; l'autre le confond avec le Fils. II y en a qui disent 
que Dieu est contemporain de Cesar. Les uns ne donnent au Christ qu'une figure fantastique; 
d'autres veulent que celui qui est venu sur la terre, ne soit qu'un second Fils; quelques-uns ont 
avance que le Christ etait une substance imparfaite et sans entendement humain (19). 

Telles sont en un mot les causes de nos divisions et les sources de tant de sectes. II n'y avait 
que des hommes absolument insensibles qui pussent fermer l'oreille a mes discours; la force 
de mes raisons en entrainait un grand nombre, le reste cedait a la maniere dont je m'exprimais. 
On n'y apercevait ni sentiments de haine ni expressions injurieuses; je ne parlais que pour me 
rendre utile. Je marquai de la douceur sans blesser personne. La faveur passagere des 
circonstances ne m'inspirait, comme a tant d'autres, ni confiance ni fierte. Eh ! qu'a de 
commun le ministere evangelique avec le pouvoir des grands? Je ne couvrais pas mon 



ignorance du bouclier de l'audace et de la presomption, car ce n'est pas ainsi qu'on fait 
triompher la parole de Dieu; ce serait, a l'exemple d'un vil poisson (20), vomir dans les eaux 
une liqueur noire pour s'echapper dans l'obscurite. J'employais une eloquence modeste, 
insinuante, comme doit l'etre celle des ministres de l'Homme-Dieu, qui etait lui-meme si 
compatissant et si doux; c'est ce qui me donnait tant d'avantage, c'est ce qui rendait ma 
victoire encore plus glorieuse, puisque je ne faisais de conquete que par le secours puissant de 
Dieu. Telle etait la regie que j'observais. 

Je m'etais fait encore une autre loi dans mes instructions, loi qui me parut sage et necessaire. 
Je recommandais singulierement a mes auditeurs de ne pas croire que la piete consistat a 
parler de religion a tort et a travers avec une abondante facilite; je leur faisais sentir qu'on ne 
devait s'en entretenir ni dans les theatres, ni dans les lieux publics, ni dans les repas; qu'un 
sujet aussi grave etait interdit a des bouches souillees par des discours libres, par des chansons 
obscenes, par des eclats de rire indecents; qu'il ne devait point etre entendu par des oreilles 
profanes ou infideles, et qu'il ne fallait pas prostituer dans des discours frivoles ces verites 
sublimes, mais obscures, auxquelles l'application la plus serieuse pouvait a peine atteindre. Je 
tachais de leur persuader qu'ils devaient principalement accomplir les preceptes, pratiquer la 
charite envers les pauvres, exercer l'hospitalite, prendre soin des malades, chanter assidiiment 
les psaumes, prier, gemir, pleurer, se prosterner, jeuner, dompter les sens, la colere, la joie, 
regler ses discours, soumettre la chair a l'empire de l'esprit. 

Nous avons plusieurs voies de salut; toutes conduisent a la jouissance de Dieu. Suivez-les, et 
ne vous bornez pas seulement a celle de la science. Helas! la foi seule suffirait, si elle a les 
qualites qu'elle doit avoir. C'est par la foi que Dieu sauve la plupart des hommes; si la foi 
n'etait faite que pour les philosophes, pour les savants, rien ne serait plus sterile a notre egard 
que Dieu. Que si neanmoins vous aimez tant a parler, si vous etes pleins de zele, et s'il vous 
parait cruel de garder le silence? eh bien, parlez; c'est une faiblesse humaine que je vous 
pardonne; mais que ce ne soit pas avec trop de confiance et continuellement, ni sur toute sorte 
de matieres, ni devant toute sorte de personnes, ni en tous lieux. Connaissez plutot les 
circonstances, le besoin, le lieu et le moment. Chaque chose a son temps, chaque chose a sa 
maniere; c'est une pensee du sage. 

La Mysie et la Phrygie sont des pays differents. Mes discours ne ressemblent pas aux discours 
profanes, ceux-ci sont des ouvrages de parade et d'ostentation; on dirait qu'ils ont ete 
composes pour des assemblies d'enfants ou Ton ne traite que des fictions et des chimeres; il 
importe peu, dans ces occasions, qu'on atteigne le but ou qu'on le manque. Que peut-on saisir 
quand on court apres des ombres? 

Pour nous, dont l'objet unique est la verite, le succes de nos instructions n'est point indifferent: 
le chemin ou nous marchons est entre deux precipices; si Ton en tombe, c'est pour etre 
precipite dans les gouffres de l'enfer. On ne saurait prendre trop de precautions dans les 
discours destines pour instruire : il faut la meme intention pour le bien dans l'orateur qui les 
prononce et dans l'auditeur qui les ecoute. Quelquefois une juste crainte doit nous empecher 
egalement de parler et d'entendre ; on a plus a craindre de la langue que de l'oreille; mais il est 
encore plus sur de fuir que d'ecouter. Faut-il empoisonner un esprit deja malade, ou se 
presenter soi-meme a la morsure d'un chien enrage? Pour nous, instruits dans cette voie par 
les livres saints auxquels nous avions consacre nos etudes, avant que notre esprit rut 
entierement forme, conduisant ensuite par le meme principe nos citoyens et les etrangers, 
nous avons travaille dans les champs les plus fertiles, quoique nous n'en ayons pas retire toute 
la moisson. Ici, la terre est a peine purgee des epines qui l'infestaient; la, je ne viens que de 
l'aplanir; plus loin, elle n'est ensemencee que depuis peu; ailleurs, le germe est encore tendre; 
en quelques endroits, il s'eleve en tuyau. Dans ces sillons, les epis se fortifient et jaunissent; 



dans ceux-la, leur blancheur n'attend que la faux. On voit ici des grains battus dans l'aire, on 
en voit la de renfermes dans la grange, on en vanne ailleurs, on en conserve en nature dans les 
greniers. Enfin nous voyons du ble se convertir en pain, ce dernier et principal objet de la 
culture, ce pain neanmoins qui ne nourrit pas le cultivateur dont les travaux penibles l'ont 
produit, mais l'homme oisif qui n'a jamais arrose de ses sueurs les campagnes ni les moissons. 

Je voulais terminer ici ce discours, pour n'y rien ajouter qui en fut indigne; l'etat present des 
affaires ne le permet pas. Quelques-unes ont tourne heureusement pour nous; je ne sais que 
dire des autres, ni a quelle circonstance on en doit le succes, ni quelles personnes j'en puis 
louer. 

J'etais dans cette situation quand l'empereur arriva subitement de son expedition contre les 
barbares : il avait triomphe de leur nombre et de leur audace. Le prince n'etait point 
malintentionne pour la foi; attache inviolablement au culte de la Trinite, a ce dogme 
fondamental et si cher aux vrais Chretiens, il eut bien gouverne des caracteres simples et 
dociles, mais il n'avait pas, assez d'ardeur dans l'esprit pour remettre le present sur le pied du 
passe, ni pour guerir, par des remedes propres au temps, des plaies qu'un autre temps avait 
faites; ou s'il avait assez d'ardeur, le dirai-je, il n'avait pas peut-etre assez de confiance et de 
courage. Vous le savez mieux que moi; peut-etre aussi n'etait-ce que l'effet de sa prudence. Ce 
n'est point par la force, c'est par la persuasion qu'il faut agir, soit pour l'honneur de notre 
ministere, soit pour l'interet de ceux que nous voulons ramener a Dieu. On cesse bientot de 
faire ce qu'on ne faisait que par force; c'est un arc bande par une main vigoureuse, une eau 
resserree dans des tuyaux etroits; l'arc se relache, l'eau s'echappe et reprend son cours. Ce 
qu'on fait de bon gre s'affermit et dure; on s'y attache par les liens indissolubles de l'attrait. Je 
crois done que ce prince, ne voulant pas inspirer de la crainte, prefera les voies d'une douceur 
persuasive a celles de l'autorite. Le plaisir qu'il eut de nous revoir rendit le notre encore plus 
vif. Dois-je rapporter l'accueil distingue dont il m'honora? dirai-je comment il daigna me 
parler et m'ecouter? Ah! j'aurais trop a rough, si, a mon age et dans mon etat, je me glorifiais 
de ces vains honneurs, moi qui ne dois chercher de gloire et d'honneur qu'en Dieu seul. 
Ce ne fut pas tout: "Dieu vous donne, me dit-il, ce temple par mes mains, comme une 
recompense due a vos travaux". Parole incroyable, si l'evenement ne l'eut pas verifiee. Le 
parti des Ariens etait si puissant, si anime dans cette partie de l'empire, qu'on devait croire 
qu'ils ne relacheraient rien de leurs pretentions, quelles qu'en puissent etre les suites, et qu'ils 
se flatteraient toujours d'y reussir. Leur derniere ressource, s'ils venaient a succomber, etait de 
se porter contre moi aux extremites les plus violentes, esperant se defaire sans peine d'un 
vieillard faible et sans appui. 

A ce discours du prince, je fus saisi d'un mouvement de joie mele de frayeur. O mon Sauveur, 
m'ecriai-je, vous qui invitez a souffrir ceux pour qui vous avez souffert, vous recompensiez 
autrefois mes travaux, daignez etre aujourd'hui mon consolateur dans mes peines! 
L'heure etait arrivee. Une troupe nombreuse de soldats armes s'empare de l'eglise. Un peuple 
innombrable et bouillant de colere s'oppose a leurs efforts. Suppliant envers l'empereur, il 
s'emporte contre moi. Les rues, les places, les maisons etaient pleines de monde; on voyait 
aux fenetres des hommes, des femmes, des enfants et des vieillards. On n'entendait que des 
cris, des sanglots, des gemissements; tous les visages portaient des marques d'une vive 
douleur, e'etait l'image affreuse d'une ville prise d'assaut; et moi, cependant, dont le corps, 
accable d'infirmites et ne respirant qu'a peine, semblait n'avoir qu'un souffle de vie, je 
marchais, comme un general fier et courageux, entre l'empereur et les soldats. Je regardais le 
ciel et me sentais anime de la plus flatteuse esperance. Je me trouvai dans le temple presque 
sans m'en apercevoir. 

Je ne dois pas omettre ici un fait singulier, un fait digne d'attention pour les personnes pieuses 
qui voient la providence en toutes choses, et plus encore dans les grands evenements. Je ne 



puis me resoudre a rejeter leur temoignage, quelque ennemi que je sois et plus ennemi qu'un 
autre de l'extraordinaire et du merveilleux; car il y a moins d'inconvenient a croire tout qu'a ne 
rien croire; l'un est faiblesse, l'autre temerite. Quelle est done cette chose si surprenante? Ne 
craignez point, 6 mes vers, de la publier; faites-en passer le souvenir a la posterite la plus 
reculee. 

II etait grand jour; un nuage epais obscurcit tout a coup le soleil, et la ville entiere de 
Constantinople fut couverte de tenebres; cette obscurite ne convenait pas a Taction qui se 
faisait: les assemblies publiques n'aiment rien tant qu'un jour pur et serein. Nos ennemis en 
furent combles de joie, ils crurent que le ciel se declarait contre nous, et j'avoue que j'en fus 
moi-meme secretement trouble. Mais a peine l'empereur et moi fumes-nous entres dans le 
sanctuaire, a peine eut-on commence le chant des hymnes en elevant les mains, que le nuage 
s'ouvrit de toutes parts et se dispersa, que les voutes de l'eglise, sombres et lugubres peu 
auparavant, furent eclairees des rayons les plus brillants du soleil, et que ce temple auguste 
nous retraca l'arche d'alliance, quand la majeste du Seigneur la remplissait et l'environnait de 
son eclat. Ce spectacle remit le calme et la serenite dans les esprits. Alors, encourages par ce 
prodige, et declarant leur voeu par une acclamation generale, ils demandent tous que je sois 
leur eveque, comme s'il n'eut manque que cela au bonheur public. Ils ajoutent que le prince ne 
peut rien faire qui leur soit plus agreable, et qu'il n'est point de citoyen qui, en me voyant 
eleve sur le trone patriarcal, ne se croie lui-meme parvenu au faite des honneurs. Cetait le 
delire unanime des grands et du peuple, e'etait celui des femmes, elles s'exprimaient par les 
cris plus percants qu'il ne convenait a la modestie de leur sexe. Ce bruit ressemblait a des 
eclats de tonnerre repetes par les echos. Je priai alors, car la voix et les forces me manquaient, 
et j'etais saisi de frayeur, je priai un de mes collegues de se lever; et je dis par sa bouche ce 
peu de mots: "Contenez-vous, retenez vos cris, il ne faut dans ce moment penser qu'a rendre 
graces au Seigneur; renvoyons a un autre temps les grands interets qui nous occupent". 
Le peuple applaudit avec transport. La modestie plait toujours. L'empereur se retira en me 
comblant de louanges, l'assemblee se separa : il n'y eut dans ce tumulte effrayant qu'une seule 
epee de tiree et qui fut sur-le-champ remise dans le fourreau; il n'en fallut pas davantage pour 
arreter l'emportement du peuple. 

Acheverai-je ce recit? il ne peut contenir que des choses tres-flatteuses pour moi. Quelle main 
assez amie voudrait le finir? Je rougis de mes propres louanges, meme quand une bouche 
etrangere me les donne. C'est mon caractere : poursuivons cependant; je ferai de nouveaux 
efforts pour etre encore plus modeste. 

J'etais dans le temple; des qu'on vit que j'en avais pris possession, les premieres fureurs de la 
cabale se modererent, mais en poussant de profonds soupirs. Cetait le geant precipite par la 
foudre sous le mont Etna, et qui, du fond des abimes, vomit des torrents de flamme et des 
tourbillons de fumee. Que devais-je faire en cette occasion? dites-le-moi, au nom de Dieu, 
enseignez-le-moi, 6 vous hommes severes, plus inconsideres que des enfants, qui traitez la 
douceur de faiblesse, et la colere inflexible de fermete louable. Fallait-il chasser, bannir les 
coupables, les poursuivre avec la flamme et le fer, profiter des circonstances, abuser de la 
faveur et de l'autorite, preferer enfin des poisons mortels a des remedes salutaires ? Nous 
trouvions deux avantages dans le parti le plus doux; l'un, de rendre nos adversaires plus 
moderes, en usant de moderation a leur egard; l'autre de nous concilier, la bienveillance 
publique et d'acquerir de la gloire. 

Cette conduite me parut la plus juste; je l'ai toujours observee ; je le devais alors plus que 
jamais. Je voulais premierement montrer par la que j'attribuais plus ce triomphe a la puissance 
divine qu'au bonheur des circonstances. Guide par le conseil interieur et desinteresse de ma 



raison, avais je besoin d'autres avis? qui m'en eut donne d'utiles? Mes collegues faisaient une 
cour servile aux grands, particulierement aux intendants de la chambre, officiers laches, 
effemines, qui ne sont actifs que pour grossir leurs gains illicites. Par quels artifices ne 
cherchaient-ils pas a s'insinuer dans le palais ? ils en remplissaient les vestibules; faux 
accusateurs, intrigants, hypocrites, qui affectaient une haute piete et qui la dementaient 
impudemment par leurs actions. Je crus done qu'il valait mieux vivre dans la solitude et se 
faire desirer, que de s'exposer a la haine. Je me montrais rarement pour m'attirer plus de, 
consideration. Occupe du soin de plaire a Dieu, je laissais a d'autres l'honneur d'assieger la 
porte des grands. 

En second lieu, j'en voyais plusieurs qui, ne pouvant se dissimuler les injustices qu'ils 
m'avaient faites, en redoutaient les suites; d'autres qui, ayant eprouve mes bienfaits, en 
attendaient encore de nouveaux. Je rassurai les premiers; je servis les autres autant qu'il 
dependait de moi. De toutes les choses qui m'arriverent alors, je n'en rapporterai qu'une seule : 
elle servira d'exemple. 

J'etais retenu chez moi par une incommodite que les fatigues du jour m'avaient causee. Mes 
envieux publiaient que ce n'etait qu'une feinte. Quelques personnes du peuple entrerent 
brusquement dans ma chambre; il y avait dans cette troupe un jeune homme pale avec des 
cheveux longs, et dont le vetement annoncait une affliction extreme. Effraye a cette vue, 
j'avancai un peu les pieds hors du lit pour me lever. Apres avoir rendu graces a Dieu et a 
l'empereur, qui leur avait donne une si heureuse journee, apres m'avoir honore de quelques 
eloges, ils se retirerent. Le jeune homme se jeta aussitot a mes pieds sans parler et comme 
saisi de frayeur; je lui demande qui il est et d'ou il vient, ce qu'il veut; mais, au lieu de 
repondre, il poussait des cris, il gemissait, il soupirait, il se tordait les mains. Ce spectacle 
m'arracha des larmes; mais ne pouvant lui faire entendre raison, on le tira de force d'aupres de 
moi. C'est, dit un des assistants, e'est un assassin qui vous aurait egorge, si vous n'eussiez ete 
sous la protection de Dieu. Meurtrier aveugle, la conscience est son bourreau; il vient 
s'accuser lui-meme, il repand des pleurs pour le sang qu'il voulait verser. Ces paroles 
touchantes m'attendrirent, et je rassurai ce malheureux par ces paroles : "Que Dieu te 
conserve, puisqu'il m'a conserve moi-meme; ferai-je un grand effort d'etre humain a ton 
egard? tu m'es livre par ton crime : songe a te rendre digne de Dieu et de moi." 
Ce trait de clemence ne pouvait rester secret, il adoucit sur-le-champ toute la ville. Ainsi le fer 
est amolli par le feu. 

Cependant les biens de cette eglise enrichie par les liberalites des plus grands princes de 
l'univers, etaient dans un horrible desordre; je ne trouvai aucun etat de ses revenus, de ses 
vases, de ses meubles precieux dans les papiers de mes predecesseurs, ni dans les registres des 
administrateurs du temporel de l'eglise; je n'en fis point de recherche. Quelques-uns me 
conseillaient, me pressaient meme d'en confier le soin a un laique. J'aurais cru par la profaner 
des biens consacres au Seigneur; et qu'importe en quoi consistent ces biens, ces revenus? on 
ne rendra pas compte de ce qu'on devait recevoir, mais seulement de ce qu'on a recu. Les 
amateurs de richesses n'approuveront pas ce principe; ceux qui les meprisent l'adopteront. Le 
desir insatiable de s'enrichir est un vice honteux, quand meme il n'a pour objet que les biens 
profanes ; il est infiniment plus criminel, quand il s'agit des biens ecclesiastiques. Si tout le 
monde pensait de meme sur cela, on verrait moins de maux et moins de plaies dans l'Eglise. 
Mon intention n'est pas de discuter ici cette matiere; je parle uniquement des personnes que le 
saint ministere approche des autels et de Dieu. 

Nos ennemis publiaient qu'il n'y aurait pas meme assez de monde pour remplir le vestibule 
des eglises. Le peuple, il est vrai, n'avait ete que trop divise. La bonne cause alors etait faible, 



abandonnee, tombee dans le mepris. Mais tout avait change de face; les temples du Seigneur 
nous appartenaient; ils etaient remplis d'une multitude immense de fideles; ces details 
attiraient tous mes soins. Je passe sous silence les pauvres, les moines, les vierges consacrees 
a Dieu, les etrangers, les citoyens, ceux que j'avais etablis sur les prisonniers, la psalmodie, les 
veilles, tant d'hommes et tant de femmes, qui se livraient a de saintes occupations, enfin tous 
les ministeres agreables a Dieu quand ils sont remplis dignement? 

L'envie qui empoisonne tout, publiquement ou en secret, ne put se contenir; mon elevation lui 
fournit les premiers moyens de me nuire. Tous les eveques d'Orient, excepte ceux d'Egypte, 
les prelats du continent et des iles depuis les pays les plus eloignes jusqu'a la seconde Rome, 
inspires par je ne sais quel mouvement divin, accoururent ensemble pour affermir le trone de 
la verite. 

II y avait parmi eux un homme simple, ingenu, dont les regards respiraient la paix, modeste et 
courageux, et qui portait sur sou visage les fruits spirituels de son ame. Qui ne reconnait pas a 
ce portrait l'illustre pasteur d'Antioche, dont le nom designait le caractere, et dont le caractere 
etait exprime par le nom (21). II avait-essuye bien des persecutions, soutenu des combats 
celebres pour la divinite du Saint-Esprit et pour la purete de la foi, quoiqu'il eut d'abord un 
peu perdu de sa gloire par l'impulsion d'une main infidele. Cette assemblee de prelats 
m'installa dans la chaire episcopale sans ecouter mes gemissements et mes cris ; une chose 
cependant combattait en moi ma resistance. J'ose en attester Dieu lui-meme ; je ne 
dissimulerai rien. Je me flattais, car on croit que tout ce qu'on veut fortement reussira; tout 
parait facile a un esprit vif et eleve, et j'ose dire que, dans les grands objets, j'ai autant de 
confiance et d'elevation qu'un autre. Je me flattais, dis-je, que si j'acceptais cette eminente 
dignite, la consideration attachee aux premieres places m'aiderait a unir deux partis si 
cruellement opposes; comme un coryphee entre deux choeurs, qui les prenant l'un et l'autre par 
la main, les rapproche, les mele et n'en fait qu'un seul. Deplorable et funeste division, digne 
de plus de larmes que n'en ont jamais fait verser les evenements les plus malheureux des 
siecles passes et du notre, sans en excepter la dispersion d'Israel, causee par la fureur d'une 
nation deicide. 

Ces prelats, ces pasteurs du peuple, ces distributeurs des dons celestes du Saint-Esprit, et qui 
du haut de leur trone ne doivent repandre que des paroles de salut, ces anges de paix 
remplissaient les eglises de clameurs et de desordres. Animes, irrites les uns contre les autres, 
accuses, accusateurs, cherchant partout des partisans et des amis, usurpateurs des places de 
leurs collegues, avides de pouvoir et d'autorite, ils dechiraient l'univers entier, comme je l'ai 
deja dit, par des dissensions, par des ravages que je ne saurais exprimer. L'Orient et l'Occident 
sont plus divises par leurs querelles que par la difference des lieux et des climats; si les 
extremites les eloignent, ils ont du moins des frontieres communes qui les rapprochent. Mais 
leurs prelats ont rompu tous les liens qui les unissaient, meme ceux de la piete. La jalousie, 
cette passion aveugle et trompeuse, source de leur rivalite, a fait naitre entre eux ces discordes 
scandaleuses. Que dis-je ? Ah! je ne blame pas ici ces prelats fameux dont le droit etait 
conteste. Je les connaissais assez tous deux pour les estimer l'un et l'autre egalement; je 
n'accuse que leurs partisans fougueux, qui, loin d'eteindre l'incendie, ne cherchaient qu'a 
l'augmenter, et qui, par des vues particulieres, entretenaient la mesintelligence entre deux 
hommes illustres, travaillant fort bien de cette maniere, ou plutot fort mal a leur propre interet. 
J'eprouvai moi-meme aussi l'influence de tant de maux. Ce prelat que je viens de louer si 
justement, ce pasteur de l'eglise d'Antioche, mourut alors plein de ces annees que le temps 
mesure et qui vont se perdre dans l'eternite. II repeta, jusqu'au dernier soupir, tout ce que ses 
amis lui avaient souvent entendu dire de propre a concilier les esprits et a ramener la paix. 
Son ame bienheureuse fut enlevee au sejour des anges. La plus magnifique pompe funebre, au 
milieu des pleurs d'une prodigieuse affluence de peuple, conduisit son corps hors des murs de 



Constantinople, d'ou il fut transfere dans sa propre eglise, dont ce depot inestimable fait le 
plus riche tresor. 

On mit aussitot en deliberation des choses qu'on n'aurait pas du seulement proposer. Des 
hommes factieux et mechants voulaient qu'on donnat un successeur a Melece au prejudice de 
celui qui se trouvait par sa mort seul et legitime possesseur de son siege. On fit des deux cotes 
des propositions; les unes respiraient la paix, les autres ne tendaient qu'a aigrir le mal. Pour 
moi, je dis courageusement ce qui me paraissait de plus utile et de plus salutaire. 
"Mes chers amis, m'ecriai-je, vous ne touchez point au but; vous vous en ecartez par des 
discours longs et superflus qui vous detournent du seul objet auquel vous devriez vous 
attacher. Vous ne semblez donner vos soins a une seule ville que pour mieux diviser les 
autres; c'est votre dessein, et vous voudriez m'y engager; mais j'ai des interets plus grands et 
plus etendus. Voyez ce vaste globe de la terre, arrose d'un sang precieux, du sang d'un Dieu 
qui s'est fait homme, qui s'est livre lui-meme a la mort pour nous racheter, et qui a joint a ce 
sacrifice celui d'un nombre infini d'autres victimes inferieures. Supposons que deux anges 
eussent des contestations sur ce globe, et apres tout, quoique je le dise avec regret, les rivaux 
qui vous partagent ne sont pas des anges; il ne serait pas juste que le monde entier fut trouble 
par leur division. Plus leur nature est eminente, plus ils sont au-dessus de ces partialites 
malheureuses qui ne les honoreraient pas et qu'ils reprouvent. Pendant la vie de Melece, 
quand il n'etait pas decide encore si les eveques d'Occident irrites de sa promotion le 
reconnaitraient, on pouvait excuser dans des prelats, qui croyaient defendre les saints canons, 
l'aigreur qu'ils temoignaient contre le parti oppose. La douceur de Melece avait calme ses 
adversaires; ils ne le condamnaient sans doute que parce qu'ils ne le a connaissaient 
nullement. A present que la tempete est cessee, et que, par la grace de Dieu, le calme est 
rendu a l'eglise d'Antioche, apprenez ce que je pense, et a recevez les conseils d'un vieillard : 
l'age inspire des precautions que la jeunesse ignore; les jeunes gens ne deferent pas volontiers 
a nos avis; ils aiment trop la vaine gloire pour etre dociles. Que Paulin garde done le siege 
dont il est en possession. Sera-ce un si grand mal, quand notre deuil se prolongera un peu 
comme autrefois ? II est vieux : sa mort terminera bientot cette affaire; il la desire, cette mort 
inevitable a tous, et qui le fera passer a une meilleure vie, quand il aura rendu a son createur 
fame qu'il en avait recue. Alors, par le suffrage commun de tout le peuple et de tant de sages 
eveques, nous donnerons, inspires par le Saint-Esprit, un digne pasteur a cette eglise; c'est le 
seul moyen de finir tout d'un coup le schisme. On choisira, si Ton veut, un etranger; car je vois 
qu'aujourd'hui l'Occident Test a notre egard; ou les habitants de cette ville si grande et si 
peuplee, fatigues de leurs longues dissensions, se reuniront enfin d'eux-memes dans le sein de 
la concorde et de la paix. II est temps de mettre un terme aux agitations de la terre ; ayons 
pitie de ceux qui ont ere si malheureusement divises, de ceux qui le sont encore, ou qui le 
seront dans la suite. Ne cherchons pas a voir jusqu'ou le schisme peut aller quand on permet 
qu'il se fortifie par le temps. Telle est la situation critique ou nous sommes, qu'il s'agit en ce 
moment ou de la conservation de nos dogmes les plus respectables et les plus sacres, ou de 
leur destruction entiere dans ce combat funeste d'opinions. Si Ton impute au peintre le vice de 
ses couleurs, quoique peut-etre sans fondement, et si Ton reproche au maitre les moeurs 
depravees du disciple, avec combien plus de raison ne demandera-t-on pas compte a des 
Chretiens, surtout a des pretres, des injures faites a la religion ? Laissons-nous vaincre un 
moment pour remporter ensuite une plus grande victoire. Conservons-nous a Dieu, et sauvons 
le monde entier qui perd la foi. La gloire ne suit pas toujours le triomphe; il est plus beau de 
perdre honorablement ce qu'on possede, que de le conserver par des voies honteuses. C'est la 
philosophic que Dieu nous enseigne, c'est celle que j'ai prechee publiquement et avec 
confiance, malgre les dangers que j'ai courus, malgre l'envie des mechants. Voila ce que 
j'avais a dire : je l'ai dit dans la simplicite de mon coeur, je n'ai consulte que la justice, je n'ai 



considere que l'utilite publique. Si quelque ame venale, si quelqu'un de ces hommes qui, 
s'etant vendus eux-memes, achetent a leur tour ou briguent la faveur, osait penser que j'ai 
voulu plaire a de malhonnetes gens, ou travailler pour mon propre interet, comme font tant 
d'autres, pendant qu'il fait lui-meme en secret ce trafic honteux mais utile; qu'il se presente, 
qu'il paraisse. Je l'appelle en jugement au jour ou la verite se montre a nous avec la mort. Pour 
moi, je ne demande point d'autre grace que la liberte de quitter mon siege, et de passer le reste 
de mes jours sans gloire et sans peril; je ne trouverai point de peines dans mon desert, j'aime 
mieux y vivre que parmi des hommes qui rejettent mes conseils, et dont je ne puis en 
conscience adopter les opinions. Qu'ils s'approchent done sans delai, ceux qui connaissent le 
siege d'Antioche, ils succederont a de bons et a de mauvais eveques. C'est a vous de deliberer 
: j'ai dit mon avis." 

II s'eleva aussitot un melange confus de voix diverses. On l'eut compare aux cris percants de 
certains oiseaux, au bruit des vents, des orages et des tempetes; jeunes temeraires qui ne 
meritaient pas que des hommes jaloux de maintenir l'autorite de leur caractere conferassent 
avec eux. Que pouvait-on gagner avec cette troupe tumultueuse, semblable a un essaim de 
guepes qui se jette en bourdonnant sur votre visage? Les vieillards cederent, bien loin de 
chercher a ramener la jeunesse. 

Mais admirez la raison dont on se servait. II convenait, disait-on, que l'avantage fut du cote 
des Orientaux, puisque Jesus-Christ avait voulu naitre en Orient. Mais quoi? le Christ ne s'est- 
il pas incarne pour la redemption de tous les hommes, dans quelque lieu qu'ils soient nes et 
qu'ils habitent, et ne pourrait-on pas repondre a cet orgueil national que si le Sauveur, est ne 
en Orient, e'etait pour y etre mis a mort par les Orientaux memes, et que cette mort a produit 
la resurrection et le salut? Ne valait-il done pas mieux que ces hommes superbes se rendissent 
aux conseils de personnes sages et mieux instruites; on peut juger par la de leur presomption 
et de leur opiniatrete dans d'autres matieres. Je citerais pour exemple cette source si pure et si 
belle de notre antique foi, de cette foi qui, toujours attachee a l'essence indivisible de la trinite, 
semblait avoir etabli son ecole et son trone a Nicee. Je voyais cette source troublee par des 
eaux bourbeuses, par ces hommes doubles et incertains dans leur croyance, qui n'ont d'autre 
foi que celle du prince, qui affectent de tenir un juste milieu, et plut au ciel qu'ils le tinssent ce 
milieu! mais qui embrassent l'opinion contraire; prelats courtisans, qui etudient les premiers 
elements de la religion au moment qu'on les fait eveques; maitres hier, disciples aujourd'hui, 
initiant les autres pour etre inities eux-memes, faits pour servir de modeles au peuple, et ne lui 
donnant que l'exemple de leurs vices, sans en rough, sans en verser des larmes. O comble 
d'impudence ou d'insensibilite! 

Telle est leur conduite; ils disent que tout doit ceder aux circonstances, qu'il faut s'en faire un 
jeu, et que souvent on acquiert par cette voie ce que le travail ni l'or ne sauraient procurer. 
Nous avons en effet use de la plus grande complaisance, nous avons mis un huissier a la porte 
du sanctuaire, et nous avons crie a tous : Quiconque veut entrer ici en est le maitre, eut-il 
change deux fois ou plusieurs fois de croyance; c'est jour de marche, que personne au moins 
ne s'en retourne sans en emporter quelque chose. Le jeu vous est-il contraire ? car rien n'est 
plus incertain que le jeu, suppleez-y par votre adresse, courez ailleurs. Vous n'avez pas appris 
maladroitement a ne professer qu'une doctrine et qu'une foi; vous connaissez plus d'un 
chemin; que sortira-t-il de ce manege? Le colosse forme de plusieurs matieres, qui se fit voir 
dans un songe; de l'or, de l'argent, du cuivre, du fer, eleves sur de l'argile. Je crains bien 
qu'une seule pierre ne brise tout cela. Les Moabites et les Ammonites peuvent entrer 
aujourd'hui dans le temple, dont l'entree leur etait autrefois defendue. 



Mais, me dira-t-on, n'approuvez-vous pas ce qui se faisait alors? qui dominait dans ces 
assemblies? Ah! je ne l'ignore pas. Je rappelle avec peine des choses dont je rougis. Tous 
voulaient avoir la principale autorite, et personne ne l'avait. L'anarchie regne ou la multitude 
gouverne. 

Heureusement une maladie serieuse me retint chez moi. Dans cet etat, je n'avais devant les 
yeux que le terme prochain de ma carriere et la fin de tous mes maux. Que ce qu'on a fait dans 
ces assemblies ait, si Ton veut, force de loi. Quelques-uns y assisterent, mais a contre-coeur et 
comme par force : l'ignorance pouvait leur servir d'excuse : ils etaient trompes par la fausse 
exposition des dogmes; les magnifiques eloges que l'erreur affectait de prodiguer a la foi, les 
seduisaient. Le sentiment des imposteurs etait bien different de leurs discours; pour moi, 
j'admettrai dans ma communion ces ames venales quand on melera les parfums les plus 
exquis avec les eaux infectes d'un bourbier. Le mal se communique plus vite que le bien. Les 
uns imputaient aux autres des opinions nouvelles, ceux-ci reprochaient a ceux-la leur timide 
prevoyance. C'est le patriarche Abraham et Lot son frere, qui prennent l'un et l'autre des 
chemins tout opposes pour ne pas se gener dans leur marche ni dans leur habitation. 
Rappellerai-je tous les discours que me tenaient mes meilleurs amis pour tenter mes cheveux 
blancs? ils m'offraient les premiers honneurs et ne demandaient qu'un faible retour. 
Malheureux Gregoire! quels amis, et quelles demandes! helas! Qu'osait-on me proposer ? de 
me joindre a eux, c'est-a-dire de participer a tout le mal qu'ils faisaient. Eh! qui pouvait croire 
que je sacrifierais a la multitude les interets de Dieu et de son Fils? Les eaux remonteront vers 
leur source; la flamme, au lieu de s'elever dans fair, se precipitera vers la terre, avant que je 
risque volontairement mon salut. 

Je commencai done a me retirer des assemblies; je changeai meme de maison; je m'eloignai 
d'une mer orageuse, de ces lieux ou les conferences n'etaient plus que bruit, injures et 
complots. Quelques personnes cependant qui m'etaient affectionnees, surtout parmi le peuple, 
ne m'abordaient qu'avec des cris et des sanglots; on eut dit qu'ils me pleuraient deja comme si 
j'eusse ere mort. O tendresse! 6 larmes! quelle ame n'en eut pas ete touchee! "Nous 
abandonnerez-vous, criaient-ils, nous sommes votre moisson, cette moisson si petite autrefois, 
et si abondante aujourd'hui! Que deviendront ces nombreux proselytes qui sont aux portes de 
l'Eglise, et qui meritent qu'on les leur ouvre; tant d'autres que vous y avez deja admis, et qui 
tachent d'en attirer encore d'autres? Qui chargerez-vous du soin de toutes ces ames! qui 
nourrira ces jeunes troupeaux? Ah! plutot faites honneur aux travaux respectables qui vous 
sont confies. Donnez-nous, donnez a Dieu ce qui vous reste de vie; que le temple ou vous 
presidez soit votre a sepulcre." Mon coeur etait dec hire, mais il fut inflexible. 

Le Seigneur lui-meme me tira bientot d'embarras ; les eveques d'Egypte et de Macedoine 
qu'on avait appeles comme pouvant contribuer a la paix, arriverent subitement. Ces ministres 
rigides des lois sacrees et des mysteres apportaient avec eux, contre moi, toutes les 
preventions de l'Occident. La prelature orientale s'opposait a eux avec la meme fierte. Tels on 
voit dans les forets, qu'on me permette cette comparaison, des sangliers farouches qui 
aiguisent leurs dents, et roulent des yeux enflammes en se preparant au combat. On agita 
plusieurs questions, et la moderation n'y fut pas la regie de la dispute. On en vint ensuite a 
moi ; on m'opposa d'anciennes lois qui, n'etant plus en vigueur depuis longtemps, ne 
pouvaient pas me lier. Ce n'est pas qu'ils en agissent ainsi par aversion pour moi, ni par le seul 
desir d'en mettre un autre a ma place, mais par haine pour ceux qui m'y avaient eleve ; ils me 
le disaient eux-memes dans des entretiens secrets; ils ajoutaient que l'orgueil de ces hommes- 
la n'etait pas supportable, qu'ils l'avaient eprouve autrefois, et qu'ils l'eprouvaient encore dans 
les conjonctures presentes. 



Cependant les peines de l'esprit ni les souffrances du corps ne changeaient rien a mes 
sentiments. Tel que le coursier captif qui frappe des pieds la terre, et dont les fiers 
hennissements respirent la liberte, je ne pouvais dissimuler ma vive impatience; mes regards, 
mes plaintes, mes discours, tout annoncait le desir que j'avais de rompre ma chaine et de 
rentrer dans ma solitude. La disposition ou je voyais les esprits m'en donnait l'occasion; je la 
saisis sans hesiter. Les ambitieux, les hommes avides d'honneurs et de dignites ne me croiront 
pas; c'est pourtant la verite meme. Je rompis mes liens avec joie: la circonstance etait 
favorable. J'entrai dans l'assemblee, et je parlai en ces termes: 

"Prelats, que Dieu a rassembles ici pour y prononcer des decrets qui lui soient agreables, ne 
vous occupez de ce qui me regarde, qu'apres avoir statue sur des objets plus essentiels. La 
decision de mon sort est d'une mediocre importance pour tant d'eveques assembles. Elevez 
plus haut vos pensees. Reunissez-vous enfin, reunissez-vous, il en est temps. Jusques a quand 
nos divisions nous rendront-elles la risee du public? On dirait que toute votre science est l'art 
de combattre. Embrassez-vous les uns les autres, et reconciliez-vous sincerement. Je serai 
Jonas, je me livre pour le salut du vaisseau, quoique je n'aie point excite la tempete ; jetez-moi 
dans la mer, j'y trouverai l'hospitalite dans le ventre de la baleine. Que ce soit la le 
commencement de votre reunion, vous penserez ensuite au reste; que ce soit la le puits d'Isaac 
(22). Ce sera pour moi une gloire si vous perseverez dans l'union, mais un deshonneur si c'est 
contre moi seul que cette union se soutient. La loi que je vous recommande est de combattre 
pour les lois. Si vous etes animes de cet esprit, rien ne vous sera difficile. Je fus installe 
malgre moi sur ce siege, je le quitte de mon plein gre; la faiblesse de mon corps m'en 
donnerait seule le conseil. Je ne dois payer qu'une fois le tribut a la mort, et c'est Dieu qui en a 
marque l'heure. O Trinite sainte! c'est vous seule dont la cause m'interesse; quelle bouche 
assez savante, du moins assez libre, assez zelee, osera vous defendre? Adieu, mes collegues, 
souvenez-vous au moins de mes travaux." 

Tel fut le discours que je leur tins. lis marquerent un grand embarras. Je sortis de l'assemblee 
avec une satisfaction melee de tristesse. L'idee du repos dont j'allais jouir apres tant de 
fatigues me remplissait d'une douce joie; mais le sort de mon peuple m'inquietait; qu'allait-il 
devenir? et quel pere se separe de ses enfants sans regret! Telle etait ma situation : Dieu sait, 
au surplus, et ces prelats le savent bien eux-memes, si ce qu'ils m'avaient dit etait sincere, et si 
leurs paroles n'etaient pas de ces ecueils caches qui sont les embuches de la mer et la perte des 
vaisseaux. Plusieurs n'ont pas craint de le dire; pour moi, je me tais, je ne perdrai pas mon 
temps a fouiller dans des coeurs tortueux; la simplicite fut toujours le partage du mien; c'est 
avec elle qu'on fait son salut, et c'est la mon unique soin. 

Mais ce qui est bien connu, ce que je voudrais peut-etre ignorer, c'est que ma demission fut 
recue avec le consentement le plus prompt et le plus unanime (23). Voila comme la patrie 
recompense des citoyens qu'elle aime! Que me vit-on faire ensuite a l'egard du prince? me vit- 
on l'aborder en suppliant, embrasser ses genoux, baiser sa main, lui adresser d'humbles 
prieres, sollicker le credit de mes amis, la protection des courtisans a qui j'etais cher, 
employer le secours puissant de l'or pour me soutenir sur un siege aussi eminent? C'est ainsi 
qu'en usent les hommes inconstants et legers. 

J'allai sur-le-champ trouver l'empereur; et, en presence de plusieurs personnes qui 
l'environnaient: "Seigneur, lui dis-je, je viens a mon tour vous demander une grace. Je 
l'attends d'un prince dont la liberalite est aussi grande que le pouvoir. Ce n'est ni de l'or, ni des 
marbres precieux, ni de riches etoffes pour couvrir la table sacree, ni des gouvernements pour 
mes proches, ou des dignites qui les attachent a votre personnel ce sont la de mediocres objets 
d'ambition. Je crois meriter quelque chose de plus grand. Accordez-moi, c'est la seule grace 
que je demande, accordez-moi la consolation de ceder a l'envie. J'aime a rendre hommage aux 



puissances, mais de loin. Je suis devenu odieux a tous, meme a mes amis, parce que je ne puis 
avoir d'egard que pour Dieu seul. Obtenez d'eux, seigneur, qu'ils s'accordent enfin, qu'ils 
mettent bas les armes, au moins par consideration pour leur prince, si ce n'est par la crainte de 
Dieu et de ses vengeances. Elevez un trophee qui n'aura point coute de sang, vous qui avez 
terrasse l'audace insolente des barbares. Rendez la liberte a un vieillard, qui, pour servir 
l'univers, a blanchi sous le poids des travaux, encore plus sous celui des annees. Vous savez 
combien c'est malgre moi que vous m'avez mis sur ce siege." 

L'empereur loua publiquement mon discours; ses courtisans l'applaudirent, et j'obtins mon 
conge. Le prince ne me l'accorda, dit-on, qu'a regret, mais enfin il me l'accorda. 
Que me restait-il a faire pour prevenir tout accident? de calmer les esprits, de les porter a la 
patience et a la moderation, d'empecher que, par amour pour moi et par haine pour les 
medians, ils n'en vinssent a des partis extremes. Je flatte, je caresse, je donne meme des 
louanges a des personnes qui n'en meritaient pas. Je console le clerge, le peuple, les anciens et 
les nouveaux fideles, des enfants qui regrettaient un pere, enfin ceux des prelats que cet 
evenement affligeait. En effet, des que la resolution de m'abandonner eut ete prise, plusieurs 
s'enfuirent de l'assemblee, se bouchant les oreilles, comme s'ils eussent entendu la foudre, se 
frappant les mains, et ne voulant pas etre temoins de l'elevation d'un autre sur le trone d'ou je 
descendais. 

II est temps de finir. Voici ce cadavre vivant, voici ce meme homme vainqueur a la fois et 
vaincu, lequel, au lieu d'une dignite passagere et d'une pompe vaine, possede Dieu lui-meme 
et les vrais amis de Dieu. Insultez-moi, triomphez insolemment et avec joie, 6 sages du siecle! 
Que dans vos assemblies, dans vos repas, dans vos fonctions sacrees, mes infortunes soient le 
sujet de vos chants. Imitez l'animal superbe qui celebre son propre triomphe; que fair altier de 
vos visages, que vos gestes desordonnes annoncent votre allegresse aux partisans de vos 
exces; un seul a cede volontairement la victoire, et vous croyez tous l'avoir remportee. Si j'ai 
quitte ma place de moi-meme, osez-vous bien vous vanter de m'avoir contraint a m'en 
demettre? Si ma demission a ete forcee, vous condamnez vous-memes vos actions. Hier vous 
m'eleviez sur le trone, aujourd'hui vous m'en chassez. Ou irai-je me refugier en quittant ces 
lieux? dans la societe des anges. La je ne craindrai plus de haine, je n'aurai plus besoin de 
faveur; je ne vivrai que pour Dieu seul. 

Vains discours de la multitude, discours plus legers que les vents, perdez-vous avec eux dans 
les airs, je ne vous ai que trop ecoutes; je suis las, je suis rassasie de censures et de louanges. 
Je cherche un desert impenetrable aux mechants, un asile ou mon esprit ne s'occupe que de 
Dieu seul, et ou l'esperance du ciel soit l'aliment de ma vieillesse. 

Que donnerai-je aux eglises? des larmes. C'est a quoi me reduit la Providence, apres avoir 
agite ma vie par tant de vicissitudes. Ou se terminera, grand Dieu, ma miserable carriere? Ah! 
j'espere que vous daignerez m'ouvrir vos tabernacles eternels; j'y verrai dans tout son eclat 
l'unite brillante des trois personnes, qui ne font qu'un seul Dieu. J'y contemplerai face a face la 
majeste divine que nos yeux mortels ne sauraient voir ici-bas qu'a travers des ombres! 
********** j g 1/274 

Notes 

[1] Discole est un terme designant un moine ayant commis une faute, et qui est des lors 

suspendu de ses offices." ogoi is ouoSocjouvxec;, eixe tic; voQoq" que Planche traduit par 

"chretiens fideles, Chretiens discoles"est rendu par Darolles, en 1839 "a vous Chretiens qui 

partagez ma foi, a vous que l'erreur egare". 

[2] L'Eglise de la Resurrection (Anastasia) seule communaute restee orthodoxe a 

Constantinople est celle a laquelle Gregoire fut attache. 



(1) Litteralement : Vous etes tous favorables "a ceux qui se taisent", ou "a ceux qui ont ferme 
les yeux". Le Nain de Tillemont, dans la Vie de saint Gregoire de Nazianze, a fait usage des 
deux sens : "Les muets et les morts n'ont plus d'ennemis". Je crois qu'il suffisait de dire : "Les 
morts n'ont plus d'ennemis". 

(2) II est important de remarquer ici que, dans plusieurs Peres grecs, notamment dans saint 
Justin et dans saint Gregoire, "philosophe" et "chretien" sont des mots synonymes, et que le 
verbe "philosophein" ne signifie autre chose que professer le christianisme. Ainsi qu'on le 
verra clairement dans quelques-unes des lettres qui terminent ce recueil, les Peres grecs 
regardaient le christianisme comme la veritable philosophic La note suivante confirme ce 
sens de "philosophein". 

(3) Litteralement : Je me proposal pour premiere action de philosophe, de jeter aux pieds du 
Seigneur, etc. Second exemple dans ce poeme, et a peu de vers l'un de l'autre, du sens que les 
Peres grecs donnaient au mot "philosophein". 

(4) L'ordre de la pretrise ; les pretres sont dans le sacerdoce, les eveques en ont la plenitude; 
mais les pretres sont associes en bien des choses au ministere episcopal, comme saint 
Gregoire le dit formellement: 

(5) Les auteurs qui ont ecrit la vie de saint Basile ne nous disent rien de ces choreveques qui 
le genaient, ou par lesquels il etait "resserre". On peut croire que, par ces choreveques 
incommodes, saint Gregoire de Nazianze designe les pretres du territoire de Sasimes, devoues 
sans doute a Anthime, eveque de Thianes, qui pretendait que, depuis la division de la 
Cappadoce en deux provinces, la ville de Thianes, capitale de la seconde Cappadoce, en 
devenait le siege metropolitain; que celui de Cesaree (occupe par saint Basile) ne pouvait plus 
exercer le droit de metropole que sur la premiere Cappadoce, et que Sasimes appartenait a la 
seconde. Saint Basile soutenait au contraire que Sasimes etait de sa metropole et de son 
diocese, et meme de sa province; et, pour en conserver la juridiction, il y etablit un eveche 
auquel il nomma saint Gregoire, qui en temoigna un grand deplaisir. Anthime, pour 
augmenter sa nouvelle metropole, s'efforcait de soustraire a saint Basile les prelats qui 
composaient son synode et les pretres de ses eglises. C'est probablement de ces derniers que 
veut parler saint Gregoire ; ce devaient etre des choreveques employes dans le territoire de 
Sasimes. Les choreveques etaient des pretres a qui l'eveque donnait presque toute son autorite, 
pour la campagne seulement. Ces pretres voulaient s'arroger plus de droits qu'ils n'en avaient. 
Le concile d'Antioche fit un canon contre leurs entreprises. Quoiqu'ils eussent recu 
l'ordination d'eveques, ils ne pouvaient ordonner que des lecteurs, des sous-diacres et des 
exorcistes. Anthime se servait sans doute de ces demi-prelats pour fortifier sa nouvelle 
metropole de Thianes contre saint Basile, et pour detacher Sasimes de l'ancienne metropole de 
Cesaree. 

(6) " a l'essence et a l'harmonie divine "Saint Gregoire emploie ici une expression poetique, 
mais tres-exacte, pour designer la Trinite, dont Arius alterait en effet l'harmonie en 
distinguant trois essences differentes : celle du Fils inferieure a l'essence du Pere celle du 
Saint-Esprit inferieure a celle du Fils. 

(7) Apollinaire enseignait que le Verbe avait pris un corps sans intelligence, et que la divinite 
lui en tenait lieu. 

(8) Ceci designe, non des heresiarques, mais simplement des chefs de parti, dont les sectateurs 
aimaient mieux porter le nom que celui de Chretiens. 

(9) Saint Gregoire, toujours figure dans ses expressions, comme Homere, emploie ici une 
image qui peint fort bien la maniere dont les gens effemines accommodaient leurs cheveux: 

(10) Maxime, natif d'Alexandrie, intrus dans le siege patriarcal de Constantinople, avait ete 
plusieurs fois en justice, emprisonne, banni et fouette. 

(11) Allusion a Isaie 59.5. 

(12) Proverbe usite chez les Grecs pour exprimer une chose imprevue. 



(15) II y a dans le texte : parmi les chiens. On a substitue le mot de loup, l'image etant plus 
noble et se trouvant dans l'Evangile. 

(14) II est dit dans le texte que Maxime, n'ayant plus de troupeau a devorer, se trouvait reduit 
a ronger les os qu'on abandonnait aux chiens dans les boucheries; mais cette image est 
insoutenable en francais. 

(15) C'est un vers emprunte de Theognis. 

(16) II y a dans les deux vers grecs un jeu de mots plus aise a rendre en latin qu'en francais : 
Vir turpis turpiter expulsas est, aut, si loquendum verius, malus bene ejectas est. 

(17) Heresies des Valentiniens. 

(18) Les Marcosiens, branche de l'heresie de Valentin. 

(19) les Apollinaristes. 

(20) La seche. 

(21) Saint Melece. 

(22) II y a dans le texte : que ce lieu soit nomme le lieu de l'etendue; par allusion au dernier 
puits creuse par Isaac dans la Palestine, et que ce patriarche nomma largeur ou etendue, parce 
qu'il fit cesser les contestations qui s'etaient elevees entre ses pasteurs et ceux de Gerare, les 
uns et les autres s'etant trouves d'abord trop a l'etroit pour se servir en commun des premiers 
puits qu'Isaac avait fait creuser.. 

(23) "Tetimemai" est pris ici dans un sens ironique, comme s'il disait : On me fit l'honneur 
d'accepter, etc. 



Sur les vicissitudes de la vie 
et la fin commune de tous les hommes. 

Nomenclature Migne : P II, 1, 32 

Source: Planche 1827 

Numerisation et mise en ligne : Albocicade 

Je voudrais avoir les ailes de la colombe ou de l'hirondelle pour fuir le commerce des mortels. 
Je voudrais vivre dans un desert parmi les betes sauvages; elles sont plus fideles que les 
hommes. Je coulerais mes jours sans douleur, sans peine, sans aucun soin. Different des 
animaux irraisonnables par la seule intelligence qui me fait connaitre la Divinite, et qui 
m'eleve au ciel, je gouterais les douceurs d'une vie lumineuse et tranquille; de la, comme d'un 
lieu eleve, je crierais aux humains d'une voix foudroyante: 

O mortels, race fugitive, corps sans consistance, qui, ne vivant que pour mourir, vous 
remplissez de chimeres, jusques a quand, livres au mensonge et jouets les uns des autres, 
ferez-vous des reves en plein jour? jusques a quand trainerez-vous sur la terre vos illusions 
vagabondes? 

Homme volage, fais attentivement comme moi la revue des hommes ; car Dieu m'a donne 
l'experience du bien et du mal. Les regards de l'esprit penetrent partout. Celui-ci se distingue 
par sa force et par sa vigueur; robuste et fier,: il dominait sur ses compagnons. Celui-la, plus 
beau que le jour, attirait tous les regards; il brillait parmi les hommes, comme une fleur de 
printemps. Cet autre etait un heros dans les combats. Ce chasseur ne manqu ait jamais sa proie; 
il depeuplait les montagnes et les forets. Ce voluptueux, plonge dans les delices de la table, 
epuisait pour ses repas la terre, les eaux et les airs; il est maintenant infirme et courbe; l'age l'a 
fletri; la vieillesse vient, la beaute s'envole, ses sens se refusent au plaisir, il ne vit qu'a demi; 
la plus grande partie de lui-meme est deja dans le tombeau. 

Un autre est enfle de ses vastes connaissances. Ce patricien montre avec orgueil les tombes de 
ses ancetres; cet anobli n'est pas moins entete du mince diplome qu'il a obtenu. Celui-ci se fait 
admirer par la force de son esprit et par superiorite de ses lumieres; celui-la, comble de 
richesses en desire encore de plus grandes. Ce magistrat etale avec vanite les balances de la 
justice. Ce puissant monarque, couvert de la pourpre et ceint du bandeau royal, commande a 
l'univers et ose braver les cieux; mortel, il concoit des esperances immortelles. Faibles 
humains, bientot ils ne sont plus que cendre; un sort commun les attend. Pauvres et riches, 
sujets et rois, tous sont enveloppes des memes tenebres, tous habitent le meme lieu. Le seul 
avantage des grands, c'est d'etre inhumes avec plus de pompe, ensevelis dans de riches 
mausolees, et de laisser leurs noms et leurs titres sur le marbre et sur l'airain. Quelques-uns 
meurent tard; mais ils meurent. Tous sont compris dans la loi generale; tous deviennent a leur 
tour des cranes hideux et des ossements decharnes. 

L'orgueil alors disparait; le travail ne fatigue plus la pauvrete, les maladies imprevues, les 
haines, les forfaits, la cupidite, les plaisirs outres et criminels, tout est fini pour les hommes; la 
mort les tient captifs, jusqu'au jour ou leurs corps ressuscites reparaitront sur la terre. 
Vous done qui voyez ces changements continuels de scene, 6 mes enfants, car je suis votre 
pere par l'age, ecoutez ma voix, suivez mes conseils. Ne vous livrez plus aux erreurs du 
monde, repoussez loin de vous les seductions de ce ravisseur du bien d'autrui, de ce perfide 
assassin. Meprisons la gloire, les emplois, la naissance, et ces richesses si trompeuses. 
Hatons-nous de fuir vers le ciel, ou brille dans tout son eclat la lumiere ineffable de la Trinite. 
Que les autres tombent ca et la; qu'ils roulent comme ces des mobiles dont ils attendent leur 
bonheur, ou qu'aveugles par de profondes tenebres, ils cherchent les murs en tatonnant, et se 
precipitent l'un sur l'autre sans se voir. 



Vanite de la vie. 

Nomenclature Migne : P II, 1, 32 

Source : Darolles 1839 

Numerisation et mise en ligne : Albocicade 

Que je voudrais avoir les ailes de la colombe ou de l'hirondelle legere; avec quelle rapidite je 

fuirais le commerce des mortels! 

J'irais vivre au fond d'un desert, parmi les betes sauvages : elles sont plus fideles que les 

hommes. 

La, du moins, mes jours s'ecouleraient sans chagrins, sans embarras, sans ennuis. 

La, puisque ma raison seule m'elevant au-dessus des brutes, me fait connaitre la divinite, 

m'elancant vers les cieux, je recueillerais dans une vie tranquille les doux rayons de la 

beatitude. 

La, de cette elevation, comme d'une eminence, ma voix, semblable au tonnerre, crierait aux 

habitants de l'univers: 

"Hommes condamnes a mourir, etres d'un moment, etres de rien, vous tous qui ne vivez que 

pour la mort, pourquoi, ce fol et vain orgueil ! jusques a quand trompes et trompeurs ferez- 

vous des reves en plein jour? jusques a quand trainerez-vous dans, ce monde la chaine de vos 

egarements ? Homme volage! arrete un instant tes pensees vagabondes et suis-moi, car Dieu 

m'apprit a discerner le bien et le mal, son esprit penetre en tout lieu. 

Celui-ci etait fameux par sa valeur et par sa force, il brillait au-dessus de tous ses 

compagnons; sa demarche etait fiere, tous redoutaient la vigueur de son bras. 

Celui-la, eclatant de beaute, comme l'etoile du matin, attirait tous les regards; parmi les 

hommes, il brillait comme la fleur printaniere. 

Tel, fut illustre dans les combats; au milieu des batailles il ressemblait a Mars. 

Tel, chasseur vigoureux et habile, parcourant les bois et les montagnes, frappait sa proie d'une 

main sure. 

Ce voluptueux plonge dans les delices de la table depeuplait la terre, les eaux et les airs pour 

satisfaire a ses desks ; maintenant, le visage sillonne de rides, faible et infirme, les plaisirs ont 

vole loin de lui, la vieillesse arrive, la beaute fuit, les sens sont emousses, il ne vit plus qu'a 

demi, la plus grande partie de lui-meme est deja dans le tombeau. 

Cet autre est enfle de ses vastes connaissances. 

Ce noble patricien montre avec orgueil les sepulcres de ses ancetres, ou, nouveau parvenu, 

n'est pas moins orgueilleux du parchemin qu'il vient d'obtenir. 

Celui-ci se fait admirer par l'etendue de sou esprit, et la ville ebahie n'a qu'une voix pour 

chanter sa gloire; 

Celui-la, gorge de richesses, en reve encore de nouvelles. 

Ce magistrat sur son siege etale avec vanite les balances de la justice. 

Ce tyran couvert d'un lambeau de pourpre, rouge du sang qu'il a verse, la tete ceinte de son 

funeste diademe, ecrase la terre de son poids ; il brave le ciel meme; mortel, il ose concevoir 

des esperances immortelles. 

Les voila maintenant, bientot ils ne seront plus que poussiere, le terrible niveau passera sur 

leur tete, ils seront tous egaux, riches et pauvres, rois et sujets. Memes tenebres, meme 

demeure, voila ce qui les attend tous. Les grands peut-etre auront un avantage, de fastueux 

regrets, un riche mausolee, leurs titres, leurs noms graves sur le marbre. 



Quelques-uns meurent tard, mais ils meurent : tous sont soumis au fatal tribut de la mort. 
Tous deviennent des cranes hideux, et des ossements decharnes: l'orgueil alors s'evanouit. 
Plus de travail pour le pauvre; les maladies soudaines, la haine, les crimes, la cupidite, 
l'insolence, l'outrage tout est aneanti dans les chaines de la mort, tout est captif jusqu'au jour 
ou la terre rendra les corps ressuscites pour commencer une vie qui n'aura pas de fin. 

Vous qui voyez ces changements continuels, ecoutez ma voix, 6 mes enfants ! mes chers 
enfants, car je suis votre pere par l'age. Foulez, foulez aux pieds ce monde imposteur et ses 
incertitudes. Rejetez loin de vous les perfidies de ces rois terrestres, de ces ravisseurs du bien 
d'autrui dont les caresses donnent la mort. Richesse, honneur, gloire, plaisirs trompeurs, 
naissance, meprisons ces faux biens. 

Hatons-nous de fuir vers les cieux ou brille de tout son eclat l'ineffable lumiere de la Trinite 
sainte. Que les autres tombent ca et la semblables a ces des mobiles dont ils attendent un 
funeste bonheur, ou, qu'aveugles par une nuit profonde, et se heurtant au hasard les uns contre 
les autres ,ils cherchent leur chemin en tatonnant contre les murs." 



Monologue dialogue 

Nomenclature Migne : P II, 1,43 

Source : Darolles 1839 

Numerisation et mise en ligne : Albocicade 

Qu'est devenue cette rare eloquence? elle s'est dissipee dans les airs. 

Et cette brillante fleur de jeunesse? Elle est fletrie. 

Qu'est devenue ta gloire? perdue a jamais. 

Ou est cette force d'un corps jadis robuste? brisee par la maladie. 

Tes tresors ou sont-ils? Dieu m'en ravit une partie, la haine a fait passer le reste entre les 

mains d'injustes ravisseurs. 

Mes parents cheris, mes freres, couple bienheureux, sont descendus dans la tombe. 

Ma patrie seule me restait ; mais l'ennemi soulevant contre moi une tempete affreuse m'en 

eloigna peut-etre sans retour. 

Et aujourd'hui, seul, etranger, je porte mes pas incertains sur une terre qui n'est pas la mienne, 

trainant une existence pleine de larmes dans une languissante vieillesse. 

Renverse du siege ou je fus eleve, sans asile, sans enfants, ou plutot cause de la douleur de 

ceux que je nommais ainsi, je vis sans esperance, mes pas errants ne trouvent point de repos. 

Que ferai-je de ce corps quand arrivera la fin de tant de miseres? 

Quelle terre, quel tombeau me couvrira de son ombre hospitaliere? 

Quelle main charitable viendra fermer ma mourante paupiere? 

Sera-ce un pieux adorateur de Jesus ; sera-ce un mechant souille de vices? qu'importe. 

Je serais bien pusillanime d'etre inquiet pour savoir si mon corps, cette boue privee de vie 

reposera dans le silence des tombeaux, ou s'il deviendra la pature des animaux sauvages, des 

chiens devorants et des oiseaux de proie. 

Qu'importe que devenant la proie des flammes, la cendre de ce corps soit dispersee au gre du 

vent. 

Qu'importe que prive de sepulture, mon cadavre roulant de rocher en rocher soit dissous par 

l'onde des torrents, ou par la pluie des cieux. 

Ah! quand viendra le jour supreme, seul, je ne serai pas oublie; et plut a Dieu ! pour combien 

de mortels cet oubli ne serait-il pas preferable. 

A ce dernier jour, l'esprit du Seigneur ranimera les corps dans toutes les parties de ce vaste 

univers. 



II les formera de nouveau qu'ils aient ete reduits en cendres ou consumes par la maladie. 

Mais l'epouvante est dans mon coeur, je tremble au seul penser du tribunal redoutable de mon 

Dieu, de ces fleuves de flammes et des tenebres de l'enfer. 

O Christ! 6 mon roi! toi seul es ma patrie, ma force, mes tresors, mon tout. 

Puisse-je mourir en toi 

et changer mes peines presentes pour une eternite de bonheur. 



Songe de saint Gregoire. 

Nomenclature Migne : P II, 1 , 45 (extrait) 

Source : Darolles 1839 

Numerisation et mise en ligne : Albocicade 

Infortune, que mes peines sont ameres ! quels chants de douleur, quels gemissements, quelle 
source de larmes pourraient y apporter remede. Une mere eploree du trepas de son fils, 
l'orphelin seul et delaisse, le malheureux qui voit sa patrie devoree par les flammes, celui dont 
les membres affaiblis sont consumes par une maladie mortelle, ne verse pas autant de pleurs 
que j'en ai repandu sur les maux qui rongent mon ame. Ah ! malheureux; e'en est fait de 
l'image celeste qui residait en moi; car l'homme est fait a l'image, a la ressemblance du Tres- 
Haut. Venu de Dieu, e'est vers Dieu qu'il revient encore. 

J'etais enfant quand, pendant mon sommeil, un songe m'inspira l'amour ardent de la virginite. 
Deux jeunes filles vetues de blanc etaient a mes cotes, toutes deux belles et jeunes avaient 
pour toute parure cette simplicite qui fait le charme de leur sexe. Ni l'or ni les pierres 
precieuse ne brillaient pas sur leurs corps; les tissus delicats et fastueux des Seres, l'etoffe 
ondoyante de fin lin ne flottait pas mollement autour de leurs membres; un fard imposteur 
n'ajoutait rien a l'eclat de leur regard. On ne voyait en elles aucun de ces aiguillon de lubricite 
funeste, inventes pour relever la beaute des femmes. Les boucles de leur blonde chevelure ne 
descendaient pas sur leur epaules pour se jouer au souffle leger de vents; mais une simple 
ceinture serrait autour de leur corps le noble vetement qui les recouvrait en entier. Leur tete, 
leur figure etait a-demi cachees sous un voile, elles tenaient leur yeux modestement baisses 
vers la terre, et autant qu'on pouvait le distinguer, leurs joues etaient brillantes de ce fard que 
petrit la pudeur. Elles gardaient un profond silence, leur bouche etait silencieuse ; tel est le 
bouton de rose encore enferme dans son calice. A leurs aspect, une joie pure penetra mon 
ame; car tout en elles annoncait des etres superieurs a l'humanite. Elles me prodiguaient leurs 
caresses et me couvraient de chastes baisers qui faisaient tressaillir mon coeur; e'etaient les 
baisers d'une mere. Leur ayant demande d'ou elle venaient, quel etait leur nom ; l'une me 
repondit je suis la Virginite; l'autre, la Temperance. Toutes deux nous nous tenons debout 
devant le trone de Jesus notre roi, et parmi les vierges celestes nous goiitons les plus 
ravissantes delices. Unissez-vous a nous, mon fils, joignez votre coeur au notre, vos feux a 
notre amour, et traversant l'immensite des airs, nous vous transporterons jusqu'a la lumiere de 
l'immortelle Trinite. Apres avoir dit ces mots elles prirent leur essor vers les cieux. 
Et moi, je suivais des yeux leur vol. rapide. 
Helas! ce n'etait qu'un songe. 



A son ame. 

Nomenclature Migne : P II, 1, 88 (extrait) 

Source : Darolles 1839 

Numerisation et mise en ligne : Albocicade 

Que desires-tu, mon ame, c'est a toi que je m'adresse; et parmi tant d'objets divers si precieux 

aux regards des mortels, quete sont ceux qui te seduisent, ceux que tu n'estimes pas ? 

Veux-tu le sort du Lydien Gyges, et regner au moyen d'un anneau, seulement en tournant le 

chaton merveilleux qui rendait invisible si on le cachait dans sa main ou visible en le 

decouvrant. 

Desires-tu le destin de Midas de ce fameux Midas qui mourut richement? Pour lui tout etait 

or, sa faim devorante etait causee par l'or, juste punition de la folie de ses desirs. 

Souhaiterais-tu des pierreries etincelantes, des campagnes vastes et fertiles, de nombreux 

troupeaux de boeufs et de chameaux. 

Ces tresors, ces biens tu ne les auras pas de moi; les recevoir te serait funeste. D'ailleurs je ne 

saurais te les donner; car j'ai chasse loin de moi les noires inquietudes depuis le jour ou je pris 

Dieu seul pour mon partage. 

La puissance, les grandeurs seraient-elles l'objet de tes voeux; mais leur eclat ne dure qu'un 

instant et demain dechue de ta splendeur, tes regards humblement fixes vers la terre, tu verrais 

s'enorgueillir a ta place un de tes adulateurs, peut-etre le dernier de tous. 

Veux-tu par les charmes de ton eloquence reunir autour de toi un peuple nombreux 

d'auditeurs? Vendre la faveur des lois dans des luttes ou l'injustice regne en souveraine? 

L'eclat des armes te charme-t-il ? respires-tu une ardeur guerriere ? soupires-tu apres les 

palmes triomphales, apres la gloire de ces heros vainqueurs de tant de monstres ? 

Serais-tu seduite par les applaudissements d'une ville entiere, par les statues que Ton prodigue 

aux grands noms. — Tu veux l'illusion fugitive d'un songe, une fumee passagere, le sifflement 

du trait qui vole sans laisser de traces, le bruit des applaudissements qui se perd dans les 

airs . . . 



Epitaphe et abrege de sa vie. 

Nomenclature Migne : P II, 1 , 92 

Source : Darolles 1839 

Numerisation et mise en ligne : Albocicade 

O Jesus, 6 mon roi! pourquoi m'avez-vous engage dans les filets de la chair? Pourquoi 
m'avez-vous fait entrer dans une vie de combats et d'alarmes? J'eus pour pere un homme 
divin, pour mere une femme superieure a son sexe. Je dus le jour a ses prieres. Elle pria et je 
n'etais qu'un faible enfant lorsqu'elle me voua au culte du Seigneur. Je fus epris d'un brulant 
amour pour la virginite dans une vision nocturne: telles furent les faveurs dont me combla le 
Christ. Et puis, quels troubles, quelles tempetes! Ah! qu'il m'en a coiite pour ravir les biens 
spirituels, mon corps en a ete brise. J'ai fourni ma carriere au milieu de pasteurs qui m'ont fait 
eprouver des peines incroyables. J'ai perdu mes enfants, je me suis vu accable de douleurs. 
Telle fut la vie de Gregoire. Auteur de la vie, 6 Jesus, veillez sur mon avenir. Gravez ces mot 
sur mon tombeau. 



St Gregoire le Theologien 
Lettres 



A Basile 
eveque de Cesaree de Cappadoce 
A Basile 

Nomenclature Migne : Lettre 1 

Source : Gallay 1941 

Numerisation et mise en ligne : Patristique.org 

http://www.patristique.org/Gregoire-de-Nazianze-Lettre-l-a.html 

Je l'avoue, j'ai manque a ma promesse. Je t'ai promis d'etre avec toi et de me consacrer avec 
toi a la philosophie [1], et cela au moment de notre depart d'Athenes, de notre amitie d'alors 
et de notre cohesion, — je ne puis trouver de terme plus juste. 

2. J'ai manque a ma promesse, mais c'est malgre moi ; c'est parce qu'une loi l'a emporte sur 
une autre : la loi qui ordonne de prendre soin de ses parents a ete plus forte que la loi de 

1' amitie et de la fraternite. 

3. Je ne serai pas cependant tout a fait infidele a mes engagements, si tu veux accepter ma 
proposition : nous irons de temps en temps chez toi ; accepte de venir le reste du temps chez 
nous, afin qu'entre nous tout soit commun et qu'il y ait, de part et d'autre, un honneur egal 
rendu a 1' amitie. Je pourrai ainsi, sans affliger mes parents, me rejouir de ta presence. 
Notes 

[1] II faut entendre par ce terme, l'activite philosophique par excellence qui, chez les Peres, 
designe la quete de Dieu, la contemplation de son mystere. 

A Basile 

Nomenclature Migne : Lettre 2 

Source : Gallay 1941 

Mise en ligne : Patristique.org 

http://www.patristique.org/Gregoire-de-Nazianze-Lettre-2-a.html 

Je ne puis souffrir que tu critiques la Tiberine, sa boue et ses hivers, 6 toi que la boue ne salit 
jamais, toi qui marches sur la pointe des pieds et qui te promenes sur des planchers, homme 
aile, aerien, emporte par la fleche d'Abaris [1], — puisque tu veux fuir la Cappadoce, tout 
Cappadocien que tu es. 

2. Vous faisons-nous quelque tort parce que vous etes pales, parce que vous respirez a peine 
et que le soleil vous est mesure, tandis que nous sommes gras, rassasies et au large ? 

3. Mais (dites-vous), vous jouissez aussi de ces avantages, et, en plus, vous avez des plaisirs, 
vous etes riches, vous flanez sur les places publiques. — C'est ce dont je ne vous felicite pas. 
Cesse done de critiquer notre boue, car ce n'est pas toi qui as cree ta ville, pas plus que nous 
l'hiver ; sinon, nous te reprocherons, non par la boue, mais les bouges [2] et tout ce que les 
villes offrent de mauvais. 

Notes : 

[I] Apollon avait donne a Abaris une fleche avec laquelle il parcourait la Grece en rendant 

des oracles. 

[2] Jeu de mots entre 7rr|A,6c;, la boue, et Kanr\ko<;, trafiquant, cabaretier. 



A Basile 

Nomenclature Migne : Lettre 4 

Source : Gallay 1941 

Mise en ligne : Patristique.org 

http://www.patristique.org/Gregoire-de-Nazianze-Lettre-4-a.html 

Tu peux railler et critiquer notre pays, soit pour plaisanter, soit serieusement ; cela n'est rien. 
Tu peux sourire, te rassasier de science et jouir de notre amitie : tout ce qui vient de toi nous 
fait plaisir, quoi que ce soit et de quelque maniere que ce soit. 2. Mais si tu nous railles c'est, 
je le crois, moins pour nous railler que pour m'attirer vers toi et, si je te comprends bien, tu 
veux agir comme ceux qui font un barrage sur une riviere pour en detourner le cours. C'est 
ainsi que j'interprete ta conduite. 

3. Quant a moi, j'admire ton pays du Pont, avec ses tenebres, ce sejour digne d'un exil, ces 
rochers suspendus au-dessus de vos tetes, ces betes sauvages qui viennent vous eprouver, ce 
desert qui s'etend sous les rochers, et meme ce trou a rats — auquel vous donnez les beaux 
noms de lieu de meditation, de monastere et d'ecole — , ces forets d'arbres sauvages, cette 
couronne de montagnes escarpees qui, loin de vous couronner, vous emprisonne, 4. cet air qui 
vous est mesure, ce soleil que Ton desire en vain et que Ton apercoit comme l'orifice d'une 
cheminee, 6 Cimmeriens [1] du Pont qui n'etes pas seulement condamnes a une nuit de six 
mois, comme on le dit de certains peuples, mais qui ne passez pas un instant de votre vie sans 
obscurite, car toute votre existence n'est qu'une longue nuit ininterrompue, c'est vraiment 
V ombre de la mort [2], pour parler comme l'Ecriture. 

5. J'adresserai aussi mes louanges a votre voie etroie et resserree [3] ; ou mene-t-elle ? au 
Royaume ou a 1' Hades ? Je ne sais, mais a cause de ton nom, admettons qu'elle mene au 
Royaume [4] J'admire encore au milieu de tout cela votre... comment dirai-je ? Mentirai-je, 
pour dire que c'est un Eden, avec une source qui se divise en quatre parties pour arroser la 
terre [5] ? Dirai-je au contraire que c'est le desert sec et aride, que seul quelque Moise 
pourrait fertiliser en frappant le rocher de sa baguette ? [6] 6. Partout, en effet, ou il n'y a pas 
de rochers, il y a des ravins ; a defaut de ravins, ce sont des ronces ; et tout ce qui domine les 
ronces est taille en precipice. Le sentier qui passe au-dessus, borde d'abimes et incline des 
deux cotes, oblige ceux qui marchent a se recueillir et a faire des exercices de securite. 
7. En bas gronde le fleuve, qui est pour vous le calme Strymon d'Amphipolis [7] ; mais les 
poissons n'y nagent pas plus que les pierres ; il ne se repand pour former un lac, mais il se 
jette dans des gouffres. Quel amateur de grands mots es-tu et quel inventeur de noms ! 8. Ce 
fleuve est enorme, effrayant et son fracas couvre la psalmodie que Ton chante au-dessus. Les 
Cataractes, les Catadoupes [8] ne sont rien a cote de lui, tant il vous accable nuit et jour de son 
vacarme. 9. II est si impetueux qu'on ne peut le franc hir, si bourbeux qu'on ne peut en boire 
son eau ; il n'a que ceci de bon, c'est qu'il n'emporte pas votre demeure lorsque les torrents et 
les orages le rendent furieux. 

10. Voila nos impressions sur ces iles ou vivent les Bienheureux [9], ou plutot ces nouveaux 
bienheureux que vous etes ! 

11. Ne me vante done plus ces courbes en forme de croissant, qui etranglent plutot qu'elles ne 
defendent la partie accessible de la montagne ; ni ces masses rocheuses qui menacent vos tetes 
et qui vous font vivre d'une vie de Tantale [10] ; ni ces brises qui passent, ni ces emanations 
terrestres qui vous raniment quand vous defaillez ; 12. ni ces oiseaux qui chantent, mais qui 
chantent de faim, et qui volent, mais dans le desert. Personne, dis-tu, ne vient dans ce pays, si 
ce n'est pour la chasse ; ajoute : et pour vous visiter, morts que vous etes ! 

13. Tout cela est peut-etre un peu long pour une lettre, mais c'est pourtant plus court qu'une 
comedie. Enfin, si tu acceptes de bon coeur la plaisanterie, tu feras bien ; sinon, nous 
ajouterons bien d'autres choses. 



Notes : 

[1] Homere, Odyssee, xi, 15-19. Peuple qui vit perpetuellement dans les tenebres. 

[2] Ps 22, 4- 

[3] Mt 1, 14. 

[4] Jeu de mots entre le nom de Basile (BaoiA,sioc;), et celui du Royaume ((3acnA,eia) des cieux. 

[5] Cf. Gn 2, 10. 

[6] Cf. Ex 17, 6. 

[7] Voir la lettre 14 de saint Basile. 

[8] Les cataractes du Nil. 

[9] Ces iles, encore appelees iles Fortunees, etaient considerees comme le lieu de repos des 

ames vertueuses apres leur mort (cf. Homere, Odyssee IV, v. 561-569 ; Hesiode, Les travaux 

et les jours, v. 155-173 ; Platon, Gorgias 523a, 526c. 

[10] Fils de Zeus condamne pour un mefait dont la nature varie selon les auteurs antiques. 

L'une des sanctions consistait a lui faire eprouver une angoisse mortelle, etreignant 

continuellement sa gorge, en placant au-dessus de sa tete un enorme rocher susceptible de 

tomber a tout moment. 

A Basile 

Nomenclature Migne : Lettre 5 

Source : Gallay 1941 

Mise en ligne : Patristique.org 

http://www.patristique.org/Gregoire-de-Nazianze-Lettre-5-a.html 

Puisque tu prends bien la plaisanterie [L], nous allons continuer. Homere fournira le 
preambule : « Allons, poursuis et chante la beaute du dedans » [2], cette cabane sans toit et 
sans portes, ce foyer sans feu et sans fumee, ces murs desseches par le feu pour eviter que la 
boue qui en degouttait ne tombe sur nous — oui, nous etions, comme Tantale, condamne a 
mourir de soif au milieu de l'eau [3] — , 2. et ce pitoyable festin ou Ton n'avait pas de quoi 
manger et auquel on nous avait invite du fond de la Cappadoce en nous faisant esperer non 
point la frugalite des Lotophages [4], mais le repas d'Alkinoos [5], malheureux naufrage que 
nous etions, nous aussi ! 

3. Je me souviens de ce pain que Ton nous servait et de ce que Ton appelait les brouets. . . et je 
n'oublierai jamais comment mes dents glissaient sur les croutons, puis s'y engluaient et s'en 
detachaient comme au sortir de la vase ! 4. Tu peux sans doute celebrer tout cela sur un ton 
tragique, avec des accents sublimes que t'inspireront tes propres souffrances ; toujours est-il 
que si cette noble femme, vraie nourrice des pauvres — c'est-a-dire ta mere — , ne nous avait 
tires de ces difficultes en se montrant a nous comme un port a des navigateurs battus par la 
tempete, nous serions morts depuis longtemps et Ton nous plaindrait au lieu de nous louer de 
notre « foi pontique » [6] . 

5. Comment ne pas parler de ces soi-disant jardins qui ne produisent aucun legume, et de ce 
fumier d' Augias que nous avons retire de la demeure pour en couvrir les jardins ? Alors toi, 
mauvais plaisant, et moi, vendangeur, nous trainions ce chariot haut comme une colline, avec 
ce cou et ces mains qui portent encore la trace de nos travaux. 6 terre, 6 soleil, 6 air, 6 vertu ! 
pourrai-je m' eerier en prenant un peu le ton de la tragedie — et nous ne voulions pas unir les 
rives de l'Hellespont [7], mais combler un fosse. 

6. Si notre recit ne te cause aucune peine, il ne nous en fait pas davantage ; s'il te contriste, 
que devons-nous dire, nous qui avons subi la chose meme ! Et encore, nous passons sous 
silence la majeure partie de nos maux, en considerant les avantages dont nous avons joui. 
Notes : 

[LJ Gregoire de Nazianze fait allusion a une lettre de Basile qui ne nous est pas parvenue. 



[2] Gregoire adapte la citation d'Homere (Odyssee, viii, 492) aux besoins de sa plaisanterie. 

[3] L'un des supplices de Tantale. Place au milieu d'un fleuve, il ne pouvait en profiter, car se 

penchant sur le fleuve pour boire celui-ci s'assechait. 

[4] Cf. Homere, Odyssee, ix, 84. 

[5] Repas somptueux offert a Ulysse par le roi des Pheaciens, Alkinoos. Voir Odyssee, viii, 

59-61. 

[6] Allusion a la « foi punique », symbole de la mauvaise foi. 

[7] Nom antique des Dardanelles. Le detroit relie la mer Egee et la mer de Marmara. Xerxes 

au V e siecle avant Jesus-Christ, y jeta un pont de bateaux pour envahir la Grece. 

A Basile 

Nomenclature Migne : Lettre 6 

Source : Gallay 1941 

Mise en ligne : Patristique.org 

http://www.patristique.org/Gregoire-de-Nazianze-Lettre-6-a.html 

Lorsque nous t'ecrivions precedemment au sujet du sejour dans le Pont [L], nous plaisantions, 

nous ne parlions pas serieusement ; mais ce que j'ecris aujourd'hui est tout a fait serieux. 

2. Qui me mettra dans le meme etat qu'aux jours dejadis [2], dans lesquels je faisais mes 

delices de souffrir avec toi ? Car la souffrance volontaire [3] a plus de prix que le plaisir qui 

ne Test pas. 3. Qui me donnera ces chants de psaumes, ces veilles, ces elans vers Dieu dans la 

priere et cette vie, pour ainsi dire, immaterielle et incorporelle ? Qui me donnera cette union 

de sentiments et d'ame avec des freres qui se divinisent et s'elevent sous ta conduite ? 4. Qui 

me donnera cette emulation et cette ardeur pour la vertu, que nous avons confirmees par des 

regies et des lois [4] ? Qui me donnera ce zele a etudier la parole divine et cette lumiere que 

nous trouvions sous la direction de 1' Esprit ? 5. Ou bien, pour ne parler que des choses 

secondaires et moins importantes, qui me rendra ces occupations journalieres et ces travaux 

manuels ; ce bois a couper et ces pierres a casser ; ces arbres a planter et a arroser ; ce platane 

— un platane plus precieux que celui de Xerxes [5] — , sous lequel venait s'asseoir non pas 

un roi amolli, mais un moine contrit. 6. Ce platane, c'est moi qui l'ai plante, c'est Apollos — 

autrement dit, ton Excellence — , qui l'a arrose, mais c'est Dieu qui l'a fait croitre [6] pour 

notre honneur et pour qu'il reste chez vous un souvenir de nos travaux, un souvenir semblable 

a la verge fleurie d'Aaron, qui etait conservee dans l'arche[cf. Nb 17, 8-10.]], ainsi que le dit 

l'Ecriture et que nous le croyons. 

7. Mais s'il est bien facile de former ces desirs, il ne Test pas du tout de les realiser ! Assiste- 

moi, du moins, inspire-moi la vertu, travaille avec moi et fais par tes prieres que nous 

conservions ce que nous avons deja gagne au lieu de le voir se dissiper peu a peu, comme une 

ombre au declin du jour. 8. Car c'est toi que je respire plutot que l'air, et ma seule vie c'est 

d'etre avec toi, soit reellement, soit, quand tu es absent, par le souvenir. 

Notes : 

[1] Voir la lettre 4 et 5. 

[2] Jb, 29, 2 (lxx). 

[3] II faut comprendre le renoncement implique par la vie religieuse. 

[4] Basile et Gregoire composerent un regie de vie monastique. 

[5] Allusion a un platane que le roi Xerxes fit recouvrir d'or a cause de sa beaute (Cf. 

Herodote, Histoires, vii, 31). 

[6] Cf. 1 Co 3, 6. 



A Basile 

Nomenclature Migne : Lettre 46 

Source: Planche 1827 

Numerisation et mise en ligne : Albocicade 

Eh quoi! vos ouvrages ne sont a mes yeux que des bagatelles et des frivolites? O tete divine et 
sacree! quelle parole s'est echappee de votre bouche (1) ! comment avez-vous ose prononcer 
un tel blaspheme? permettez-moi d'avoir a mon tour un peu de hardiesse. Votre esprit a-t-il pu 
concevoir une telle pensee; votre main a-t-elle pu l'ecrire; le papier a-t-il pu la recevoir? 6 
litterature! 6 Athenes (2)! 6 vertus ! 6 sueurs de l'etude! car vos lettres m'obligent a elever mes 
plaintes jusqu'au ton de la tragedie. Ne connaissez-vous done pas votre ami? ne vous 
connaissez-vous pas vous-meme? vous l'oeil du monde, vous dont la voix eclatante retentit 
dans tout l'univers, vous le roi de l'eloquence. Moi faire peu de cas de vos ouvrages! quel 
objet ici-bas peut exciter l'admiration des hommes, si vous n'excitez pas celle de Gregoire? 
II n'y a qu'un printemps parmi les saisons, qu'un soleil parmi les astres, qu'un ciel qui 
embrasse de tous cotes l'univers, qu'une voix, et e'est la votre, qui domine toutes les voix des 
mortels, si toutefois mon jugement est de quelque poids dans cette matiere, et que je ne sois 
pas egare par les illusions de l'amitie; ce que je ne crois pas. 

Si vous m'accusez de ne pas vous admirer autant que vous meritez de l'etre, accusez done 
aussi tous les hommes. Quel homme en effet a jamais ete capable de vous donner les eloges 
que vous meritez? par quel autre pouvez-vous etre loue dignement, que par vous-meme et 
votre sublime eloquence, s'il etait permis de se louer soi-meme, sans blesser les bienseances 
oratoires? Si vous m'accusez d'une indifference dedaigneuse, commencez done par m'accuser 
d'abord, de folie. 

Mais vous etes mecontent de me voir philosopher (3). Permettez-moi de vous le dire; e'est la 
seule chose au-dessus de tous vos discours. 

Notes 

(1) Expression frequente dans Homere. 

(2) II rappelle a saint Basile leurs anciennes etudes dans la ville d' Athenes. 

(3) "Philosophein", souvent employe par saint Gregoire et les autres Peres de l'eglise grecque, 
signifiait dans leur langage, s'appliquer a la veritable sagesse ou la pratiquer. Saint Gregoire 
etait alors occupe a donner des soins a une mere affligee d'infirmites : e'est ce qu'il appelle 
"philosopher". 

A Basile 

Nomenclature Migne : Lettre 60 

Source: Planche 1827 

Numerisation et mise en ligne : Albocicade 

Ce que vous exigez de moi depend de moi en partie, mais je crois qu'il depend encore plus de 
votre piete. Ce qui est en mon pouvoir, e'est l'empressement et la bonne volonte; car 
assurement je n'ai jamais fui les occasions d'etre avec vous; je les ai toujours recherchees, et 
jamais je ne les ai souhaitees plus vivement qu'aujourd'hui; mais il depend de votre piete que 
mes desirs soient accomplis. Les soins de la tendresse filiale me retiennent aupres de ma 
respectable mere, qui est depuis longtemps malade. Si je puis la quitter sans la moindre 
inquietude sur son etat, je ne me priverai pas plus longtemps du plaisir de vous voir. Pretez- 
moi seulement le secours de vos prieres; qu'elles obtiennent a ma mere le retablissement de sa 
sante, et a moi la liberte de partir. 



A son frere Cesaire. 

Nomenclature Migne : Lettre 7 

Source: Planche 1827 

Numerisation et mise en ligne : Albocicade 

Votre conduite a ete pour moi un grand sujet de confusion. Qu'ai-je besoin de vous dire la 
cause de ma douleur, puisque vous ne la connaissez que trop bien? Sans parler ici de moi, ni 
de l'abattement, et meme de la crainte ou m'a jete la nouvelle qu'on a repandue sur votre 
compte, je voudrais qu'il vous fut possible d'entendre les discours que tiennent, sur vous, non 
seulement nos amis, mais encore les etrangers et ceux qui connaissent d'une maniere 
quelconque notre famille; je parle ici des Chretiens; ils n'ont tous qu'un meme langage sur 
vous et votre famille, car vous savez que Ton applique plus volontiers les regies de la morale a 
la conduite des autres qu'a la sienne. Voici done comment ils s'exercent sur le sujet de 
declamation que vous leur donnez: "On voit aujourd'hui le fils d'un eveque vivre avec les gens 
de guerre ; on le voit epris de la gloire et des dignites terrestres. On le voit courir apres la 
fortune, entraine par cet amour des richesses, qui enflamme aujourd'hui tous les hommes, et 
les jette dans une carriere funeste, ou ils cherchent la perte de leur ame. II oublie que la gloire, 
la surete, la richesse d'un chretien, consistent a resister au torrent du siecle, a fuir, d'aussi loin 
qu'il peut, tout ce qui est impur et anatheme. Comment un eveque pourra-t-il recommander 
aux autres de resister au torrent du siecle et de se preserver de la corruption generale? 
comment pourra-t-il les reprendre de leurs fautes, si Ton peut opposer a ses discours les 
exemples que donne sa famille? " 

Lorsque j'entends chaque jour de semblables propos et bien d'autres plus facheux encore, que 
ceux-ci tiennent par un sentiment d'amitie, ceux-la par un esprit de malveillance, jugez quelle 
douloureuse impression ils font sur moi, et quelles pensees s'elevent dans fame de ceux qui 
ont voulu vivre sous le joug du Seigneur et qui ne connaissent d'autre bien que les esperances 
du siecle a venir. 

Temoin de la douleur que ces propos causent a notre respectable pere, au point de lui rendre la 
vie insupportable, je fais tout ce que je peux pour le consoler et pour ranimer son courage, en 
lui repondant de vos sentiments, et en lui donnant l'assurance que vous allez mettre un terme a 
notre affliction. 

A l'egard de notre respectable mere, qui ne sait encore rien de tout ce qui se passe (car jusqu'a 
present nous avons use de mille artifices pour lui derober cette connaissance), songez, si elle 
venait enfin a etre informee de votre conduite, que sa douleur serait inconsolable; car, outre la 
faiblesse naturelle a son sexe, son extreme piete la rendrait insensible a tout ce qu'on pourrait 
lui dire dans cette circonstance. 

Si vous avez done quelques egards pour nous et pour vous-meme, prenez un parti plus sage et 
plus conforme a vos veritables interets. Nom avons ici tout ce qu'il faut pour vivre dans une 
honnete aisance, et notre fortune est suffisante pour un homme qui n'est pas tourmente par une 
cupidite insatiable, et par la passion d'acquerir sans cesse. Je ne vois pas dans quel autre temps 
nous pourrons obtenir votre conversion, si nous laissons passer celui-ci. 

Si vous persistez dans votre genre de vie, et que vous n'ecoutiez d'autres conseils que ceux de 
votre passion, je ne vous adresserai plus aucune representation importune; je vous declare 
seulement, de la maniere la plus formelle, qu'il faut, de deux choses l'une, ou qu'en restant 
attache de coeur a la religion chretienne, vous soyez range dans la derniere classe des 
chretiens, et que vous meniez une vie indigne de vous et des esperances du siecle a venir, ou 
qu'en recherchant uniquement les honneurs de ce monde, vous perdiez des biens plus 
precieux, et ne trouviez qu'une vaine fumee, si toutefois vous ne devenez la proie des 
flammes. 



A Philagrius 

A Philagrius 

Nomenclature Migne : Lettre 35 

Source: Planche 1827 

Numerisation et mise en ligne : Albocicade 

C'est moi qui vous ai le premier ecrit des lettres de consolation pour soulager vos souffrances; 
car vous etiez tombe malade avant moi. J'ai quelque droit d'esperer que vous me consolerez a 
mon tour, aujourd'hui que je souffre presque autant que vous, fidele en cela aux lois de 
l'amitie qui veut que les maux soient communs entre amis; mais vous avez deja rempli a mon 
egard le devoir de consolateur, votre patience etant pour moi une exhortation a la patience. 

A Philagrius 

Nomenclature Migne : Lettre 36 

Source: Planche 1827 

Numerisation et mise en ligne : Albocicade 

Je suis tourmente par la maladie, et je m'en rejouis, non parce que je suis ainsi tourmente, 
mais parce que j'apprends aux autres la patience; car n'etant jamais sans douleur, je tire au 
moins cet avantage de mon etat d'infirmite, que je le supporte patiemment, et que je rends 
egalement graces a Dieu des souffrances comme des soulagements qu'il m'envoie, parce que 
je sais que la souveraine raison n'ordonne rien a notre egard sans raison, quoiqu'il nous arrive 
d'en juger autrement. 

A Eusebe de Samosate, eveque exile. 
A Eusebe de Samosate 

Nomenclature Migne : Lettre 44 (extrait) 

Source: V. 1824 

Mise en ligne : Albocicade 

Cette lettre parait avoir ete ecrite apres la mort d'Eusebe, eveque de Cesaree, et lorsqu'il 
s'agissait de lui donner un successeur. On y voit que la presence d'Eusebe de Samosate avait 
cause une grande joie a toute cette grande ville; et il est vraisemblable que cela doit 
s 'entendre du moment ou Eusebe de Samosate revint de son exil. 

Par ou commencerai-je vos louanges? de quel nom vous appellerai-je? dois-je vous donner 
ceux de "colonne et de fondement de l'Eglise", ou bien de "flambeau dans le monde", en me 
servant des paroles de l'Apotre [1 Tim 3.15 ; Philipp 2.15]; ou dois-je vous appeler" la gloire 
et la couronne des Chretiens, un don de Dieu, le soutien de votre patrie, une regie vivante de la 
Foi, un envoye de la verite"; ou bien dois-je vous donner en meme temps tous ces noms divers 
et bien d'autres encore ? Ces louanges, quelque grandes-qu'elles soient, je saurais au besoin 
les confirmer par les faits que j'ai vus. Que de biens ne nous a pas valu votre seule presence? 
Quelle pluie vint jamais plus a propos pour abreuver la terre dessechee par les ardeurs du 
soleil? Quelle eau plus salutaire a pu decouler du rocher, en faveur de ceux qui habitaient le 
desert? A qui Jesus-Christ, le Seigneur de tous les hommes, se presenta-t-il plus a propos dans 
leurs adversites, soit pour apaiser les flots, soit pour les arracher aux dangers dont ils etaient 
menaces, que vous meme vous nous etes apparu, au milieu de nos fatigues et de nos 
angoisses, lorsque deja nous etions sur le point de faire naufrage? 

Que servirait de parler des autres ? Qui ne sait quelle joie et quelle volupte vous avez 
repandues dans les coeurs de tous les orthodoxes, et quel courage vous avez rendu a ceux que 



commencent a gagner le desespoir. LEglise notre mere, j'entends celle de Cesaree, heureuse 
de vous voir, depose les vetements de sa viduite, elle reprend deja ceux de l'allegresse; mais 
elle brillera encore de bien plus d'eclat, lorsqu'elle aura obtenu un pasteur digne d'elle et de 
tant d'eveques qui l'auront precede. 



A Eusebe de Samosate 

Nomenclature Migne : Lettre 64 (extrait) 

Source: V. 1824 

Mise en ligne : Albocicade 

Gregoire s' excuse aupres d'Eusebe, eveque de Samosate, envoy e en exil pour sa foi et sa 
piete, de ce qu'il ne s' est point rendu aupres de lui, a son passage en Cappadoce; et il lui 
demande le secours de ses prieres. Cet Eusebe avait ete chasse de son eglise par Vempereur 
Valens, et deporte en Thrace. 

A l'epoque ou vous avez traverse notre patrie, j'etais atteint d'une maladie si grave, que je ne 
pouvais meme, de ma chambre, promener mes regards au-dehors. Mais ce qui me tourmentait 
alors etrangement, c'etait bien moins cette maladie , quelque dangereuse qu'elle fut d'ailleurs, 
que le deplaisir d'etre prive de la vue et des entretiens d'un homme aussi plein de Dieu que 
vous l'etes ! Le desir que j'ai de contempler vos traits venerables est dans moi aussi vif qu'il 
doit l'etre dans un homme qui a des blessures spirituelles dont il a besoin d'etre gueri, et dont 
il n'attend que de vous la guerison. 

Toutefois, quoique la privation de votre vue soit sans doute le chatiment de mes peches, 
neanmoins il depend encore aujourd'hui de votre bonte d'apporter quelque soulagement a mes 
maux. Car, si vous daignez seulement vous souvenir de moi dans ces prieres si pures et si 
ferventes que vous adressez a Dieu, je ne doute point qu'elles ne deviennent pour moi le canal 
des benedictions celestes, soit pour cette vie, soit pour l'eternite. Sans doute les prieres d'un 
personnage aussi eminent, qui a souffert tant de calamites pour l'Evangile, qui a eprouve pour 
la Foi tant de persecutions, et qui enfin, par sa patience, s'est acquis tant de merite et de credit 
aupres de Dieu, les prieres d'un tel homme, dis-je, lorsqu'il veut bien se declarer aupres de 
Dieu notre patron, doivent etre, selon moi, aussi efficaces, que la meme faveur qui nous serait 
accordee par qui que ce soit des plus glorieux martyrs. En cette consideration, je vous prie et 
je vous conjure de vous souvenir sans cesse dans vos prieres de votre cher Gregoire; et toute 
mon ambition, c'est que vous ne me jugiez pas indigne de cette marque d'interet. 

A Theodore, Eveque de Tyane 

Nomenclature Migne : Lettre 77 (extrait) 

Source: V. 1824 

Mise en ligne : Albocicade 

J'apprends que les injures que nous avons eu recemment a souffrir ont ete un ecueil pour votre 
patience. II n'est vraiment point etonnant qu'un homme qui, comme vous, n'a recu encore 
aucune blessure, et qui n'a passe par aucune des tribulations dont nous avons ete assaillis, se 
tourmente a l'exces pour des choses de cette nature. Pour nous, qui en avons supporte bien 
d'autres, qui avons essuye deja toutes les sortes d'affronts et d'injures, il est juste 
qu'aujourd'hui nous vous inspirions assez de confiance, et que nos paroles aient aupres de 
vous assez d'autorite, pour vous persuader ce que nous a si bien appris a nous-memes, et notre 
grand age, et l'experience. 

Oui, tout ce qui est arrive exige de notre part du courage, un grand courage: qui pourrait en 
douter, mon cher Theodore ? Nous avons vu nos autels profanes, nos mysteres troubles; 



places nous-memes entre les objets les plus sacres de notre culte, et ceux qui nous attaquaient 
a coups de pierres, nous n'avons trouve que dans la priere un remede a nos blessures. La 
pudeur des vierges, la modestie des moines, le malheur des pauvres, rien n'a ete respecte. 
Malgre tout cela, ce qu'il y a de mieux a faire, c'est de recourir a la patience et a la douceur; 
c'est de donner a nos freres une exemple frappant de longanimite et de calme. Car, vous le 
savez, le plus grand nombre est moins sensible aux paroles qu'aux actions; et l'exemple est 
par-tout comme une lecon muette, dont le sens n'est jamais perdu. 

Nous regardons comme un point important de punir ceux qui nous ont blesses. II Test en effet. 
En ce sens, cette punition est souvent utile pour corriger les defauts d'autrui. Mais il est bien 
plus important, bien plus genereux, bien plus divin, si j'ose ainsi dire, de savoir supporter 
patiemment une injure que Ton a recue. Dans le premier cas, on a reprime la malice d'un 
homme; dans le second, on l'amene, comme malgre lui, a bien faire; ce qui est bien plus 
excellent et bien plus parfait que de le decider a s'abstenir seulement du mal. Soyons 
persuades que tous les maux qui nous sont arrives sont comme un moyen d'acquerir ces 
grandes richesses spirituelles, et que ce moyen nous est offert par la bonte de notre Dieu. 
Pardonnons tout a nos ennemis, afin d'obtenir nous-memes notre pardon. Phinees merita le 
nom de zelateur de la loi, pour avoir frappe, dans l'acte meme du crime, la femme madianite 
et l'impudique Israelite, et pour avoir ainsi delivre la nation d'Israel d'un homme qui faisait sa 
honte et son deshonneur. Mais toutefois, Phinees s'acquit bien plus de gloire lorsqu'on le vit 
prosterne et demandant grace, par ses prieres pour le peuple qui avait peche [Nombres 25.7]. 
Jetons-nous done a genoux comme lui, et apaisons le Seigneur. Obtenons de lui que la 
tempete finisse, et nous en serons recompenses. De meme, Moise est loue dans l'Ecriture , de 
ce que la vue d'un mauvais traitement, fait sans raison a un Israelite, l'emut au point qu'il 
vengea son frere, en frappant de mort l'Egyptien, son injuste agresseur; mais il se rendit 
encore bien plus admirable, lorsque, par ses prieres, il guerit de la lepre Marie sa soeur, qui en 
avait ete frappee en punition de ses murmures [Nombres 12.10]. Remarquez encore d'autres 
exemples. Les Ninivites sont menaces d'une ruine totale, ils obtiennent leur pardon, a force de 
larmes [Jonas 4]. Manasses etait le plus coupable des rois; mais il est devenu le plus illustre 
de tous ceux a qui Dieu a bien voulu accorder leur grace, en consideration des pleurs que le 
repentir lui fit verser. "De quels maux t'accablerai-je, 6 Ephraim, dit Dieu quelque part [Osee 
4.4] ? » Est-il rien de plus menacant? et cependant presque aussitot Dieu donna a Ephraim des 
marques de sa protection. Quoi de plus rapide et de plus empresse, que la clemence de notre 
Dieu? Les disciples voulaient que Jesus livrat certains coupables aux flammes qui avaient 
devore Sodome; mais Jesus s'oppose a leur vengeance [Luc 9.56]. Pierre coupe-t-il, dans 
l'ardeur de son zele, l'oreille d'un de ceux qui venaient pour emmener Jesus, le Sauveur guerit 
a l'instant Malchus [Luc 22.51]. Qu'arriva-t-il a celui qui avait demande s'il fallait pardonner a 
son frere jusqu'a sept fois? L'Evangile ne nous le signale-t-il pas comme une ame trop retrecie 
et trop peu genereuse? Jesus ne lui dit-il pas qu'il faut pardonner jusqu'a sept cents fois sept 
fois [Mat 18.22]? Qu'arriva-t-il a ce debiteur dont parle l'Evangile, qui ne voulut pas remettre 
la dette qui lui avait ete remise a lui meme? n'exigea-t-on pas de lui, plus rigoureusement 
qu'on ne l'aurait fait sans cela, tout ce dont il etait redevable [Mat 18.32]? Enfin, n'y a-t-il pas, 
dans nos prieres de tous les jours, une formule qui nous indique, que nous ne pouvons obtenir 
le pardon qu'en pardonnant [Mat 6.12]? 

Puis done que nous avons tant d'exemples sous les yeux, imitons la bonte et la clemence de 
notre Dieu; et ne raisonnons pas, pour apprendre de nous-memes, jusqu'a quel point il peut 
etre reprehensible de tirer vengeance du mal qu'on nous fait. Voyez la suite des bontes de 
Dieu: d'abord, il nous donne une loi, ensuite il nous exhorte, nous fait des promesses, nous 
menace, nous reprend, nous montre de loin les peines qui nous attendent, se retient pourtant, 
nous menace encore, et ne nous porte le coup fatal que quand nous l'y forcons; encore ne le 
fait-il que par degre, nous laissant toujours le temps et les moyens de nous corriger. 



Faisons de meme, mon cher Theodore, ne frappons pas de suite, car ce n'est point le parti le 
plus sur pour triompher de ceux qui nous ont fait du mal. Employons, s'il le faut, la crainte ; 
mais ne songeons a les vaincrel que par la bonte; par-la seulement nous parviendrons a 
meriter et leur estime et leur veneration, parce-qu'alors ils seront retenus bien plus par leur 
propre conscience que par nos emportements et notre aigreur. Ne frappons point de secheresse 
un figuier qui peut encore porter des fruits, et ne le condamnons point comme occupant 
inutilement du terrain; peut-etre que les soins d'un habile cultivateur le gueriront de sa 
sterilite; gardons-nous de detruire si precipitamment un si bel ouvrage, guides en cela peut- 
etre uniquement par la malice et l'envie du demon. Entrons dans des sentiments tels, que nous 
songions a nous montrer plutot indulgents que severes, plutot devoues aux pauvres qu'a la 
rigueur de ce que nous appelons nos droits. Ecoutons moins les discours de ceux qui nous 
excitent, que les paroles de ceux qui nous retiennent. Et quand aucune autre consideration ne 
nous arreterait, songeons du moins, songeons qu'il serait honteux et deshonorant pour nous 
d'etre publiquement en demeles avec des pauvres. A ce titre, ils sont sans doute dans une 
position plus avantageuse que nous, puisque, lors meme qu'ils ont tort, ils interessent 
neanmoins la pitie des autres, precisement a cause de leur infortune. Imaginez-vous en ce 
moment que tous les pauvres du monde, que tous ceux qui s'occupent de la nourriture et du 
soin des pauvres, sont prosternes a vos genoux. Ah! sans doute, ceux que vous appelez nos 
ennemis ont ete assez affliges, assez humilies, assez punis, puisqu'ils ont ete reduits a venir 
implorer votre compassion. Pardonnez leur en consideration des prieres de cette foule 
immense qui vous entoure; pardonnez-leur aussi en notre consideration a nous, qui vous en 
conjurons en ce moment. S'il vous parait si dur et si indigne qu'ils aient ose nous mepriser; 
pensez, je vous prie, qu'il nous serait bien plus penible a nous-memes de ne vous avoir adresse 
pour eux que des prieres inutiles. 

A Celeusius, gouverneur de province, 

Nomenclature Migne : Lettre 114 

Source: Planche 1827 

Numerisation et mise en ligne : Albocicade 

Puisque Vous me reprochez mon silence et mon defaut de politesse, vous qui avez le bon ton 
de la ville, je vais, mon bel ami, vous raconter une fable qui n'est pas sans agrement, et qui de 
plus ne sera pas sans utilite , si elle peut vous rendre moins babillard. 

Les hirondelles raillaient un jour les cygnes sur ce qu'ils fuyaient le commerce des hommes, et 
qu'au lieu de faire jouir le public de leurs chants melodieux, ils vivaient dans les prairies et le 
long des fleuves, ne chantant que fort peu, et encore ne chantant qu'entre eux, comme s'ils 
rougissaient de leur voix melodieuse. Pour nous, disaient les hirondelles, nous vivons, dans 
les villes, au milieu des hommes, et dans les maisons. Nous causons avec les hommes, nous 
leur racontons nos aventures; nous leur parlons des evenements arrives autrefois dans 
l'Attique, de Pandion, d'Athenes , de Teree, de la Thrace, du voyage de Teree, du depot qui lui 
fut confie, de l'outrage fait a la pudeur, de la langue coupee avec tant de barbarie, de la lettre 
ecrite en caracteres de sang, et surtout de la fin tragique d'ltys, et enfin de notre 
metamorphose en oiseaux. 

Les cygnes ne savaient d'abord s'ils devaient repondre aux hirondelles, dont le babil importun 
les fatiguait. S'etant enfin determines a leur repondre: "Nous ne chantons, dirent-ils, que pour 
charmer les oreilles de ceux qui viennent dans la solitude pour entendre les sons doux et 
harmonieux que rendent nos ailes, quand elles sont etendues pour recevoir le souffle du 
zephyr. Si nous chantons peu et devant peu de monde, c'est la notre grand merite. Nous ne 
prodiguons pas la musique, et ne voulons pas qu'elle soit etouffee par le tumulte de la ville. 
Pour vous, les hommes ne peuvent vous souffrir dans leurs maisons. Votre gazouillement les 



importune, et avec raison; car votre langue n'etant pas coupee, il vous est impossible de vous 
taire; en deplorant le malheur qui jadis vous rendit muettes, vous etes plus babillardes que les 
oiseaux qui ont beaucoup de voix et de melodie." 

Comprends le sens de mes paroles, dit Pindare. Si vous trouvez que mon silence vaut mieux 
que votre facilite a parler, cessez d'en faire un sujet de raillerie, ou bien je vous citerai un 
proverbe aussi bon qu'il est court: 
Le cygne chantera 
Quand le geai se taira. 

Au rheteur Eudoxius. 

Nomenclature Migne : Lettre 178 

Source: V. 1824 

Numerisation et mise en ligne : Albocicade 

II y avait jadis a Athenes une loi qui, a mon jugement, etait pleine d'une haute sagesse. Elle 
voulait que Ton conduisit les jeunes gens, des qu'ils avaient atteint l'age de puberte, dans un 
lieu ou se trouvaient reunis, ou se trouvaient exposes tous les instruments necessaires aux 
diverses professions. La on les observait; et selon que chacun semblait s'attacher a un 
instrument quelconque, ou le saisir avec empressement, on en concluait qu'il aurait du gout 
pour telle profession, et c'etait celle la qu'on lui apprenait. Cela tenait a ce principe, que nous 
reussissons ordinairement dans ce que nous entreprenons d'apres l'avis secret de la nature, et 
qu'au contraire, quand il nous arrive d'entreprendre quelque chose malgre elle, nous voyons 
ordinairement toutes nos esperances decues. A quoi tend ce preambule, me direz-vous ? A 
vous prouver, mon cher Eudoxius, que vous devez bien vous garder de negliger la 
philosophic, pour laquelle la nature vous a donne tant d'ouverture, ou de vous livrer a toute 
autre profession, pour laquelle vous seriez moins propre. Ce que vous devez faire, non 
seulement parce que la philosophic a laquelle je vous exhorte est ce qu'il y a de plus releve, 
mais encore parce qu'elle est aussi ce qui vous convient le mieux. 

Or, il est un proverbe qui nous defend d'entreprendre jamais d'arreter le cours d'un fleuve; et 
un poete fait sagement d'interdire la musique a celui qui se destine a l'equitation: car il en 
resulterait qu'il ne saurait ni l'equitation, ni la musique. 

Quels sont done les indices de cette aptitude naturelle que je remarque en vous? Ce sont la 
tranquillite et la simplicite de votre vie et de vos moeurs, et une ame tout-a-fait etrangere a 
tout ce qu'on nomme deguisement, fourberie, imposture; de plus, l'elevation de votre genie et 
de vos pensees, et certain instinct qui vous porte sans effort a la meditation. J'y joins encore 
votre mauvaise sante, votre faiblesse physique: car selon Platon, "ce n'est pas un petit 
avantage pour celui qui s'applique a la philosophic" De plus, vous etes dans un age ou les 
passions sont plus souples; la pauvrete vous cause moins d'abattement que de fierte; et vous 
differez du commun des rheteurs, en ce que vous savez rough. 

Ainsi done, gardez-vous bien de renoncer a ce que vous avez deja acquis de philosophic, ni de 
preferer une seconde place dans une profession secondaire, a la premiere dans la plus sublime 
de toutes les professions. Lorsque vous pouvez vous elever comme l'aigle, ne vous contentez 
pas d'exceller parmi le peuple des oiseaux. 

Jusques a quand nous laisserons-nous enfler d'orgueil pour des choses viles et passageres? 
Jusques a quand nous livrerons-nous a des jeux futiles parmi les jeunes gens, et a des illusions 
de toute espece ? 

Jusques a quand nous laisserons-nous ravir hors de nous par de vains applaudissements? 
Quittons ces chimeres, devenons des hommes, rejetons tous ces songes, traversons les ombres 
epaisses; laissons a d'autres les plaisirs de la vie, et ces voluptes qui au fond renferment plus 
de douleurs que de charmes. Que l'envie, que les circonstances, que la fortune (car voila de 



quels noms on appelle l'inconstance des choses d'ici-bas ), occupent, agitent, ballottent en tous 
sens les autres hommes. Qu'on ne nous parle plus, ni de trones, ni de principautes, ni de 
richesses, ni d'honneurs, ni d'elevation, ni de cette meprisable gloriole qui, apres tout, nous 
deshonore bien plus que les mepris et les derisions, lorsqu'elle s'empare de notre ame; ni de 
toutes ces vaines representations de theatres, qui occupent la scene du monde. Pour nous, 
attachons-nous le plus etroitement possible a la sagesse; desirons manquer de tout le reste, 
excepte de Dieu, qui seul est notre bien pour l'eternite. De la sorte il arrivera que, meme ici 
bas, nous acquerrons de la gloire, puisque cette gloire nous touche encore, et que nous 
sommes assez faibles pour la souhaiter; ou que du moins la gloire de l'eternite nous sera 
assuree, puisque la recompense des justes, est de devenir en quelque sorte des Dieux; d'etre 
eclaire des rayons de cette lumiere tres pure que les Saints contemplent sans cesse dans la 
triple unite de Dieu, et dont, sur la terre, a peine quelques faibles lueurs parviennent jusques a 
nous. Voila le but, mon cher Eudoxius: marchez, avancez, hatez-vous; volez, saisissez la vie 
eternelle qui vous est offerte. Ne fixez en rien vos esperances, tant que vous ne serez point 
parvenu a ce bien souverain et souverainement digne de vos desirs. Vous nous saurez gre de 
nos avis, j'en suis sur; moins, il est vrai, maintenant que par la suite, c'est-a-dire que quand 
vous serez dans l'etat que nous vous promettons, et que vous aurez compris que la seulement 
se trouve la realite des choses, et non point dans ce bonheur vide, que l'esprit de l'homme se 
plait a se forger. 



A Thecle 

Nomenclature Migne : Lettre 223 

Source: V. 1824 

Mise en ligne : Albocicade 

Sans doute que vous etes attristee de nous avoir quittes: nous le sommes bien davantage de 
nous voir separes de vous. Nous rendons cependant a Dieu des actions de graces de ce que 
nous avons eu le bonheur d'arriver pres de vous, et nous ne nous repentons nullement des 
fatigues qu'il nous a fallu essuyer pour cela. II en est resulte pour nous l'avantage d'etre 
temoins, et de la solidite de votre foi en Jesus-Christ, et de votre louable solitude, et de votre 
retraite pieuse. Nous vous avons vue, separee de toutes les voluptes du monde, vivant avec 
Dieu seul, dans la societe des saints martyrs, pres desquels vous habitez, et offrant tous les 
jours a Dieu, de concert avec vos chers enfants, une victime vivante et agreable. C'est dans 
tout cela que vous devez trouver la consolation de toutes vos peines. Ainsi le grand David 
s'efforcait de cacher les chagrins et les amertumes de cette vie, au sein de ces biens a venir, 
vers lesquels s'elancaient tous ses desirs; et voila pourquoi il se rejouissait de ce que Dieu 
l'avait cache dans son tabernacle, au jour du malheur [Ps 26.5]. Et non seulement ce saint 
personnage sentait se calmer ses douleurs et ses chagrins, quand la pensee de Dieu se 
presentait a son souvenir, mais encore il goiitait alors d'ineffables voluptes. "Je me suis 
souvenu de mon Dieu, nous dit-il, et ce souvenir m'a rempli de delices" [Ps 76.4]. 
Ceux qui suivent le monde ont aussi des sujets de douleur, et souvent bien plus graves que 
ceux qui servent Dieu. Mais la douleur des premiers n'a point de recompense a attendre; 
tandis que la recompense de notre douleur est assuree, pourvu que nous la supportions 
courageusement en vue de Dieu. 

Voyons un peu; comparons les peines aux plaisirs, les biens presents avec les biens a venir, et 
nous trouverons aisement que les premiers ne sont pas meme la moindre partie des seconds, 
tant ceux-ci sont au-dessus des autres! Lors done que nous sommes dans la douleur, ce doit 
etre pour nous un remede efficace de rappeler a notre souvenir et la pensee de Dieu, et les 
esperances de la vie future ; d'entrer, en un mot, dans les memes sentiments que David, c'est- 



a-dire de dilater notre coeur dans la tribulation [Ps 4.3], de ne point nous laisser opprimer par 
le poids de nos pensees terrestres, ni envelopper de tristesse, comme d'un nuage; mais, au 
contraire, de nous attacher alors plus etroitement a nos esperances, et de porter nos regards 
vers le bonheur celeste qui est reserve a ceux qui supportent patiemment l'adversite. 
Du reste, aucun motif n'est plus propre a nous faire supporter courageusement les revers, et a 
nous elever au-dessus du commun des hommes, lorsque la douleur nous vient visiter, que de 
nous rappeler ce que nous avons promis a notre Dieu, et les esperances que nous nous 
sommes faites, quand nous avons embrasse la vraie philosophic Notre but etait-il alors de 
vivre dans l'abondance et dans les richesses, de gouter les vaines jouissances et les joies 
insensees du monde, de semer notre vie de fleurs ; ou bien, au contraire, nous sommes-nous 
attendus aux tribulations, aux peines, aux angoisses, et a supporter toutes choses, pour 
l'esperance des biens futurs? ah! c'est a ce dernier sort, et non pas au premier, que nous nous 
sommes attendus. Prenons done bien garde de violer le pacte que nous avons fait avec Dieu; 
et de vouloir tout a la fois posseder les avantages et les biens du monde, et conserver 
l'esperance des biens futurs. Laissons subsister nos conventions. Supportons tous les maux de 
la vie, dans la vue des biens de l'eternite. Nos ennemis nous ont affliges, c'est a nous de 
conserver notre ame libre de toute passion, exempte de tout trouble. De la sorte, nous aurons 
triomphe de ceux qui veulent nous nuire. 

Considerez de plus quel est le motif qui excite le plus contre nous la haine et les persecutions. 
Ne poursuit-on pas en nous ceux qui ont quitte cette vie ? or, comment pourrons-nous nous 
rendre agreables a ces Saints? n'est-ce point en supportant les injures avec resignation ? 
faisons done cela pour eux. Car je suis persuade que les ames des Saints voient et connaissent 
ce qui nous touche ; mais en outre, et meme avant tout le reste, rappelons-nous qu'il est 
insense de vouloir philosopher, quand rien ne nous y oblige, e'est-a-dire de nous exposer 
gratuitement et de nous-memes aux dangers, et de manquer de philosophic au sein de 
l'adversite; de ne point se conduire alors de maniere a fournir aux autres un modele de 
patience, comme on doit, quand on est dans le bonheur, leur fournir un modele de 
reconnaissance et d'actions de graces envers Dieu. 

Je vous ecris ceci, non point pour vous instruire; mais pour vous rappeler ce que vous savez. 
Que d'ailleurs le Dieu de consolation vous conserve et exempte de tout malheur et d'adversite; 
qu'il nous accorde le bonheur de nous revoir un jour, et que l'evenement nous prouve que nos 
efforts n'ont pas ete entierement infructueux , mais que nous avons aupres de vous plus de 
credit que qui que ce soit. Et qu'enfin, de meme que nous avons pris part a vos revers et a vos 
chagrins, de meme vous preniez part a notre patience et a notre resignation. Ce qui est peut- 
etre une recompense justement due a notre vieillesse et a tous les travaux que nous avons 
supportes pour la cause de Dieu. 



A Basilissa 

Nomenclature Migne : Lettre 244 

Source : non identified 

Numerisation et mise en ligne : http://www.spiritualite-chretienne.com/livres/regles.html 

Tenez votre ame superieure a toutes les afflictions en vous occupant de ce qu'il y a de plus 

eleve. 

Eloignez de votre esprit tout ce qui est etranger a la vertu et indigne de vos pensees ; 

appliquez-le a la piete et a tout ce qui est bien ; exercez-le a ne rien accepter et a ne rien 

decider qui n'ait ete serieusement examine ; fortifiez-le, en tout temps et de toute maniere, par 

la meditation des conseils traces par les saints qui nous ont precedes. 



Faites passer toujours la justice a l'egard des etrangers, comme a l'egard des amis, avant toute 

rancune et toute ami tie. 

Avez pour amie et pour compagne inseparable la temperance, qui doit etre profondement et 

solidement enracinee dans votre ame. 

Ne changez pas de moeurs avec les inegalites et les vicissitudes la vie, car il n'est pas bien de 

perdre sa dignite dans la pauvrete, et Ton n'est pas en surete de conscience, si Ton 

s'enorgueillit de la richesse. Le mieux done est de s'appliquer a la moderation, en presence des 

choses agreables, et a la fermete, en face des afflictions. 

II faut encore oublier votre ancienne opulence, ne demander que le suffisant, aimer ce que Ton 

vous donne, esperer ce qui vaut davantage, supporter doucement la maladie, ne vous plaindre 

et ne vous affliger de rien, rendre grace a la Providence, quoi qu'il arrive, fermer souvent les 

yeux sur les causes des evenements et ne pas negliger le soin de votre dignite. Les yeux fixes 

sur elle, examinez toujours, avant de parler, ce qu'il convient de dire, avant d'agir, ce qu'il 

convient de faire. 

Croyez que les vetements exterieurs ne sont pas une parure. 

Regardez comme la vraie et solide richesse, de savoir vous contenter de peu. La vraie fortune, 

en effet, ne consiste pas a posseder beaucoup de choses, mais a ne pas en avoir besoin. Ceci 

est a vous ; le reste vous est etranger. 

Reglez votre conduite par les convenances ; vos moeurs, par le calme ; votre langue, par la 

brievete des discours. 

Parez votre tete en la voilant ; vos sourcils, en les abaissant ; vos yeux, en ne jetant que des 

regards rapides et modestes ; votre bouche, en ne disant rien de deplace ; vos oreilles, en 

n'ecoutant que des discours serieux ; votre visage tout entier, en le couvrant des couleurs de la 

modestie. 

En tout et partout, conservez-vous pure comme un tresor intact, car l'ornement des femmes, et 

celui qui leur sied le mieux, e'est la gravite, la conscience et la chastete. 

Regardez comme le plus beau et le plus facile, en meme temps, de tous les plaisirs, une 

alimentation strictement suffisante. Louable en elle-meme, elle est necessaire a une vie chaste, 

excellente pour la sante et utile pour la regularite de la vie, pour le bon ordre et pour 

l'instruction. 



Epitaphe de Paul 

Nomenclature Migne : Epitaphes 129 (PG 38.79) 

Source : Darolles 1839 

Numerisation et mise en ligne : Albocicade 

Ne dirige pas ta course au hasard, la borne de la vie est incertaine. 

Poursuis avec ardeur la vertu pour trouver la felicite. 

Vois comme tout ici-bas n'est que cendre et poussiere; 

tout ce qui peuple cet univers sera, n'en doute pas, la pature du tombeau. 

La vie est passagere comme l'herbe des champs; un instant la fletrit. 

Le bonheur n'est qu'un mot, il ne laissa jamais de traces. 

Ce fut en versant d'abondantes larmes que ma mere me donna le jour pour marcher vers la 

tombe. 

Jette les yeux sur ce sepulcre, et soudain la tristesse va serrer ton coeur. 

Les tombeaux sont pleins de larmes, ils sont aussi remplis d'indicibles regrets. 

Celui qui plonge ses regards dans une tombe n'y puise que douleurs. 

Vois ce qui fut mon corps, contemple ces membres decharnes. 

La mort m'a retranche de la terre comme un tendre rejeton arrache de sa tige. 

Ouvrant son tenebreux empire l'insatiable Orcus m'a saisi dans ses froides etreintes, 

malheureux Paul tu devins sa proie; tel qu'une jeune plante dessechee sur sa tige avant de 

s'etre epanouie. 

La beaute du jeune age tombe sous les coups de la mort cruelle comme l'herbe des prairies qui 

s'abat sous la faux. Qui pourrait echapper a ses traits inevitables ? 

Vois ou tu marches, prends garde, arrete, la mort etend ses bras, elle va te saisir. 

Ce monde n'est que poussiere, cendre, brouillard et orage. 

Tout, ici-bas, fuit et s'echappe comme une vapeur legere. 

La terre m'a recu dans son sein sans que j'aie pu proferer une plainte, car la mort a lie ma 

langue, elle a consume tous mes membres. 

O mon pere ! 6 mon pere, 6 mon Dieu! Toi qui creas mon ame et qui formas mon corps; 

sauve-moi du jugement terrible et des flammes vengeresses. 

Helas! comment eviterai-je ces feux devorants, qu'ont merite mes nombreuses souillures. 

Mes oeuvres n'ont jamais ete qu'une paille legere. 



Annexe 

Poemes divers de St Gregoire de Nazianze 

mis en vers francais par V. de Perrodil 



Nomenclature Migne : non identifies 
Source : Perrodil 1862 
Mise en ligne : Albocicade 



Un Dieu qui contient tout, qui produit toute chose, 

Qui n'aura point de fin et n'a point eu de cause, 

Qui ne possede rien qu'il recoive d'autrui, 

Pere eternel d'un Fils eternel comme lui, 

Du Pere avec le Fils l'inexplicable essence 

Reunissant en elle une seule existence; 

Dieu tous deux, tous deux un, ni second, ni premier, 

Se divisant lui-meme et restant tout entier; 

Le Pere egal au Fils par un profond mystere, 

Le Fils, force, action, image de son Pere, 

Double eternel pouvoir qui se resout en un. 

L'un ayant tout cree par un vouloir commun, 

L'autre gouvernant tout, et de qui la sagesse 

Ne s'epuise jamais en s'exercant sans cesse; 

L'Esprit-Saint jaillissant de leur divinite, 

Dieu lui-meme, formant cette triple unite 

Qui cree, aime et maintient chaque etre dans sa sphere. 

Telle est de mes discours la sublime matiere. 



* 

** 



Rayon coeternel de la Divinite, 

Le Fils avec le Pere a toujours existe : 

Meme type divin, meme nature egale 

Que ne separe point le plus faible intervalle. 

De la gloire du Fils le Pere environne, 

Sait seul avec le Fils comment le Fils est ne. 

Quel etre de divine ou mortelle substance 

Aurait pu voir de Dieu l'eternelle naissance? 

Seul il est eternel, seul il a pu la voir. 

Et quel homme assez vain d'un frivole savoir 

Attribuerait a Dieu, simple dans sa nature, 

Les honteuses douleurs que toute chair endure? 

Je souffre en produisant un corps qui doit mourir; 

Mais, esprit simple et pur, Dieu ne saurait souffrir. 

L'ouvrier naitrait-il comme nait son ouvrage? 

Comme il compte nos jours compterions-nous son age ? 

Serait-ce les tourments que le Christ a soufferts 

Pour nous ouvrir les cieux et fermer les enfers, 



Qui nous feraient nier sa divine nature 
Et l'abaisser au rang de faible creature? 
Mais si Dieu l'eut cree pour etre seulement 
Du salut des mortels le pas sif instrument, 
Comme on voit l'ouvrier, d'une main inquiete, 
Joindre un nouveau ressort a son oeuvre imparfaite, 
Le Christ roi, degrade du rang de "Jehova", 
Serait meme au-dessous de l'homme qu'il sauva. 



* 
** 



Immortel medecin des mortelles souillures, 

Les couvrant de son sang et restant sans blessures, 

II etait homme faible; oui, mais supreme bien. 

II est fils de David, mais Adam est le sien. 

Dans le sein d'une Vierge il descend et s'enferme, 

Mais son etre infini ne connait point de terme. 

Une creche recoit sa faible humanite, 

Mais des rois rendent gloire a sa divinite, 

Et devant son berceau, conduits par une etoile, 

De sa grandeur cachee ils soulevent le voile. 

Homme, il combat Satan, cet ennemi des cieux, 

Mais d'une triple lutte il sort victorieux. 

Le pain nourrit son corps et ranime sa vie, 

Mais l'eau se change en vin, le pain se multiplie. 

Dans les eaux du bapteme il descend, mais le ciel 

S'ouvre et proclame en lui le fils de l'Eternel. 

Un long et dur chemin fatigue sa faiblesse, 

Mais le paralytique a sa voix se redresse. 

Homme faible, il se livre aux douceurs du repos, 

Mais des mers, Dieu puissant, il apaise les flots. 

II prie, oui ; mais au ciel, sa demeure premiere, 

N'a-t-il pas des mortels ecoute la priere? 

Pour m'elever a lui descendant jusqu'a moi, 

II est victime et pretre, il est sujet et roi, 

Et presentant a Dieu le pur sang qui l'inonde, 

il suspend a sa croix tous les crimes du monde. 



** 



Trouverai-je un objet dans la nature entiere 
Qui rappelle de loin cette triple lumiere? 
Dirai-je cette source invisible a mes yeux 
Qui, jaillissant du sol a flots impetueux, 
Produit une fontaine argentee et limpide; 
La fontaine enfantant un beau fleuve rapide ; 
La source, la fontaine et le fleuve a la fois, 
Fils d'un meme element, suivant les memes lois. 



Montrerai-je au sommet d'un bois qu'elle devore 
La flamme qui s'unit, se fuit, s'unit encore? 
Dirai-je ma pensee aux magiques ressorts 
Qui demeure en mon ame et s'elance au dehors? 
Ou ne pouvant trouver en moi, ni sur la terre, 
Rien qui puisse expliquer un si profond mystere, 
Peindrai-je du soleil un rayon eclatant, 
Dans le miroir des eaux tout a coup penetrant, 
Et jaillissant en flamme aux murs d'un edifice? 
II echappe a mon ceil avant qu'il le saisisse ; 
II revient, se retire, et, sans quitter les cieux, 
Dans l'onde et sur la terre il eblouit mes yeux. 



* 
** 



Tombe du haut des cieux que souillait sa presence, 

Et de sa chute en nous poursuivant la vengeance, 

Satan croit, en perdant le triste genre humain, 

Egaler son pouvoir au pouvoir souverain. 

II eveille le mal qui sommeille en notre ame, 

Et d'un conseil impie en allume la flamme, 

Nous conduisant ainsi, par un contraire effort, 

Du soleil a la nuit, de la vie a la mort. 

Du mal qui nous corrompt telle est la source impure, 

Le mal est dans Satan, et non dans la nature. 



* 
** 



Et toi, monde, si Dieu ne t'a point precede, 

A ta creation s'il n'a point preside ; 

S'il ne t'a point cree par un pouvoir supreme, 

Eternel comme lui, tu serais Dieu toi-meme ! 

Comment done se fait-il que les divins ecrits 

Placent pres de nos jours le jour ou tu naquis ? 

Et si Dieu t'a cree, que faisait sa puissance 

Avant qu'a la matiere il eut donne naissance; 

Avant que, separant les elements divers, 

II donnat une forme au nouvel univers? 

Sa puissance en effet ne saurait etre oisive, 

C'est une triple force incessamment active. 

Soit done que sur lui-meme exercant son pouvoir, 

Dans sa triple lumiere il aimat a se voir ; 

Soit qu'il reglat le monde eclos en sa pensee, 

Sa puissance toujours subsistait exercee; 

Toujours devant ses yeux venaient se reunir 

Le passe, le present et le long avenir. 

Le temps qu'il divisa pour la faiblesse humaine, 

II le tient tout entier dans sa main souveraine, 



Et des mondes futurs en son sein enfermes 
Les etres differents etaient deja formes, 
Lorsqu'enfin sa parole animant la matiere, 
lis en jaillirent tous dans des flots de lumiere. 



* 
** 



De la hauteur du ciel jusqu'a la mer profonde 

La sagesse de Dieu penetre et meut le monde, 

En suit le mouvement, en regie le res sort. 

Et de chaque partie harmonise l'accord. 

Les feux dont il peupla la voute immesuree 

Doivent de l'univers egaler la duree, 

Et voir au-dessous d'eux jusqu'a son dernier jour 

Des choses d'ici-bas la fuite et le retour; 

Mais de ces changements c'est Dieu seul qui dispose, 

lis en sont les temoins sans en etre la cause. 

Admirable spectacle a nos regards offert ! 

Tantot la main de Dieu s'y montre a decouvert, 

Tantot de notre orgueil defiant la malice, 

Dans le plus faible objet defend qu'on le saisisse ; 

Et dans cet objet meme, invisible a nos yeux. 

Son pouvoir plus cache n'en eclate que mieux. 

D'ailleurs un jour viendra, jour de vive lumiere. 

Jour ou la verite brillera tout entiere, 

Eclairant de ses feux sur le monde detruit 

La derniere moisson de la paille et du fruit. 

Telle est la foi chretienne. En elle aucune entrave 

Des astres ou du sort ne rend l'esprit esclave ; 

L'homme est libre, il choisit a son gre son chemin, 

Mais au bout trouve un maitre infernal ou divin. 



* 
** 



L'ordre spirituel de la creation 

Descend de l'ange a l'homme, et de l'homme au demon. 

Impossible dans Dieu, dans l'ange difficile, 

Le mal trouve dans l'homme un eleve docile. . 

Ainsi cet air lointain, qui nous semble d'azur, 

Le plus pres du soleil est aussi le plus pur, 

Et plus il s'en eloigne et descend vers la terre, 

Plus sa limpidite se fletrit et s'altere. 

Le premier cependant de qui l'orgueil fatal 

S'alluma de lui-meme et produisit le mal 

Fut un supreme archange aux magnifiques ailes, 

Le plus beau des enfants des voutes eternelles. 

Enfle du rang sublime ou Dieu l'avait place, 

II concut d'etre Dieu le desir insense; 



Ce desir corrompit sa nature immortelle, 
Le rendit traitre, ingrat, envieux, infidele, 
Et des rayons divins l'ange desherite 
Dans l'abime infernal tomba precipite. 
De sa nature en vain la force primitive 
S'opposait a sa chute et la rendait moins vive ; 
Vainement de descendre il pleurait indigne. 
Pour demeure a l'orgueil l'enfer est assigne. 

De la naissent sa haine et sa malice noire ; 
Sa honte avec douleur supporte notre gloire, 
II cherche a nous ravir un bonheur qu'il n'a plus, 
A nous fermer le ciel d'ou lui-meme est exclus ; 
Et ne pouvant sur Dieu decharger sa vengeance, 
II tourne ses efforts contre notre innocence. 
Helas ! ses noirs desseins n'ont que trop reussi. 
Eve d'abord seduite, Adam le fut aussi, 
Et la corruption de notre premier pere, 
Dans chacun de ses fils devint hereditaire. 
C'est ainsi que tomba cet ange audacieux 
Entrainant avec lui de la hauteur des cieux 
Dans l'abime infernal, sejour des noirs supplices, 
D'innombrables esprits devenus ses complices; 
Et ce sont ces esprits contre nous conjures, 
Par qui d'affreux perils nous sommes entoures. 
De leur impur venin ils penetrant notre ame ; 
De l'orgueil qu'elle enferme ils eveillent la flamme ; 
Rien ne coute a leur haine, et, pour mieux l'assouvir, 
Ils ne dedaignent pas meme de nous servir. 
Tantot bas et rampants, tantot fiers et superbes, 
Ici, serpents roules sous la hauteur des herbes, 
Parmi de blanches fleurs ils nous cachent leurs dards, 
Et pour mieux nous seduire evitent nos regards. 
La, changeant d'artifice et reprenant leur forme, 
Ils se montrent a nous dans leur beaute difforme; 
Toutes nos passions leur sont des instruments; 
De mensonge et d'orgueil professeurs impudents, 
D'un detestable roi detestables ministres, 
Leurs yeux fixes sur nous sont pleins d'eclairs sinistres; 
Et lorsqu'entre leurs mains le coupable jete 
Partage de leurs maux l'ardente eternite, 
Alors etincelant d'une effroyable joie 
Ils se vengent de Dieu sur leur humaine proie. 

Le Tout-Puissant sans doute en creant l'univers 
Pouvait rendre au neant ces rebelles pervers; 
II ne l'a point voulu. Sa sagesse profonde 
Fait servir leur malice a la gloire du monde. 
Les combats que contre eux l'homme doit soutenir, 
En le purifiant servent a les punir. 

Ces combats sont pour nous comme une ardente flamme, 
Comme l'or dans l'argile ils epurent notre ame. 



Et quel surcroit de honte a ces esprits jaloux 

Qui s'egalent a Dieu, d'etre vaincus par nous, 

Lorsque les vains efforts qu'ils font pour nous seduire 

S'elevent contre eux-meme et ne peuvent nous nuire. 

Ces combats dureront jusqu'au dernier des jours 

Ou du monde expirant s'arretera le cours. 

Ce sera le dernier de cette grande lice ; 

La vertu reprenant tous ses droits sur le vice, 

Triomphante, entrera dans le palais des cieux; 

Le crime de l'enfer ira nourrir les feux : 

Dieu lui-meme y jetant tous les esprits rebelles 

En scellera sur eux les portes eternelles : 

La, de ces malheureux dans la flamme punis, 

Les remords sur Satan peseront reunis, 

Seul il souffrira plus que toutes ses victimes, 

L'exces de son opprobre egalera ses crimes, 

Et l'enfer devant lui saisi d'un morne effroi, 

A l'horreur des tourments reconnaitra son roi. 



* 
** 



Des le commencement Dieu produisit le monde, 
Temoignant a son Fils sa volonte feconde. 
L'un veut et l'autre parle, aussitot tout est fait. 
Dans des flots de beaute l'univers apparait. 
La terre avec ses fruits, le ciel avec ses flammes, 
La mer avec l'email de ses brillantes lames. 
Chaque element divers nourrit ses animaux ; 
L'air s'ouvre au battement de l'aile des oiseaux ; 
Le poisson devant lui creuse sans resistance 
Sa route dans les eaux qu'il habite en silence ; 
La terre voit courir ou ramper sur son sein 
D'animaux differents un innombrable essaim. 

Mais il manquait encore a cette oeuvre si belle 
Un etre qui connut la Sagesse eternelle, 
Qui fiit le roi du monde, et, sentant son bonheur, 
Payat de son amour l'amour du createur. 
Dieu dit : Pres de mon trone est le choeur pur des anges 
Executant mes lois, celebrant mes louanges, 
Simples esprits sans corps qui ne peuvent mourir, 
Que j'ai faits pour aimer, pour chanter et jouir. 
Tout-a-1'heure en son sein la terre obeissante 
A produit a ma voix l'animal et la plante, 
La plante sans instinct, l'animal sans raison, 
Qui ne peuvent connaitre et prononcer mon nom. 
Le ciel dans mon ouvrage est trop loin de la terre ; 
Maintenant pour lier l'esprit a la matiere, 
Pour tenir dans ma main, l'un par l'autre suivis 
De la creation les anneaux reunis, 



Entre l'ange et la brute il me plait d'introduire 
Un etre en qui ma voix descende pour l'instruire; 
Qui du bien et du mal soit libre de choisir, 
Et sans etre ange encor puisse le devenir. 
L'homme cree par moi sur mon divin modele 
Aura de la raison la lumiere eternelle, 
Et par elle en ses voeux s'elevant jusqu'a moi, 
Comprendra l'univers dont il sera le roi. 

II dit, et dans sa main sur le sein de la terre 
Qu'il venait de creer, prend un peu de poussiere: 
II lui donne ma forme, il l'anime, et soudain 
L'homme ne de la terre en est le souverain. 
Dans mon etre en effet forme de deux parties 
S'agitent a la fois deux differentes vies; 
Deux amours differents, l'un terrestre et mortel, 
Courbe vers le tombeau, l'autre aspirant au ciel; 
Et la raison commande a ma double nature, 
Comme un phare allume sur une cote obscure. 

Aussi sur cette terre ou s'ecoulent mes jours 
Je ne fus pas cree pour demeurer toujours. 
Je dois, apres l'effort d'une penible course, 
Remonter dans le ciel d'ou je tire ma source. 
Le ciel est ma patrie; oui, mais pour y rentrer 
Des lois de ma nature il faut me penetrer. 
Voyez le premier homme. En un lieu de delice, 
Le corps sans vetement et fame sans malice, 
Dieu le place en sa force et le laisse a la fois 
Libre de transgresser ou de suivre ses lois. 
Un arbre en ce beau lieu, l'arbre de la science, 
Lui peut ravir du coeur sa divine ignorance. 
Dieu lui montre cet arbre, et d'un soin paternel 
Lui defend d'en cueillir le fruit surnaturel. 
S'il y touche avant l'heure ou sa raison murie 
En pourra sans danger savourer l'ambroisie, 
La science a ses yeux montrant la volupte, 
Souillera de son corps l'aimable nudite. 
II connaitra l'orgueil, il en saura les ruses, 
Et son esprit trouble de lumieres confuses, 
Au lieu d'un ordre unique et facile a remplir, 
Devra peniblement comparer et choisir. 
C'est de lui que depend le destin de sa race; 
II tient entre ses mains ma gloire ou ma disgrace. 

Mais deja du demon l'artifice jaloux 
A fait tomber la femme, et la femme l'epoux ; 
Le monde est avec eux entraine dans leur chute, 
Et du terrible arret la rigueur s'execute. 
Le mal a tout souille; la mort seule en son cours 
Peut l'empecher de naitre et de durer toujours. 
Dieu l'appelle; aussitot fremissante de joie 
Elle ouvre une aile immense et s'abat sur sa proie. 



L'homme exile du ciel, et cherchant un abri, 

Redescend sur la terre ou son corps fut petri. 

A la terre en pleurant il demande un asile ; 

II la laissa feconde, il la trouve sterile ; 

Et sans doute en son coeur le plus cruel tourment . 

Est de se reprocher cet affreux changement. 

A qui s'en plaindrait-il? son crime en est la cause. 

Desormais de l'Eden la porte sera close. 

Un cherubin ardent est debout sur le seuil, 

De peur que se brisant contre le meme ecueil 

Des descendants dAdam la race criminelle 

Ne s'affermisse encore en son penchant rebelle ; 

Ainsi ce beau jardin que Dieu m'avait donne, 

Patrimoine de l'homme a l'homme destine, 

Ce riant paradis ou l'homme avec les anges 

Eut appris de Dieu meme a chanter ses louanges, 

Et de la dans le ciel, s'elevant sans effort, 

Eut connu le plaisir sans connaitre la mort; 

Ces beaux lieux qu'aujourd'hui souillerait ma presence 

Peuvent s'ouvrir encore a mon obeissance; 

Mais la tombe ou mon ceil fremit de penetrer 

Est l'unique chemin par ou j'y puis rentrer. 

Tel qu'un marin, jouet des flots et de forage, 

Arrache a la tempete un debris du naufrage, 

Et dans l'obscurite nage avec desespoir 

Vers le port que son coeur craint de ne plus revoir ; 

Telle, du sein de Dieu violemment ravie, 

Notre ame desormais n'y sera reunie, 

Qu'apres avoir vaincu par un constant effort 

L'orgueil fils de Satan et pere de la mort. 



* 

** 



Apres que du demon la ruse sacrilege 
Eut du couple innocent detruit le privilege, 
II poursuivit son oeuvre aux coeurs de leurs enfants, 
Et ne mit plus de borne a ses voeux triomphants. 
La route ouverte au mal, a peine commencee, 
Entra dans leur esprit profondement creusee. 
D'abord du Createur il detourna leurs yeux, 
Et leur fit adorer les planetes des cieux. 
Bientot leurs passions aidant a sa malice, 
La tombe eut ses autels, les morts leur sacrifice ; 
Le regret fit un dieu d'un pere ou d'un ami, 
Et ce culte insense par le temps affermi, 
Formant de mille erreurs un monstrueux systeme, 
Tout fut dieu sur la terre excepte Dieu lui-meme. 
Meme les descendants de la race des saints, 
Sur qui s'etaient du Ciel repose les desseins, 



De l'univers seduit imiterent l'exemple, 
Et Baal triomphant chassa Dieu de son temple. 
Son nom fut blaspheme, ses honneurs abolis, 
Ses prophetes divins massacres ou proscrits, 
Et le peuple et les rois, d'un accord unanime, 
Chaque jour plus avant entrerent dans le crime. 
Tantot sur les hauts lieux, tantot au fond des bois, 
On les vit de Moloch reconnaitre les lois, 
Et briiler de leurs fils les entrailles vivantes 
Parmi des cris affreux et des plaintes sanglantes. 



* 
** 



Dans les riants detours d'un vallon solitaire 
Cherchant de mes douleurs le remede ordinaire, 
Le silence des bois, le murmure des eaux, 
Les soupirs de la brise et le chant des oiseaux; 
Parmi les fleurs, les fruits d'une campagne heureuse, 
Je promenais hier ma tristesse reveuse, 
Mais de tous ces objets l'harmonieux bonheur 
Ne pouvait cette fois penetrer dans mon coeur. 
Qu'ai-je d'abord ete? que suis-je? que dois-je etre? 
C'est en vain que mon coeur brule de le connaitre, 
Disais-je; cette etude est un gouffre sans fond ; 
En vain je le demande a ma faible raison, 
Je le demande en vain aux sages de la terre, 
Rien ne peut m'expliquer cet effrayant mystere, 
Et cet ardent desir que j'ai de le savoir, 
Toujours inassouvi, se change en desespoir. 

Quels bizarres ressorts ! suis-je esprit ou matiere ! 
Ma mere dans son sein me recoit de mon pore; 
Ma chair, informe encor, sans voix ni sentiment, 
De la chair de tous deux s'y forme lentement, 
Et je vois plein d'horreur, aux deux bouts de mon etre, 
L'effroyable neant comme un spectre apparaitre. 
Chaque jour de ma vie est un pas vers la mort, 
Et sorti du tombeau j'y redescends d'abord. 

Mais quoi ! s'il etait vrai que cette courte vie 
Fiit eternellement par une autre suivie ! 
Non,non, l'homme n'est rien. Et pourtant quel fardeau 
Pese sans le briser sur ce faible roseau! 
Que d'horribles douleurs, qui jamais ne vieillissent, 
Que d'effroyables maux sur lui s'appesantissent! 
De tourments destructeurs quel cercle devorant ! 
II vient a la lumiere, il la quitte en pleurant, 
Et sa plaintive voix, sur le seuil de la vie, 
Est de ces tristes maux la triste prophetic 

II est, dit-on, des bords dont les peuples heureux 
Ne voient ni loups cruels, ni serpents dangereux; 



II en est ou jamais l'hiver qui nous assiege 
N'ensevelit les champs sous des monceaux de neige. 
Mais en est-il aucun ou l'homme avant sa mort 
N'ait sujet mille fois de maudire son sort? 
Parmi tant de perils qu'en vivant il traverse, 
S'il echappe aux premiers, le dernier le renverse. 
Oui, tel est son destin, depuis le jour fatal 
Qu'Adam a succombe sous le piege infernal. 
Depuis ce jour, sa chair corrompue et rebelle 
Lui livre incessamment une guerre cruelle, 
Et soit dans la douleur, soit dans la volupte, 
Exerce sur son ame un empire indompte. 
Lame dut commander, et le corps est le maitre. 

Qu'es-tu done, o mon ame, et qui t'a donne l'etre? 
Quel habile ouvrier a trempe ces res sorts 
Dont la chaine te presse et te lie a mon corps? 
L'un de l'autre ennemis, quelle main vous rassemble, 
Vous fait vivre, mouvoir, souffrir, jouir ensemble? 
Croirai-je que mon corps, par toi seule anime, 
Te forme et te produise ainsi qu'il s'est forme ; 
Que tout entier sorti des flancs de la matiere, 
J'y doive tout entier retourner en poussiere, 
Et que de ma raison le flambeau lumineux 
Naisse et s'epanouisse en un plaisir honteux? 
Non ; mais viens-tu du ciel ? es-tu, comme je pense, 
Un pur souffle emane de la divine essence? 
Ah ! lorsque repoussant le crime loin de toi, 
Tu te plais dans le bien, je t'admire et le crois ; 
D'ou vient done que malgre ta celeste origine 
Un tyran tenebreux si souvent te domine! 
Combien doit etre lourd le fardeau de tes fers, 
Puisque venant du ciel tu tends vers les enfers! 

Mais seduit par l'orgueil je m'aveugle peut-etre, 
Et le souffle de Dieu ne t'a point donne l'etre. 
Peut-etre un faux espoir egare mon esprit : 
Non, non, de toutes parts la verite me luit; 
Le monde, oeuvre de Dieu, l'Eden, sejour de l'homme; 
L'astuce de Satan et la fatale pomme, 
Le deluge couvrant le coupable univers, 
Le feu du ciel tombe sur des peuples pervers, 
La gloire du Tres-Haut dans ses oeuvres ecrite, 
La loi de siecle en siecle assurant ma conduite, 
Dieu lui-meme fait homme et pour me secourir 
Comme un humble pecheur daignant vivre et mourir. 
Que faut-il a mon coeur, si son sang ne le touche? 
Et pourtant je ne sais quelle force farouche 
Malgre moi dans le mal me fait precipiter, 
Et, le Christ me cherchant, m'excite a l'eviter ; 
Pour surcroit de misere un doute affreux m'obsede. 
Je n'ai rien qu'avec moi le mechant ne possede. 



Que dis-je ? Tourmente par ce doute fatal, 

Plut au ciel qu'avec lui j'eusse un partage egal ! 

Mais il se rit des maux dont mon ame est atteinte, . 

Et tandis que, saisi d'une effroyable crainte, 

De l'enfer sous mes pieds je sens le feu cuisant, 

Sans craindre l'avenir, il jouit du present. 

Mais quoi ! suis-je le seul que la douleur atteigne ? 

Non, il n'est ici-bas rien ou le mal ne regne. 

La terre meme souffre, et sur ses fondements 

Tremble au choc reuni de la foudre et des vents ; 

Les saisons l'une a l'autre a regret enchainees 

Se disputent les jours, les mois et les annees. 

La lune errante croit et decroit tour a tour, 

Et le soleil enfin pere eclatant du jour, 

Le soleil dont la flamme obscurcit les etoiles, 

Dans forage palit sous d'effroyables voiles. 

Le mal meme a souille les celestes palais; 

Un archange orgueilleux en a trouble la paix, 

Et tombe sans retour des voutes eternelles, 

II a perdu son nom, son amour et ses ailes 



* 
** 



Mon coeur, pour la vertu d'un tendre amour epris, 
En apercoit le charme, en distingue le prix, 
Et par elle entraine vers mon souverain maitre, 
Pour la mieux acquerir, je cherche a la connaitre. 
Quelle est-elle en effet? Si comme un fleuve pur 
Ou du ciel etoile tombe et brille l'azur, 
Sa chastete n'admet aucune impure idee, 
Quel mortel ici-bas fa jamais possedee? 
Quel mortel dans son coeur n'a point connu le mal ? 
Lors meme que luttant contre fange infernal 
Notre ame avec effort echappe a sa malice, 
Les combats qu'elle endure en attestent le vice. 



* 
** 



Qu'ai-je d'abord ete? que suis-je? et tout a l'heure 
Que serai-je, enferme dans ma froide demeure? 
Que feras-tu, grand Dieu ! de l'oeuvre de tes mains, 
De cette oeuvre admirable ou tes dons souverains 
Brillent, quoique caches, d'une clarte si pure 
Qu'ils laissent loin de moi toute autre creature? 
L'esprit mysterieux dont je suis anime 
Dans la tombe avec moi sera-t-il consume? 
Ah ! s'il en est ainsi, quel etre est sur la terre, 
A qui le malheur livre une aussi rude guerre ! 



Comparez en effet l'homme et les animaux, 
Et s'il meurt tout entier, dites s'ils sont egaux. 
Voyez le bceuf docile ; a peine il vient de naitre 
Que sa force promet d'etre utile a son maitre, 
Et son robuste front n'a pas encor trois ans 
Qu'il traine sous le joug des chariots pesants. 
Le faon dans les forets, aussi prompt que sa mere, 
Evite du chasseur l'atteinte meurtriere ; 
Le tigre et le lion, l'ours et le leopard, 
Menacent en naissant de l'ongle et du regard; 
Nes pour vivre de sang, de carnage et de proie, 
A l'aspect du peril ils bondissent de joie. 
Les ailes de l'aiglon, invisibles d'abord, 
Bientot jusqu'au soleil le portent sans effort ; 
L'abeille, dans un antre ou dans le creux d'un chene, 
Amasse un doux tresor pour la saison prochaine. 
C'est l'oeuvre d'un printemps. La nature d'ailleurs 
Fournit a leurs besoins sans peine et sans labeurs ; 
Ils ne cultivent point un sol dur et rebelle, 
Ils ne traversent point une mer infidele ; 
Leurs desirs sont bornes ; peu de chose y suffit ; 
Les bois sont leurs palais, et le gazon leur lit ; 
Les noires passions, sources de maladie, 
N'alterent point eu eux les douceurs de la vie ; 
Ils vivent sans remords et meurent sans frayeur. 
Combien le sort de l'homme est different du leur! 
II nait faible et souffrant ; doux fardeau de sa mere, 
II ne peut sans peril s'appuyer sur la terre, 
Et plus tard devant lui ce n'est pas sans efforts 
Qu'il etend ses deux bras pour soutenir son corps. 
Pour voix, il a des cris : pour paroles, des larmes; 
Un sourire ou des pleurs, voila ses seules armes. 
La force vient enfin ; mais avec elle aussi 
Les noires passions de son coeur obscurci ; 
Chaque age dans son coeur apporte une tourmente, 
Et toujours le demon le poursuit et le tente. 
Le fleuve de la vie est, comme l'ocean, 
Incessamment trouble par l'horrible ouragan ; 
Nul n'en descend en paix les rives incertaines, 
Et n'echappe au fardeau des miseres humaines...